En recherchant comment le progrès humain s'est développé dans le passé,
nous trouvons, en faveur de la prééminence intellectuelle de l'homme,
une nouvelle considération qu'il nous paraît difficile de méconnaître ou
d'affaiblir. En réalité, la civilisation humaine a été très généralement
l'oeuvre des mâles. Et si le gouvernement à peu près exclusif des
sociétés n'a jamais cessé d'être dirigé par des hommes, n'est-ce point
que cette domination atteste une réelle suprématie de lumière et de
raison?
J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primauté
non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que
les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient
été redevables de leur puissance sociale à la seule vigueur de leurs
muscles, à la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter à cet
avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun,
ils n'auraient point gardé si régulièrement le sceptre du pouvoir.
Sans contester qu'il ait fallu à nos premiers ancêtres des membres
robustes pour lutter contre les animaux féroces qui pullulaient dans les
forêts préhistoriques, a-t-on réfléchi aux miracles de pensée et de
réflexion qu'ils ont dû accomplir pour inventer les premières armes et
les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance
des anciens a érigé en demi-dieux ces lointains génies qui découvrirent
le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bêche, la charrue. Non; l'esprit
n'est point absent de la première domination de l'homme. Dès les âges
primitifs, le gouvernement des sociétés a été dévolu à la raison la plus
active, à la volonté la plus ferme et la plus éclairée, bref, à
l'intelligence et à la force, c'est-à-dire à l'homme. Et cette
constatation historique nous autoriserait déjà, il faut en convenir, à
revendiquer le premier prix de capacité.
Mais il est une seconde observation, accessible à tout esprit cultivé,
qui milite non moins victorieusement en faveur de la primauté masculine.
Qu'on fasse le dénombrement des hommes et des femmes de talent, dans
tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les
femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons
profonds et serrés des savants et des poètes, des politiques et des
historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des
philosophes. Nos grands esprits sont légion. Les vôtres, Mesdames,
tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes
têtes, de beaux talents, des écrivains distingués, des intelligences
rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, à différentes époques de
l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu
cependant ont brillé d'un éclat supérieur! La génialité, en tout cas,
semble un phénomène masculin.
Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infériorité numérique sur
l'insuffisance de votre éducation, sur nos moeurs réfractaires à votre
émancipation, sur les résistances d'un milieu hostile, qui auraient
arrêté ou retardé votre développement cérébral: ces influences
ambiantes, quelque effet certain et décisif qu'elles aient sur les
intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point
sur les têtes tout à fait éminentes. Nous avons dit que la priorité
intellectuelle des sexes ne se peut reconnaître et mesurer par en bas,
c'est-à-dire par le vulgaire, par le commun où hommes et femmes se
valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les
cimes, par les têtes les plus sublimes, par les supériorités éclatantes
et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du côté masculin.
Si rare qu'on le suppose, le génie s'est toujours incarné dans un homme;
il ne semble guère départi aux femmes. Et de ce chef, les antiféministes
sont fondés à affirmer la prévalence et la prépotence de notre sexe. Car
le génie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des
obstacles, des antagonismes, des hostilités qui se dressent sur son
chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquiète si peu de son
milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps à venir. D'où
vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontané, jaillissant,
original, indépendant. «Il est, comme dit M. Fouillée, révolutionnaire
et conquérant; il n'a souci ni des résistances possibles, ni des
opinions reçues, ni des traditions séculaires[54].» Il éclate, il
innove, il invente, il crée. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin.
L'intelligence créatrice, voilà le génie.
[Note 54: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15
septembre 1893, p. 419.]
Or, c'est précisément l'esprit créateur qui semble manquer le plus aux
femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le
vertige. Elles s'arrêtent à mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit
jouer les premiers rôles. Comme elles ont presque toujours de la
vivacité, de la mémoire et du bon sens, leur spécialité est d'imiter,
d'adapter, d'interpréter, de vulgariser les oeuvres des maîtres. Si
puissante est cette tendance à l'assimilation, qu'elle les pousse même,
hélas! à copier nos manières, notre langage, nos allures et jusqu'à la
coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce là du
génie?
Bien que Proudhon soit allé trop loin en prétendant que les têtes
féminines ne sont que «réceptives», encore est-il que «leurs idées
(l'observation est de Michelet) n'arrivent guère à la forte réalité.» A
l'homme seul l'esprit de synthèse, la grâce de la découverte, le don de
l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prétendre autant que
lui. C'était bien l'idée de Platon: en reconnaissant que les femmes
d'élite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux défenseurs de sa
République,--devaient être admises aussi bien que les hommes à toutes
les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles
les rempliraient moins bien, parce qu'«en toutes choses la femme est
inférieure à l'homme,» parce que, d'un sexe à l'autre, il existe, entre
les aptitudes et les capacités, «une différence du plus au moins.»
En fin de compte, le génie créateur leur manque très généralement. Où
sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne
manque pas d'imagination, M. Butler, a prétendu récemment que
l'«Odyssée» était l'oeuvre d'une femme. Dorénavant, nos bas-bleu auront
une bonne réponse à faire aux impertinents, qui leur jetteraient
l'«Iliade» à la tête pour établir la faiblesse relative du cerveau
féminin. Mais cette découverte anglo-saxonne n'eût pas empêché Joseph de
Maistre d'observer quand même,--et c'est la vérité vraie,--que les
femmes n'ont fait ni l'«Iliade», ni l'«Énéide», ni la «_Jérusalem
délivrée_», ni «Phèdre», ni «Athalie», ni «Polyeucte», ni «Tartuffe», ni
le «Misanthrope», ni le «Panthéon», ni l'«Église Saint-Pierre», ni la
«Vénus de Médicis», ni l'«Apollon du Belvédère». Aucune loi, pourtant,
ne leur défendait d'écrire des drames comme Shakespeare ou de composer
des opéras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage inventé le télescope,
l'algèbre, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, ni le gaz, ni
la lumière électrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouvé le
plus petit microbe; elles n'ont même pas imaginé le métier à bas ni la
machine à coudre. Ont-elles même inventé le rouet et la quenouille?
Mais Joseph de Maistre ajoute, avec équité, que les femmes font quelque
chose de plus grand que tout cela: «C'est sur leurs genoux que se forme
ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme.» Ce qui
n'empêche pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire que «l'homme seul a
fait preuve de génie.» Tout ce qui a été conçu et réalisé de grand dans
les domaines supérieurs de la pensée, de la littérature, de l'art, de la
science, est sorti d'un cerveau masculin.
Et la raison de cette inégalité relative des sexes vient de ce que les
femmes sont moins fortement armées que nous pour l'effort et pour la
lutte. M. Fouillée observe à ce propos que, pour entraîner Jeanne d'Arc
aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Réserve et
modestie, tendresse et timidité, voilà qui explique pourquoi la femme
répugne aux nouveautés, aux créations, aux hardiesses, aux longs et
patients labeurs, aux emportements tumultueux du génie. «Une originalité
puissante est chose rare, jusqu'à présent, dans les oeuvres des femmes,
conclut le même auteur: qu'il s'agisse de la littérature ou des arts et,
parmi les arts, de celui même qu'elles cultivent le plus, la
musique[55].»
[Note 55: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15
septembre 1893, p. 419.]
Nous conclurons donc, avec Michelet, que «toute oeuvre forte de la
civilisation est un fruit du génie de l'homme.» On a bien fait de graver
au fronton du Panthéon cette inscription équitable: «Aux grands hommes
la patrie reconnaissante!» Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de
l'humanité et confine presque au divin, les femmes ont moins contribué
que les hommes à l'exaltation du nom français et à l'épanouissement du
progrès humain. Il n'y a pas à dire: l'histoire atteste que l'essence
supérieure de l'espèce est masculine.