Sans remonter très loin dans le passé, on nous concédera qu'après le
christianisme naturellement, c'est à la chevalerie, aux cours d'amour et
aux jeux floraux, que les femmes sont redevables d'avoir reconquis le
coeur et l'hommage des hommes. En ce temps de renouveau et d'adolescence
où la société eut de la jeunesse tous les enthousiasmes et toutes les
folies, il fut de bon ton de porter les couleurs de sa dame. Alors on
vit refleurir le culte de la femme; seulement, ce ne fut pas toujours
l'épouse qui en bénéficia. La galanterie est proche voisine de la
corruption. Toute société reçoit de la femme la grâce qui affine et la
coquetterie qui déprave. C'est pourquoi une culture trop policée ne va
point sans un affaiblissement des moeurs. De plus, si le troubadour
appelait sa dame: «Mon seigneur!» ce compliment attendri ne s'adressait
qu'aux charmes extérieurs et à la beauté physique. En ce temps-là, les
capacités cérébrales et la puissance intellectuelle de la femme étaient
de peu de considération.
Plus tard, notre grave XVIIe siècle se refroidit envers la femme;
l'infériorité du sexe faible ne lui laissait aucun doute. Bossuet en a
tenté une démonstration véritablement mortifiante pour la plus belle
moitié de nous-mêmes: «Dieu tire la femme de l'homme même et la forme
d'une côte superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Les
femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur
délicatesse, songer, après tout, qu'elles viennent d'un os surnuméraire
où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.» Si
théologique qu'il soit, l'argument prête à rire. Plus simplement, notre
vieux jurisconsulte Pothier écrivait dans le même esprit: «Il
n'appartient pas à la femme, qui est une inférieure, d'avoir inspection
sur la conduite de son mari, qui est son supérieur.» Être de mince
importance, de faible raison et de peu de cervelle, tel était le
jugement hautain que formulaient contre les femmes et les hommes
d'église et les hommes de robe du grand siècle.
Leurs héritiers du XVIIIe regardent encore l'infériorité féminine comme
un principe tutélaire, comme une loi naturelle et nécessaire. Ils
n'accordent guère aux femmes que le droit de plaire aux hommes,--droit
souverain qu'elles exercent sur notre coeur sans notre permission. Le
pouvoir de l'homme, expliquait Montesquieu, n'a «d'autre terme que celui
de la raison,» tandis que l'ascendant des femmes «finit avec leurs
agréments.» Le sensible Rousseau affirmait, non moins catégoriquement,
la prééminence virile. «La femme est faite spécialement pour plaire aux
hommes; si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité
moins directe; son mérite est dans sa puissance: il plaît par cela seul
qu'il est fort.» Ainsi, la raison et la force sont des attributs virils,
tandis que la grâce et la faiblesse sont le propre de la femme.
On sait toutefois que, vers la fin du XVIIIe siècle, les sciences
devinrent à la mode. C'est le moment où les femmes élégantes raffolent
d'anatomie, d'astronomie, d'expériences, de machines; et les esprits les
plus sérieux s'efforcent de rendre, à leur intention, la physique
aimable et la chimie attrayante. On est loin de la maxime austère et
ombrageuse de Mme de Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences
une pudeur presque aussi tendre que sur les vices[49].» Nul enseignement
ne leur répugne. Les études les plus viriles exercent sur elles une
véritable fascination. Elles délaissent les romans et entassent les
traités scientifiques sur leurs toilettes et leurs chiffonnières. Une
femme du monde qui se respecte a dans son cabinet un dictionnaire
d'histoire naturelle et se fait peindre dans un laboratoire, assise
parmi des équerres, des mappemondes et des télescopes.
[Note 49: A. REBIÈRE, _Les Femmes dans la science_; menus propos, p.
332.]
Mais cet engouement fut passager. La tourmente révolutionnaire passée,
on revint à des idées plus positives. Napoléon admettait seulement qu'on
enseignât dans les écoles de la Légion d'honneur un peu de botanique et
d'histoire naturelle, «et encore, ajoutait-il, tout cela peut avoir des
inconvénients.» Pour ce qui est de la physique, il estimait qu'«il faut
se borner à ce qui est nécessaire pour prévenir une crasse ignorance et
une stupide superstition.» Ce programme n'est que la paraphrase des
idées que Molière a développées dans les «Femmes savantes»:
Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
Inutile d'infliger plus longtemps aux dames d'aussi mortifiantes
citations. Disons tout de suite, afin de les réconforter, qu'il
resterait à prouver que, même pour nous plaire, l'instruction leur est
toujours inutile. Je ne vois pas, pour ma part, qu'une sotte ou une
ignorante trouve si facilement le chemin du coeur d'un homme d'esprit et
de sens. Est-ce une raison pour tomber dans l'exagération contraire et
affirmer au profit du beau sexe, comme l'a fait Stuart Mill, l'égalité
complète des aptitudes, des fonctions et des droits? Cette thèse
excessive relève moins de l'observation que de la galanterie. Dans la
question du rôle intellectuel et social des femmes, il est sage d'éviter
les opinions extrêmes, en se gardant avec le même soin de l'amoindrir et
de l'exalter. Point de préventions injustes, point d'adulation aveugle.
Quels seront donc, en cette matière, nos principes directeurs? C'est ce
qu'il faut dire sans la moindre réticence.