II

En recherchant comment le progrès humain s'est développé dans le passé,

nous trouvons, en faveur de la prééminence intellectuelle de l'homme,

une nouvelle considération qu'il nous paraît difficile de méconnaître ou

d'affaiblir. En réalité, la civilisation humaine a été très généralement

l'oeuvre des mâles. Et si le gouvernement à peu près exclusif des

sociétés n'a jamais cessé d'être dirigé par des hommes, n'est-ce point

que cette domination atteste une réelle suprématie de lumière et de

raison?

J'entends bien que l'empire des hommes s'explique aussi par la primauté

non moins incontestable de la force physique. Mais comment croire que

les premiers chefs de tribus et les premiers pasteurs de peuples aient

été redevables de leur puissance sociale à la seule vigueur de leurs

muscles, à la seule force du poignet? Faute par eux d'ajouter à cet

avantage brutal un entendement et une clairvoyance au-dessus du commun,

ils n'auraient point gardé si régulièrement le sceptre du pouvoir.

Sans contester qu'il ait fallu à nos premiers ancêtres des membres

robustes pour lutter contre les animaux féroces qui pullulaient dans les

forêts préhistoriques, a-t-on réfléchi aux miracles de pensée et de

réflexion qu'ils ont dû accomplir pour inventer les premières armes et

les premiers outils? C'est ce qui explique pourquoi la reconnaissance

des anciens a érigé en demi-dieux ces lointains génies qui découvrirent

le feu, l'arc, la hache, le marteau, la bêche, la charrue. Non; l'esprit

n'est point absent de la première domination de l'homme. Dès les âges

primitifs, le gouvernement des sociétés a été dévolu à la raison la plus

active, à la volonté la plus ferme et la plus éclairée, bref, à

l'intelligence et à la force, c'est-à-dire à l'homme. Et cette

constatation historique nous autoriserait déjà, il faut en convenir, à

revendiquer le premier prix de capacité.

Mais il est une seconde observation, accessible à tout esprit cultivé,

qui milite non moins victorieusement en faveur de la primauté masculine.

Qu'on fasse le dénombrement des hommes et des femmes de talent, dans

tous les genres de production intellectuelle, et l'on constatera que les

femmes ne forment qu'une petite phalange comparativement aux bataillons

profonds et serrés des savants et des poètes, des politiques et des

historiens, des peintres et des sculpteurs, des orateurs et des

philosophes. Nos grands esprits sont légion. Les vôtres, Mesdames,

tiendraient presque dans un salon. Sans doute, vous avez eu de fortes

têtes, de beaux talents, des écrivains distingués, des intelligences

rares,--mais pas autant! Bien qu'on ait vu, à différentes époques de

l'histoire, des femmes aussi instruites que les hommes, combien peu

cependant ont brillé d'un éclat supérieur! La génialité, en tout cas,

semble un phénomène masculin.

Et encore une fois, n'allez pas rejeter cette infériorité numérique sur

l'insuffisance de votre éducation, sur nos moeurs réfractaires à votre

émancipation, sur les résistances d'un milieu hostile, qui auraient

arrêté ou retardé votre développement cérébral: ces influences

ambiantes, quelque effet certain et décisif qu'elles aient sur les

intelligences ordinaires et sur les esprits moyens, en ont peu ou point

sur les têtes tout à fait éminentes. Nous avons dit que la priorité

intellectuelle des sexes ne se peut reconnaître et mesurer par en bas,

c'est-à-dire par le vulgaire, par le commun où hommes et femmes se

valent et se balancent, mais par en haut, par les sommets, par les

cimes, par les têtes les plus sublimes, par les supériorités éclatantes

et dominatrices. Et celles-ci ne se voient que du côté masculin.

Si rare qu'on le suppose, le génie s'est toujours incarné dans un homme;

il ne semble guère départi aux femmes. Et de ce chef, les antiféministes

sont fondés à affirmer la prévalence et la prépotence de notre sexe. Car

le génie est naturellement souverain. Il ne s'embarrasse point des

obstacles, des antagonismes, des hostilités qui se dressent sur son

chemin. Il les ignore ou il les brise. Il s'inquiète si peu de son

milieu qu'il le devance: il anticipe sur les temps à venir. D'où

vient-il? On ne sait. Il est essentiellement spontané, jaillissant,

original, indépendant. «Il est, comme dit M. Fouillée, révolutionnaire

et conquérant; il n'a souci ni des résistances possibles, ni des

opinions reçues, ni des traditions séculaires[54].» Il éclate, il

innove, il invente, il crée. Il y a en lui quelque chose du Verbe divin.

L'intelligence créatrice, voilà le génie.

[Note 54: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15

septembre 1893, p. 419.]

Or, c'est précisément l'esprit créateur qui semble manquer le plus aux

femmes. Rarement elles atteignent les sommets. Le sublime leur donne le

vertige. Elles s'arrêtent à mi-chemin des hauteurs. Rarement on les voit

jouer les premiers rôles. Comme elles ont presque toujours de la

vivacité, de la mémoire et du bon sens, leur spécialité est d'imiter,

d'adapter, d'interpréter, de vulgariser les oeuvres des maîtres. Si

puissante est cette tendance à l'assimilation, qu'elle les pousse même,

hélas! à copier nos manières, notre langage, nos allures et jusqu'à la

coupe de nos cols, de nos vestons et de nos jaquettes. Est-ce là du

génie?

Bien que Proudhon soit allé trop loin en prétendant que les têtes

féminines ne sont que «réceptives», encore est-il que «leurs idées

(l'observation est de Michelet) n'arrivent guère à la forte réalité.» A

l'homme seul l'esprit de synthèse, la grâce de la découverte, le don de

l'invention. Les femmes, du moins, n'y sauraient prétendre autant que

lui. C'était bien l'idée de Platon: en reconnaissant que les femmes

d'élite,--celles qu'il destinait aux gardiens et aux défenseurs de sa

République,--devaient être admises aussi bien que les hommes à toutes

les fonctions, sans excepter les charges militaires, il tenait qu'elles

les rempliraient moins bien, parce qu'«en toutes choses la femme est

inférieure à l'homme,» parce que, d'un sexe à l'autre, il existe, entre

les aptitudes et les capacités, «une différence du plus au moins.»

En fin de compte, le génie créateur leur manque très généralement. Où

sont, leurs chefs-d'oeuvre? Je sais bien qu'un savant Anglais, qui ne

manque pas d'imagination, M. Butler, a prétendu récemment que

l'«Odyssée» était l'oeuvre d'une femme. Dorénavant, nos bas-bleu auront

une bonne réponse à faire aux impertinents, qui leur jetteraient

l'«Iliade» à la tête pour établir la faiblesse relative du cerveau

féminin. Mais cette découverte anglo-saxonne n'eût pas empêché Joseph de

Maistre d'observer quand même,--et c'est la vérité vraie,--que les

femmes n'ont fait ni l'«Iliade», ni l'«Énéide», ni la «_Jérusalem

délivrée_», ni «Phèdre», ni «Athalie», ni «Polyeucte», ni «Tartuffe», ni

le «Misanthrope», ni le «Panthéon», ni l'«Église Saint-Pierre», ni la

«Vénus de Médicis», ni l'«Apollon du Belvédère». Aucune loi, pourtant,

ne leur défendait d'écrire des drames comme Shakespeare ou de composer

des opéras comme Mozart. Elles n'ont pas davantage inventé le télescope,

l'algèbre, le chemin de fer, le télégraphe, le téléphone, ni le gaz, ni

la lumière électrique, ni la photographie. Elles n'ont point trouvé le

plus petit microbe; elles n'ont même pas imaginé le métier à bas ni la

machine à coudre. Ont-elles même inventé le rouet et la quenouille?

Mais Joseph de Maistre ajoute, avec équité, que les femmes font quelque

chose de plus grand que tout cela: «C'est sur leurs genoux que se forme

ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme.» Ce qui

n'empêche pas que M. Faguet ait eu raison d'écrire que «l'homme seul a

fait preuve de génie.» Tout ce qui a été conçu et réalisé de grand dans

les domaines supérieurs de la pensée, de la littérature, de l'art, de la

science, est sorti d'un cerveau masculin.

Et la raison de cette inégalité relative des sexes vient de ce que les

femmes sont moins fortement armées que nous pour l'effort et pour la

lutte. M. Fouillée observe à ce propos que, pour entraîner Jeanne d'Arc

aux batailles, il a fallu les voix des saints et des anges. Réserve et

modestie, tendresse et timidité, voilà qui explique pourquoi la femme

répugne aux nouveautés, aux créations, aux hardiesses, aux longs et

patients labeurs, aux emportements tumultueux du génie. «Une originalité

puissante est chose rare, jusqu'à présent, dans les oeuvres des femmes,

conclut le même auteur: qu'il s'agisse de la littérature ou des arts et,

parmi les arts, de celui même qu'elles cultivent le plus, la

musique[55].»

[Note 55: _La Psychologie des sexes._ Revue des Deux-Mondes du 15

septembre 1893, p. 419.]

Nous conclurons donc, avec Michelet, que «toute oeuvre forte de la

civilisation est un fruit du génie de l'homme.» On a bien fait de graver

au fronton du Panthéon cette inscription équitable: «Aux grands hommes

la patrie reconnaissante!» Car, hormis Jeanne d'Arc qui sort de

l'humanité et confine presque au divin, les femmes ont moins contribué

que les hommes à l'exaltation du nom français et à l'épanouissement du

progrès humain. Il n'y a pas à dire: l'histoire atteste que l'essence

supérieure de l'espèce est masculine.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 80 / 203 题