SOMMAIRE

I.--CARACTÈRES PRÉDOMINANTS DE L'INTELLIGENCE FÉMININE:

INTUITION, IMAGINATION, ASSIMILATION, IMITATION.

II.--CE QUI MANQUE LE PLUS AUX FEMMES: UN RAISONNEMENT

FERME, LES IDÉES GÉNÉRALES, LE DON D'ABSTRAIRE ET DE

SYNTHÉTISER.

III.--D'UN SEXE A L'AUTRE, IL Y A MOINS INÉGALITÉ QUE

DIVERSITÉ MENTALE.--PAR OU L'INTELLIGENCE FÉMININE EST

REINE: LES GRACES DE L'ESPRIT ET LE SENS DU RÉEL.

Impressionnable, sensible, aimante, dévouée, telle est la femme.

Ambitieux, volontaire, actif, entreprenant, voilà l'homme. Ces

disparités physiques et morales vont nous donner la clef des

dissemblances intellectuelles qui séparent les deux sexes.

I

Si la femme est aussi intelligente que l'homme, elle ne l'est pas

sûrement de même façon. Du moment que la sensibilité affective fait le

fond de sa nature, il n'est pas possible qu'elle pense comme nous,

qu'elle raisonne comme nous, qu'elle étudie et qu'elle apprenne comme

nous. Et de fait, les caractères dominants de l'intelligence féminine

sont, à un degré plus ou moins éminent, l'intuition, l'imagination,

l'assimilation et l'imitation.

Et d'abord, toutes les femmes sont des intuitives. Ce que nous acquérons

par l'étude, par la réflexion, par l'application, elles y parviennent

généralement par une sorte de divination qui va droit à l'objet de la

connaissance, d'un bond, d'un trait, sans effort, sans méthode, avec une

sagacité, une promptitude, une sûreté admirables. Elles devinent autant

qu'elles apprennent. Leur esprit est primesautier. Elles ont des

«lumières naturelles»; c'est-à-dire une clairvoyance instinctive, une

compréhension vive et spontanée des choses de l'âme, qui manquent à la

plupart des hommes. Et cette souplesse, cette agilité, cette vision

aiguë et directe leur vient, sans aucun doute, de leur

impressionnabilité nerveuse et de leur émotivité affective. Tous les

écrivains qui connaissent le mieux la femme, en conviennent. «C'est dans

le coeur, a dit Lamartine, que Dieu a placé le génie des femmes.» Et

complétant cette pensée, M. Paul Bourget a écrit ce mot profondément

vrai: «Le sentiment peut tout faire entrer dans l'esprit d'une femme.»

L'intuition! voilà donc la qualité maîtresse de l'intellectualité

féminine.

Et l'intuition est soeur de l'imagination. C'est une des dispositions

les plus générales et les plus séduisantes de la femme de rêver la vie.

Don charmant et dangereux qui colore toutes choses d'un reflet de poésie

et incline l'âme aux illusions vagabondes! On ne saura jamais ce qu'une

tête féminine abrite de chimères. Êtres de sensibilité vive et de

tendresse passionnée, il serait inconcevable que les femmes ne fussent

pas romanesques. Leur imagination est d'autant plus éveillée que leur

culture générale est moins fermement rationnelle. Mme de Lambert l'a

remarqué: «Comme on n'occupe les femmes à rien de solide, cette faculté

de leur esprit est souvent la seule qui travaille.» Où l'imagination

règne, la raison est servante.

Les sentimentales surtout (elles sont légion) se laissent éblouir

facilement par le vague rayonnement des feux follets qui peuplent leurs

rêveries. Et pour peu que les nerfs s'en mêlent et que la santé

fléchisse, l'imagination devient la folle maîtresse du logis, une

«maîtresse d'erreur et de fausseté[59];» au lieu que, ramenée prudemment

à la raison, elle dérobe seulement à nos regards les vulgarités de la

vie, en jetant sur le réel la poudre d'or de ses rêves. Et cette

charmante illusion est aux âmes féminines un réconfort et une

consolation,--quand elle ne fait pas leur faiblesse. L'imagination est

mère des grâces de l'esprit et des excentricités aventureuses. Elle a

besoin d'être surveillée, car elle penche naturellement vers

l'extravagance. Et lorsque la passion l'échauffe et l'exalte, elle se

plaît aux sentiers escarpés qui avoisinent les abîmes. En tout cas,

c'est par le chemin de l'imagination et de la sensibilité, c'est-à-dire

par les nerfs et par le coeur (nous le disons sans malice) que «l'esprit

vient aux filles».

[Note 59: Henri MARION, _Psychologie de la femme_, p. 205.]

A cela, point de mystère. Eu égard à sa sensibilité plus vibrante et

plus éveillée, on conçoit que, plus précoce que l'homme par le corps, la

femme le soit aussi par l'intelligence. De fait, les filles se

développent plus vite et se forment plus tôt que les garçons. Il est

banal de parler des étonnantes facilités d'assimilation des femmes.

Elles ont de la mémoire, beaucoup de mémoire. Elles comprennent et elles

retiennent avec une égale aisance. Leur faculté d'intuition se tourne,

se complète et s'achève en accumulation. Elles ont sur nous cette

évidente supériorité de pouvoir entasser, sans trop d'efforts, une

quantité prodigieuse de détails. En vertu de leur tendance naturelle de

réceptivité, elles sont douées très généralement d'une vivacité, d'une

fidélité de souvenir telle, que leur cerveau nous figure une sorte de

grenier d'abondance où tout se superpose et se conserve étonnamment. Il

n'est pas rare qu'il devienne un vivant dictionnaire, un magasin général

plein de faits, de noms, de dates, de notions éparses, de broutilles

amoncelées. Voyez les aspirantes au brevet supérieur: elles en savent

beaucoup plus que les garçons du même âge. Elles savent presque tout, à

vrai dire, mais par les petits côtés, à fleur de terre, par la

superficie des choses, sans rien creuser ni approfondir.

Tous les jurys d'examens sont d'accord pour reconnaître la primauté de

la femme dans les épreuves où la mémoire joue le principal rôle. Le

naturaliste Charles Vogt nous a fait, à ce sujet, une confidence

intéressante: «Les étudiantes savent mieux que les étudiants. Seulement,

dès que l'examinateur fait appel au raisonnement individuel, on ne lui

répond plus. Cherche-t-il, au contraire, à rendre plus clair le sens de

sa question, laisse-t-il échapper un mot qui se rattache à une partie du

manuscrit de l'étudiante: crac! çà repart comme si l'on avait pressé le

bouton d'un phonographe. Si les examens consistaient uniquement en

réponses écrites ou verbales sur des sujets traités au cours, les

étudiantes obtiendraient toujours de brillants succès![60].» De même,

tous les professeurs sont unanimes à vanter l'empressement et

l'application des jeunes filles qui suivent leurs cours. Elles entassent

notes sur notes avec une ardeur fiévreuse; elles les dévorent et les

absorbent en conscience. Ce sont des modèles d'exactitude, d'attention,

d'avidité. En un mot, leur capacité de réception et d'emmagasinement est

surprenante.

[Note 60: A. REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_. Opinions diverses,

p. 296-297.]

Aussi l'imitation est le triomphe des femmes. Est-ce tout profit pour

elles? Pas précisément, l'imitation ayant du bon et du mauvais. D'une

part, l'imitation est un instinct précieux pour l'enfance; car elle

suppose une souplesse, une docilité, une plasticité, dont la première

éducation peut tirer un parti merveilleux. Or, comme disait une femme

d'expérience, «les filles singent mieux que les garçons.» De là, cette

aptitude féminine à se modeler, à se régler sur autrui, à se prêter, à

se plier aux milieux et aux circonstances; de là, cette promptitude à

tout saisir, cette aisance à tout apprendre, à tout assimiler, à tout

reproduire en perfection. On a observé que, lorsqu'une pièce de théâtre

comporte un rôle de petit garçon, il n'est qu'une petite fille pour le

bien jouer. Bref, le sexe féminin possède un remarquable talent de

traduction, d'adaptation, d'interprétation. Dans le domaine de

l'imitation, elle est inimitable.

Par malheur, l'imitation ne va point, d'autre part, sans l'acceptation

plus ou moins aveugle des usages et des préjugés, sans l'asservissement

de l'esprit à l'opinion et à la mode, sans l'absence d'invention,

d'originalité, de profondeur. L'imitation est inséparable de la routine.

Elle a l'exactitude et aussi la pâleur d'une copie. Elle est coutumière,

inerte, froide. L'accent personnel lui manque. On n'y sent point courir

la chaleur de la vie et la fièvre de la création. Mais combien d'hommes

sont aussi pauvres de ressort et d'individualité? «Il y a dans ce monde

si peu de voix et tant d'échos!» comme dit Goethe. Et c'est heureux, et

c'est fatal; car l'imitation est une loi et une nécessité sociale. Avec

une exquise modestie, Mme de Sévigné se comparait elle-même à une «bête

de compagnie». Au vrai, l'humanité est moutonnière. Il semble pourtant

que ce penchant soit plus inné chez les femmes que chez les hommes,

parce qu'en elles la personnalité est moins forte, moins active,

l'originalité plus languissante, plus effacée. D'un mot, les femmes sont

moins créatrices que nous. Bonnes à tout, elles ne sont supérieures en

rien,--même en cuisine. Mais oui! c'est comme j'ai l'honneur de vous le

dire: si le sexe féminin fournit aujourd'hui de bonnes cuisinières, les

maîtres de l'art sont des cuisiniers. Chose plus curieuse: les dames

n'ont même pas le monopole des modes et des confections; nos élégantes

préfèrent les couturiers aux couturières. Aux bonnes «faiseuses», nous

pouvons opposer les grands «faiseurs».

L'absence d'individualisme créateur explique donc les facilités

d'imitation qui distinguent le sexe féminin. Moins apte à inventer, il

lui faut bien s'assimiler les découvertes des hommes, sans même que ses

talents d'interprétation soient très enclins à la nouveauté. Ayant peu

de goût pour la création, tout ce qui est neuf et hardi la déconcerte et

l'effraye. De là son «misonéisme» conservateur et timoré. Que de femmes

s'attachent passionnément aux vieilles choses! Combien sont esclaves des

usages reçus! Elles ne sont guère accessibles qu'aux changements de la

mode, dont les variations renouvellent et soutiennent leur beauté. Et

encore, M. Lombroso observe que la plupart des nouveautés du luxe

féminin ne sont que «des exhumations d'anciens costumes[61].»

[Note 61: _La Femme criminelle_, chap. IX, p. 171.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 89 / 203 题