A quoi bon insister? Les femmes les plus distinguées en conviennent. Si
Mme de Staël s'est montrée trop sévère pour elle-même et pour son sexe
en affirmant que «les femmes, n'ayant ni profondeur dans leurs aperçus
ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir du génie,» Mme d'Agoult nous
a donné la note juste, la note vraie, en écrivant ceci: «L'humanité ne
doit aux femmes aucune découverte signalée, pas même une invention
utile. Non seulement dans les sciences et la philosophie elles ne
paraissent qu'au second rang, mais encore dans les arts, pour lesquels
elles sont bien douées, elles n'ont produit aucune oeuvre de maître.
Dans ses plus brillantes manifestations l'esprit féminin n'a point
atteint les hauts sommets de la pensée; il est pour ainsi dire resté à
mi-côte[56].» De l'avis même de celles qui ont le plus honoré leur sexe,
l'homme est donc en possession d'une puissance plus originale et plus
inventive. Mais on voudra bien se rappeler que, si quelques hommes ont
du génie, beaucoup plus de femmes ont de la beauté; et cela seul
rétablit l'équilibre entre les sexes.
[Note 56: _Opinions de femmes sur la femme._ Revue encyclopédique du 28
novembre 1896, p. 840.]
La grâce! voilà le don souverain des femmes. C'est par là qu'elles
règnent véritablement sur les hommes. Leur charme est si prestigieux que
nul n'y résiste. C'est par lui que notre force s'incline devant leur
faiblesse. Schopenhauer, il est vrai, n'admettait point que la femme fût
un bel animal: ce qui ne l'a pas empêché d'avoir du goût jusqu'à sa mort
pour ce «disgracieux bipède». Mais il est plus facile de médire des
femmes que de s'empêcher de les aimer. Les vrais misogynes, et j'entends
par là ceux qui haïssent furieusement la femme, sont rares. Qu'on parle
avec amertume d'une certaine sorte de femme, de celle qui se pose en
indépendante et se dresse en révoltée, qu'on prenne même en aversion la
femme pédante, la femme «précieuse»: rien de plus naturel. Mais ces
restrictions admises, ou est l'homme incapable de goûter la grâce
féminine? Entre l'admiration pathétique d'un Goethe qui aimait à
proclamer «le culte de l'éternel féminin,» et l'inimitié méprisante d'un
Schopenhauer pour le sexe «aux cheveux longs et à la raison courte,» il
y a place pour l'estime et la tendresse. Et de fait, nous éprouvons
tous, plus ou moins, le besoin de l'affection féminine.
Aussi M. Fouillée a-t-il eu raison d'écrire que la beauté pour la femme
n'est pas seulement un don naturel, mais encore «une fonction et presque
un devoir[57];» car, c'est à sa grâce que revient l'honneur d'entretenir
au milieu des hommes le culte du beau, si comparable au feu sacré sur
lequel veillaient perpétuellement les antiques vestales. Et lorsque la
beauté est complétée par la bonté, lorsque la douceur du visage et
l'harmonie des lignes revêtent et encadrent une belle âme, alors il est
vrai de dire que la femme est la caresse de nos yeux et la joie de cette
vie qu'elle console et embellit à la fois.
[Note 57: _Revue des Deux-Mondes_ du 15 septembre 1893, p. 425.]
Non point que l'homme soit toujours affreux. La nature a souvent même
avantagé le genre masculin. Dans la plupart des espèces animales et
surtout parmi les oiseaux, le mâle surpasse ordinairement la femelle par
l'élégance des formes, l'éclat du pelage ou le coloris des plumes.
Platon et Aristote jugeaient même l'homme plus beau que la femme.
Aujourd'hui, par contre, la beauté chez l'homme est si bien considérée
comme un accessoire, qu'un joli garçon, dépourvu d'esprit et de talent,
passe très justement pour un être insupportable. Notre langue lui
applique même un mot déplaisant: elle l'appelle un «bellâtre». N'est-ce
point aussi lorsque sa virilité s'effémine que l'homme, perdant le juste
sentiment de sa propre valeur, préfère la grâce à la noblesse et la
joliesse à la beauté? A vrai dire, le beau absolu ne s'incarne ni dans
le sexe masculin, ni dans le sexe féminin. Le charme de l'un se complète
par la force de l'autre: de là deux genres de beauté également
nécessaires à l'idéal artistique et qui, par leur action réciproque,
rapprochent les sexes, éveillent la sympathie et font naître l'amour.
En tout cas, nous ne saurions disputer à la femme la séduction de la
douceur, l'attrait de la faiblesse, l'harmonie des proportions
délicates, des lignes fines et souples. L'homme a le droit d'être laid;
la femme, pas autant. Plus que lui, elle fait fonction de beauté; plus
que nous, elle a le devoir d'être belle.
Génie et beauté sont deux privilèges augustes qui se ressemblent. Le
génie est une floraison rarissime, dont nous ne pouvons dire d'où elle
vient, où elle commence, où elle finit, et que nous sommes, par suite,
bien empêchés de définir, un souffle d'en haut, une grâce de Dieu, une
lumière incommunicable, dont l'homme aurait tort de triompher comme
d'une qualité volontairement acquise et méritée. Telle la beauté, plus
facile à sentir qu'à exprimer, qui rayonne, comme l'autre éclate, par un
mystère de nature dont l'être de choix qui en bénéficie n'a point le
droit de se glorifier. Certes, le travail ajoute aux dons reçus; il
donne à la beauté plus de grâce et de séduction comme au génie plus de
vigueur et d'éclat. Mais le fond de ces inestimables privilèges ne vient
pas de nous. C'est un présent divin. Et voilà pourquoi l'humanité de
tous les temps, éblouie par ce reflet des perfections idéales, s'incline
involontairement devant les créatures de choix et de bénédiction en qui
s'incarne le génie ou la beauté.
Tout cela nous confirme en l'idée que l'homme et la femme sont deux
êtres complémentaires, dont les aptitudes distinctes contribuent à
l'harmonie de l'ensemble. A elle seule, prise isolément, l'individualité
des femmes,--pas plus que la nôtre, d'ailleurs,--ne formerait un tout
complet; et Mme de Gasparin nous conseille avec raison de «voir en elle
cette seconde moitié de l'homme sans laquelle ni l'un ni l'autre ne
sauraient être parfaits.» Le sexe masculin est né pour la lutte, comme
le féminin pour la paix. Le premier incarne l'effort et le travail; la
second représente la tendresse et la consolation. L'homme et la femme
sont donc bien les «deux moitiés de l'humanité»; et celle-ci ne saurait
exister, se transmettre, se perpétuer et s'embellir sans leur
collaboration. Si diverses que soient leur nature et leurs fonctions, la
société ne se soutient, ne vit et ne progresse que par l'addition et la
multiplication de ces deux facteurs originaux. Ne les séparons pas!