III

La différenciation des fonctions est inséparable du progrès humain. Plus

la séparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie

devient morale, féconde et douce. Dans les sociétés sauvages, la

division du travail existe à peine entre l'homme et la femme. Tous deux

sont voués aux mêmes besognes, assujettis aux mêmes peines, condamnés au

même sort. Ce sont deux bêtes de somme attelées aux mêmes tâches, que la

misère déprime et que la promiscuité déprave. Vienne le mariage qui

érige la femme en reine du foyer et réserve à l'homme le soin et le

souci des affaires extérieures: l'ordre apparaît, la civilisation

commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de

l'organisme social, est fondée.

Là-même où, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait

et la spécialisation des sexes moins avancée, dans les campagnes où le

travail de la terre oblige souvent les deux époux aux mêmes efforts et

aux mêmes fatigues, dans les milieux riches où les habitudes d'élégance

et de désoeuvrement plient les couples à la même vie oisive et molle, il

est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule.

Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux

de son homme, soit que le mondain s'effémine en prenant les manières de

ses «chères belles», le résultat est pareil: les différences s'atténuent

au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes,

et du même coup le niveau de la dignité sociale est en baisse.

D'où cette conséquence que, si la femme s'appliquait trop généralement à

copier, à doubler l'homme en tous les ordres d'activité, le progrès

risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une «régression»

dommageable à la famille et à la société. Et nous voulons croire que les

féministes avancées, qui se piquent d'être des esprits libres, des

esprits scientifiques, des réalistes, des positivistes épris

d'observation rigoureuse, seront sensibles à une conclusion appuyée de

l'autorité d'Auguste Comte, de Darwin et de Littré, dont la mémoire leur

est particulièrement chère et vénérable.

D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail

nous offre cet autre avantage que, partout où les occupations sont très

spécialisées, la coopération est plus nécessaire et la solidarité mieux

sentie, deux choses que les féministes ont à coeur. S'appliquant à une

seule tâche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout

ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De là une

sorte d'unité organique, fortement nouée par la réciprocité des échanges

et la mutualité des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs

et les volontés aussi étroitement que les besoins et les vies, porte au

plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'épuise donc

point à faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire

la sienne. A chacun sa tâche, et tous les rôles seront mieux remplis.

Loin d'opposer les sexes l'un à l'autre, «le meilleur féminisme, pour

employer un mot très juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui sépare le

moins les intérêts de l'homme des intérêts de la femme.»

Or, leur différence de fonction procède de leurs différences de nature.

Même en accordant que ces dissemblances originelles aient été accentuées

artificiellement par l'éducation, par la tradition, par la compression

séculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la

structure anatomique et l'organisme physiologique établissent entre les

deux facteurs de l'espèce des diversités irréductibles. Si même la

condition de la femme dans le passé a marqué d'un pli certain ses

dispositions mentales, cette condition elle-même n'est pas un fait sans

cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination

naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqué le sexe, c'est la

raison biologique qui a été le principe du fait social.

Tous les anthropologistes s'accordent à reconnaître que la femme est

moins fortement organisée, moins solidement construite, et partant moins

robuste, moins résistante que l'homme. Et les différences d'armature et

de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus,

dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude

a, depuis des siècles, assujetti la femme à un genre de vie plus

sédentaire et plus enfermé que le nôtre, on peut induire, à la rigueur,

que le moindre développement de la taille, le moindre volume du corps,

la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse

et la moindre chaleur du sang, tout, même la moindre activité cérébrale,

soit, dans une certaine mesure, le résultat de la pression artificielle

des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel

que l'organisme féminin ait perdu quelque chose de ses forces

primitives. C'est une loi générale de la biologie que l'inertie diminue

et appauvrit l'énergie fonctionnelle du corps.

Mais ces déformations n'empêchent point que la femme soit la femme,

c'est-à-dire un être naturellement prédestiné à la maternité, un être

spécialement façonné pour la gestation et l'allaitement, un être obligé

de payer à l'espèce, dont la conservation dépend d'elle, un tribut de

misères et de souffrances qui lui sont propres, un être assujetti à des

époques d'accablement physique et d'inquiétude morale, à des crises de

l'âme et des sens, à des causes d'excitation, de faiblesse et de

fragilité, d'où lui vient tout ce qui la rend inférieure et supérieure à

l'homme, tout ce qui nécessite le respect et la protection de l'homme.

Car, c'est précisément par les fonctions augustes et les risques

terribles de la maternité que la femme se hausse au niveau de l'homme.

Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perpétuation de la

famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas

d'inégalité entre les sexes, l'homme étant complémentaire de la femme

autant que la femme est complémentaire de l'homme. Rien n'empêche

qu'elle soit notre égale, sans être notre pareille. Différence ne

signifie pas infériorité. Pour égaler l'homme, la femme n'a pas besoin

de l'imiter. «Cette identification contre nature serait, comme dit M.

Marion, le contre-pied du progrès séculaire[50].»

[Note 50: _Psychologie de la femme_, p. 3.]

Suivez le cours des âges: plus la femme devient différente de nous en

action et en fait, plus elle devient notre égale en dignité et en droit.

Socialement parlant, il est désirable que le sexe de la femme s'étende à

son âme, à son esprit, à ses oeuvres, à sa vie tout entière. En cela,

elle sera plus utile à l'humanité, et plus heureuse et plus vénérée,

qu'en se fatiguant à faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de

la littérature, de la jurisprudence ou de la médecine. La belle affaire

de lutter de verbosité avec un avocat ou de doser des pilules comme un

pharmacien! N'est-ce donc rien d'être la gardienne du foyer et la

providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et,

pour rappeler le mot éloquent d'Edgard Quinet, de «porter dans son

giron, non seulement les enfants, mais les peuples?»

L'égalité des sexes ou, si l'on préfère, l'équivalence sociale de

l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des

fonctions, et encore moins l'identité des aptitudes, ce qui serait

contraire à l'ordre éternel des choses. A poursuivre cette péréquation

factice, la femme se heurterait à l'impossible. Nulle puissance humaine

ne fera que, pris dans sa généralité, le sexe féminin l'emporte sur le

nôtre en force musculaire, de même que nulle puissance humaine ne nous

donnera cette tendresse d'âme et cette grâce du corps qui sont le

privilège charmant des femmes. Nulle réforme légale ne les rendra

capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes

les entreprises hardies, de toutes les créations robustes, de toutes ces

«grandeurs de chair», comme dit Pascal, où la vigueur musculaire est

essentielle, parce que «nulle loi écrite (c'est M. Jules Lemaître qui

parle) ne les empêchera d'être physiquement plus faibles que nous, d'une

sensibilité plus délicate et plus capricieuse,» parce que «nulle loi ne

les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de même que

nulle loi ne rendra les hommes plus propres à filer la laine et à

nourrir et élever les petits enfants[51].» Bref, nul article de loi ne

changera le corps et l'âme des femmes. Et c'est heureux; car, cette

déformation accomplie, l'humanité périrait.

[Note 51: _Opinions à répandre_, p. 159.]

Mais la diversité des fonctions ne s'oppose point à l'égalité des

droits. Elle signifie seulement que l'égalité légale, l'égalité

juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination

du sexe féminin, «ces droits théoriques seront souvent, pour les femmes,

comme s'ils n'étaient pas.» Cette pensée de l'écrivain si français que

nous citions tout à l'heure, doit être recommandée instamment à la

méditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrières,

tous nos métiers, toutes nos fonctions: celles qui, perçant la cohue des

hommes, parviendront à en forcer les portes, ne seront ni les plus

heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la

reconnaissance iront aux épouses et aux mères restées fidèles aux

devoirs essentiels de leur ministère féminin. Ayant choisi la meilleure

part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la

société humaine.

Ce qui ne veut pas dire que la question de l'égalité des droits entre

l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les

deux sexes sont égaux en raison, en justice et en vérité, c'est admettre

que, sous la diversité de leur nature et la dissemblance de leurs

fonctions, il y a entre eux unité foncière, identité morale; que l'homme

et la femme, se complétant l'un l'autre, sont, dans la plus haute

signification du mot, deux «personnes» qui se valent, deux coopérateurs

inséparables qui constituent ensemble l'humanité, deux êtres qui,

revêtus de la même dignité, soumis à la même responsabilité, ont même

droit au respect, à la lumière, à la vie.

Et cette affirmation de principes est d'une portée incalculable. De là

découleront, en effet, beaucoup de réformes, ou mieux, beaucoup de

«réparations» que l'équité réclame, alors même que, dans la pratique,

elles ne se résoudraient point nécessairement, pour la généralité des

femmes, en avantages immédiats et en profits certains. Mais, au moins,

la «personne» de la femme sera élevée par la loi au même niveau que la

«personne» de l'homme; et cette sorte de déclaration de ses droits

complétera et achèvera la déclaration des nôtres.

Seulement, les droits de l'individualité ont des limites. Ceux de la

femme, par conséquent, doivent être expressément subordonnés aux

intérêts supérieurs de l'espèce, de la famille, de la société. Et cette

subordination des parties à l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser

ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter

séparément, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de

satisfactions égoïstes qui mettraient en péril l'avenir de la race. A

chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le

dos au progrès et au bonheur. C'est la destinée du couple humain de

collaborer, dans l'union la plus étroite, au bien général de la

communauté.

Dès lors, l'oeuvre de réparation poursuivie par le féminisme ne devra

jamais se départir de la règle suivante: _Il faut que la femme puisse

être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement._ Rien de plus,

rien de moins. Il faut que la femme soit à même de réaliser en sa vie

l'idéal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la

sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de

réactions qui découronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature,

mais obéissons à la justice. Égale personnalité, égale dignité, égale

considération, égale culture morale, égal développement intellectuel

s'il est possible, dans une coordination réciproque, dans la coopération

voulue et recherchée, dans la solidarité acceptée et chérie, pour tout

ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de

l'humanité, tel est notre idéal. Ainsi rapprochée de l'homme en droit et

en raison, la femme, restée femme par la tendresse et la grâce, sera

plus digne de son respect sans être moins digne de son amour.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 73 / 203 题