SOMMAIRE

I.--L'INTELLIGENCE MOYENNE DES DEUX SEXES S'ÉGALISE ET SE

VAUT.--L'INSTRUCTION PEUT-ELLE ACCROÎTRE LES APTITUDES ET

LES CAPACITÉS DE LA FEMME?--EST-IL EXACT DE DIRE QUE LES

ÂMES N'ONT POINT DE SEXE?

II.--DE LA PRIMAUTÉ HISTORIQUE DE L'HOMME.--LE GÉNIE EST

MASCULIN.--L'ESPRIT CRÉATEUR MANQUE AUX FEMMES.--OU SONT

LEURS CHEFS-D'OEUVRE?

III.--LE GÉNIE ET LA BEAUTÉ.--A CHACUN LE SIEN.--LES DEUX

MOITIÉS DE L'HUMANITÉ.

I

Puisque les femmes n'ont aujourd'hui et n'auront demain qu'un moyen

d'établir positivement que leur cerveau n'est point inférieur au

nôtre,--c'est, à savoir, d'en tirer des créations et des oeuvres qui

balancent ou surpassent la production masculine,--il est certain, pour

le moment, que cette preuve n'est point faite. En admettant que leur

constitution cérébrale n'oppose aucun obstacle à cette manifestation

nécessaire et désirable, en concédant même qu'elles soient aussi bien

douées que les hommes, il reste ce fait d'ordre général que le sexe

masculin est en possession d'une supériorité de production

intellectuelle si effective et si constante, que le sexe féminin a été

impuissant jusqu'à ce jour à la lui ravir ou seulement à la lui

disputer. Et voilà bien, j'imagine, une forte présomption en faveur de

la prééminence de l'intellectualité virile.

Non que j'aie la moindre intention de placer l'intelligence moyenne des

femmes au-dessous de l'intelligence moyenne des hommes. Si grave que

puisse paraître cet aveu, je ne fais aucune difficulté de reconnaître

que, dans les conditions ordinaires de la vie, hommes et femmes

s'équilibrent par l'esprit, que la bourgeoise vaut ni plus ni moins que

le bourgeois, et la boulangère autant que le boulanger, et la marchande

autant que le marchand, et la paysanne autant que le paysan. Je me

demande même si, aujourd'hui encore, dans la classe populaire, il n'y a

point plus de femmes que d'hommes à savoir lire, écrire et compter.

Qu'une tête féminine ne soit point exactement faite comme une tête

masculine, c'est probable. Mais, non plus que les recherches

biologiques, l'observation psychologique ne permet d'établir, avec

certitude, une inégalité appréciable de niveau entre l'intelligence

moyenne du sexe masculin et l'intelligence moyenne du sexe féminin. Si,

dans le courant habituel de la vie,--et en mettant de côté les faibles

d'esprit,--l'homme est susceptible d'une attention plus soutenue, d'un

raisonnement plus réfléchi, d'une volonté plus hardie et plus ouverte

aux prévisions, les femmes, en revanche, ont une vue plus nette et plus

rapide des nécessités présentes, une conception très sûre des réalités

de l'existence, plus de soin et plus de goût pour le détail, à preuve

qu'elles font souvent d'habiles comptables et d'admirables commerçantes.

Restent les hautes manifestations de la pensée dans le domaine des arts,

des lettres et des sciences. Peu importe que les deux sexes s'égalent

par en bas; l'essentiel est de savoir s'ils s'égalent par en haut. En

plaçant la question sur ce terrain, il est impossible de ne point

remarquer chez les hommes de plus grandes aptitudes aux spéculations

méthodiques, aux recherches idéales, aux créations élevées: ce qui nous

induit à douter de l'égalité mentale des sexes.

A quoi les féministes ne se font point faute de répondre que, pour le

moment,--vous entendez? pour le moment,--il semble bien, en effet, que

le développement intellectuel du sexe féminin retarde un peu sur celui

du sexe masculin. Mais pourquoi? Parce que les hommes, s'étant arrogé la

direction des sociétés, les ont tournées à leur avantage et exploitées à

leur profit. Jusqu'au temps présent, la civilisation a été ainsi faite

par le sexe fort, que le sexe faible n'a pu croître intellectuellement

qu'avec une extrême lenteur. L'infériorité actuelle de la femme n'est

donc qu'accidentelle et passagère. Elle doit disparaître nécessairement

avec la prépondérance excessive de son rival et l'influence déprimante

du milieu traditionnel. Ouvrez-donc aux femmes les sources de toute

culture, et vous verrez s'épanouir leur esprit comme ces fleurs

languissantes, longtemps sevrées de grand air, auxquelles on rend avec

largesse le soleil et la rosée. Et M. Jean Izoulet, un professeur de

philosophie sociale au Collège de France, qui honore d'un même culte la

phrase sonore et l'idée pure, nous prédit sur le mode lyrique que «cette

flore psychique, flore d'ombre pendant tant de siècles, ne demande qu'à

se lever et à s'épanouir.» Réjouissons-nous donc, gens de peu de foi,

car «c'est nous qui sommes destinés à voir se ranimer et fleurir de

toutes ses fleurs mystiques l'âme de la femme, ce véritable jardin

secret[53].»

[Note 53: Lettre de M. Jean Izoulet publiée dans la _Faillite du

Mariage_ de M. Joseph RENAUD, p. 31.]

Cette explication n'est qu'ingénieuse. Il n'est pas donné à la femme de

sortir de son être, de changer de sexe, de quitter le sien et de prendre

le nôtre. Née femme, elle ne pourra jamais dépouiller entièrement la

femme; elle devra plus ou moins vivre, sentir et agir en femme; et du

même coup, son activité est condamnée par la nature elle-même à ne point

ressembler complètement à la nôtre. Dès lors, nous autorisant

logiquement de son passé et de son présent pour augurer de son avenir,

nous sommes recevables à prétendre que la femme future ne sera jamais,

en esprit et en oeuvre, l'égale absolue de son compagnon.

Fût-il même prouvé que le sexe féminin est aussi capable que le nôtre en

toutes les choses de l'intelligence, il resterait que la femme n'en est

pas moins femme, que l'homme n'en est pas moins homme, que chacun d'eux

est voué à des fonctions physiologiques absolument incommunicables et

muni conséquemment d'aptitudes forcément personnelles. De par la nature,

l'homme a un rôle propre, la femme en a un autre; et quelles que soient

les atténuations possibles de leurs différences organiques et de leurs

disparités mentales, on ne saurait concevoir, fût-ce dans l'infinie

profondeur des siècles, ni anatomiquement, ni intellectuellement, une

parfaite égalisation des sexes. A supposer même que l'homme et la femme

en arrivent un jour à ne plus former qu'un seul être, identique d'esprit

et de corps,--ce qui serait monstrueux,--il faudrait en conclure qu'en

ce temps-là l'humanité cessera d'exister.

Que si l'on quitte le domaine de l'hypothèse pour rentrer dans la vie

réelle, il demeure vrai que le père et la mère, n'ayant point même

fonction, ne sauraient avoir même constitution physique et mentale. Ce

que l'homme dépense pour la transmission de la vie est peu de chose

auprès de ce que la femme tire de sa propre substance pour la gestation

et l'enfantement, pour la formation, l'allaitement et le dressage du

nouveau-né. Alors que la conception est pour le père l'oeuvre d'un

moment, la transfusion de la vie exige de la mère une dépense prolongée

d'efforts et de sacrifices qui fait passer dans l'enfant le meilleur

d'elle-même. Et ce passif énorme de la maternité, en expliquant les

différences de conformation physiologique des sexes, établit

péremptoirement, entre l'homme et la femme, des diversités naturelles de

fonction et d'aptitude qui doivent réagir sur le cerveau et retentir

jusqu'au plus profond de l'âme.

On nous rappelle, en faveur de l'égalité intellectuelle de l'homme et de

la femme, que «les âmes n'ont point de sexe.» Cela est vrai, en ce sens

que l'homme et la femme sont deux personnes morales égales en dignité.

Mais leur intelligence est-elle de même nature? Sommes-nous donc des

purs esprits? Et si nos âmes sont forcées d'habiter un corps, si notre

esprit est nécessairement enclos en une chair souffrante et périssable,

s'il est emprisonné, pendant cette brève minute que nous appelons

orgueilleusement la vie, dans un habitacle de matière diversement

aménagé, il faut bien conclure que le contenu n'est point sans relation

ni dépendance avec le contenant.

Il est donc naturel que l'intelligence s'épanouisse différemment dans un

organisme qui n'est point le même chez l'homme et chez la femme. En

d'autres termes, la distinction des sexes est un fait universel et

indestructible, qu'on ne supprime pas d'un trait de plume. Et cette

première différence biologique a des répercussions et des prolongements

nécessaires dans la psychologie des deux moitiés de l'humanité. Il

serait étrange que deux êtres qui sentent diversement, s'exprimassent

pareillement. N'ayant point même organisme, même constitution, comment

pourraient-ils avoir mêmes sensations, mêmes impressions, s'élever au

même ton, rendre le même son? Que les mille et mille influences

combinées de l'éducation, des moeurs et des lois puissent accentuer ou

adoucir les disparités mentales du couple humain: je l'accorde; mais

pour les oblitérer, pour les niveler, pour les fondre tout à fait, il

faudrait, en langage chrétien, refaire la création, ou, suivant le

vocabulaire positiviste, «recommencer l'évolution sur des bases

nouvelles,»--ce qui est impossible.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 79 / 203 题