III

Pour la solidité et la profondeur du raisonnement, pour les spéculations

abstraites et les recherches laborieuses, pour la découverte et la

démonstration des plus hautes vérités, pour la pensée philosophique,

pour la construction et l'enrichissement de la science, il faut des

mâles,--sauf exception, bien entendu! Car, nous le répétons, s'il est

des hommes qui sont femmes, il y a des femmes qui sont hommes. Mais ici

où nous n'avons d'autre but que d'indiquer les directions générales de

l'esprit féminin, il nous est impossible de ne point remarquer que, dans

l'ensemble, l'intelligence masculine est plus pleine et plus puissante,

c'est-à-dire qu'elle pense, raisonne, généralise et invente avec plus

d'ampleur et de maîtrise. En deux mots que j'emprunte à Fourier,

l'intellectualité de l'homme appartient au «mode majeur», tandis que

celle de la femme relève du «mode mineur».

De grâce, n'en triomphons point contre la femme! Il y a mille façons

d'être intelligent. C'est ce qui fait qu'un classement hiérarchique des

esprits est chose artificielle et vaine. A la vérité, hommes et femmes

sont intelligents à leur manière. Parlons moins entre eux de supériorité

ou d'infériorité que de simples différences. La femme est aussi

intelligente que l'homme, mais elle l'est autrement. Et la solidité

foncière qui lui manque est heureusement compensée par une souplesse de

ton, par un charme de conversation, par une puissance de persuasion,

auxquels il est donné à très peu d'hommes de prétendre. Pour le

sentiment de l'élégance, pour une simplicité relevée de finesse

piquante, pour une certaine fleur de délicatesse polie, la femme est

reine. Elle a de l'esprit, dans le meilleur sens du mot. Et par là je

n'entends pas l'ironie qui la déconcerte, l'effarouche et la blesse,

mais cet esprit alerte et subtil qui est tout aisance, grâce, vivacité,

diplomatie, qui saisit et reflète les moindres nuances, qui se fait

comprendre à demi-mot, et que Bersot a défini «l'art de pénétrer les

choses sans s'y empêtrer.»

Et puis, la femme a sur nous le précieux avantage de posséder un sens

admirable des convenances et des disconvenances. Combien d'hommes,

faussement réputés spirituels, jettent la plaisanterie à tort et à

travers, sans tact, sans goût, avec la grimace goguenarde du singe ou la

lourdeur du sanglier? La femme d'esprit montre plus de mesure et de

légèreté. Elle évite les mots blessants, les ripostes aiguës, les

allusions malséantes. Elle aime la plaisanterie délicate, joyeuse et

voilée; elle affectionne les idées roses, au lieu que nous avons souvent

l'âme sombre et le verbe amer.

Et à cette grâce spirituelle, le sexe féminin joint très généralement un

sens merveilleux des conditions de la vie. Entre ces dons, point de

contradiction. Peu soucieuse de s'envoler vers la haute spéculation,

sensible au fait, à ce qui est immédiat et tangible, il est simple que

la femme manifeste (à moins qu'une imagination dévergondée ne lui

trouble la tête) un esprit pratique, juste et sûr. Au vrai, elle est

souvent l'incarnation du bon sens. Sa timidité la met en garde contre

les paradoxes, les utopies et les sophismes; sa modestie l'indispose

contre les nouveautés hardies ou subversives. Pour ne point voir si haut

ni si loin que l'oeil masculin, son regard saisit mieux peut-être les

réalités qui l'entourent. Que de femmes d'intelligence moyenne sont

d'utiles conseillères! C'est pour rendre hommage à ces précieuses

qualités de tact et de conduite que les anciens avaient déifié la

prudence sous les traits de Minerve.

Finalement, si la femme l'emporte sur l'homme par le sentiment affectif,

l'homme prime la femme par l'intelligence créatrice. Et cette diversité

d'aptitudes est providentielle. Destinée à porter dans ses flancs, à

nourrir de son lait, à enfanter, à élever, à éduquer les petits des

hommes, la femme doit être susceptible d'une vie intellectuelle moins

intense et d'un effort cérébral moins prolongé. Et cette

présomption,--que l'expérience a vérifiée,--n'a rien de désobligeant

pour la femme, puisque la nature l'a faite plus riche de coeur et de

grâce, afin de la rendre plus apte à la propagation et à

l'embellissement de l'espèce. C'est une force physique et morale en

disponibilité, moins destinée à s'épanouir pour elle-même que réservée

pour l'oeuvre incessante du renouvellement de l'humanité.

Et cela même nous rappelle que le christianisme, qui honore la femme en

la personne de Marie, subordonne toutefois la Vierge Mère à

l'Homme-Dieu. En revanche, l'Église convie tous les fidèles sans

distinction de sexe, à une instruction religieuse absolument égalitaire.

Aux petits garçons et aux petites filles, elle distribue les mêmes

leçons et enseigne le même catéchisme; aux hommes et aux femmes, elle

prêche les mêmes commandements, le même Décalogue, le même Évangile. A

tous, elle promet même destinée, elle assigne mêmes fins et réserve

mêmes châtiments ou mêmes récompenses. Il n'est qu'un sacrement dont le

catholicisme exclut les femmes,--le sacrement de l'Ordre,--signifiant

par là que, si toute âme est appelée à recueillir et à goûter la lumière

de la vérité, c'est le privilège de l'homme de la répandre sur le monde.

Au prêtre seul sont confiés expressément le ministère du Verbe, et la

garde des Tables de la Loi, et le droit de parler au nom de Dieu.

Pourquoi ne verrions-nous pas dans cette primauté suprême un symbole de

la vocation intellectuelle de l'homme?

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 91 / 203 题