La différenciation des fonctions est inséparable du progrès humain. Plus
la séparation des occupations s'accentue entre les sexes, plus la vie
devient morale, féconde et douce. Dans les sociétés sauvages, la
division du travail existe à peine entre l'homme et la femme. Tous deux
sont voués aux mêmes besognes, assujettis aux mêmes peines, condamnés au
même sort. Ce sont deux bêtes de somme attelées aux mêmes tâches, que la
misère déprime et que la promiscuité déprave. Vienne le mariage qui
érige la femme en reine du foyer et réserve à l'homme le soin et le
souci des affaires extérieures: l'ordre apparaît, la civilisation
commence, et la famille monogame, cette cellule fondamentale de
l'organisme social, est fondée.
Là-même où, de nos jours, le partage des occupations est moins parfait
et la spécialisation des sexes moins avancée, dans les campagnes où le
travail de la terre oblige souvent les deux époux aux mêmes efforts et
aux mêmes fatigues, dans les milieux riches où les habitudes d'élégance
et de désoeuvrement plient les couples à la même vie oisive et molle, il
est impossible de ne point constater que la culture retarde ou recule.
Soit que la femme des champs se virilise en partageant les durs travaux
de son homme, soit que le mondain s'effémine en prenant les manières de
ses «chères belles», le résultat est pareil: les différences s'atténuent
au physique et au moral, les distances se rapprochent entre les sexes,
et du même coup le niveau de la dignité sociale est en baisse.
D'où cette conséquence que, si la femme s'appliquait trop généralement à
copier, à doubler l'homme en tous les ordres d'activité, le progrès
risquerait de subir, suivant le mot des sociologues, une «régression»
dommageable à la famille et à la société. Et nous voulons croire que les
féministes avancées, qui se piquent d'être des esprits libres, des
esprits scientifiques, des réalistes, des positivistes épris
d'observation rigoureuse, seront sensibles à une conclusion appuyée de
l'autorité d'Auguste Comte, de Darwin et de Littré, dont la mémoire leur
est particulièrement chère et vénérable.
D'autant que, sans quitter le domaine des faits, la division du travail
nous offre cet autre avantage que, partout où les occupations sont très
spécialisées, la coopération est plus nécessaire et la solidarité mieux
sentie, deux choses que les féministes ont à coeur. S'appliquant à une
seule tâche pour la bien faire, nous devons compter sur autrui pour tout
ce que nous ne faisons pas et tout ce que nous ferions mal. De là une
sorte d'unité organique, fortement nouée par la réciprocité des échanges
et la mutualité des services, qui, pour peu qu'elle associe les coeurs
et les volontés aussi étroitement que les besoins et les vies, porte au
plus haut point l'entente et l'harmonie. Que la femme ne s'épuise donc
point à faire notre besogne, puisqu'il nous serait impossible de faire
la sienne. A chacun sa tâche, et tous les rôles seront mieux remplis.
Loin d'opposer les sexes l'un à l'autre, «le meilleur féminisme, pour
employer un mot très juste de Mlle Sarah Monod, est celui qui sépare le
moins les intérêts de l'homme des intérêts de la femme.»
Or, leur différence de fonction procède de leurs différences de nature.
Même en accordant que ces dissemblances originelles aient été accentuées
artificiellement par l'éducation, par la tradition, par la compression
séculaire des coutumes et des lois, il faut bien admettre que la
structure anatomique et l'organisme physiologique établissent entre les
deux facteurs de l'espèce des diversités irréductibles. Si même la
condition de la femme dans le passé a marqué d'un pli certain ses
dispositions mentales, cette condition elle-même n'est pas un fait sans
cause, mais une suite de sa constitution physique et de sa destination
naturelle. Au lieu que ce soit l'histoire qui expliqué le sexe, c'est la
raison biologique qui a été le principe du fait social.
Tous les anthropologistes s'accordent à reconnaître que la femme est
moins fortement organisée, moins solidement construite, et partant moins
robuste, moins résistante que l'homme. Et les différences d'armature et
de vigueur transparaissent, suivant M. de Varigny, dans tous les tissus,
dans tous les appareils, dans toutes les fonctions. De ce que l'habitude
a, depuis des siècles, assujetti la femme à un genre de vie plus
sédentaire et plus enfermé que le nôtre, on peut induire, à la rigueur,
que le moindre développement de la taille, le moindre volume du corps,
la moindre puissance de l'ossature et des muscles, la moindre richesse
et la moindre chaleur du sang, tout, même la moindre activité cérébrale,
soit, dans une certaine mesure, le résultat de la pression artificielle
des moeurs et des lois. Faute de mouvement et d'exercice, il est naturel
que l'organisme féminin ait perdu quelque chose de ses forces
primitives. C'est une loi générale de la biologie que l'inertie diminue
et appauvrit l'énergie fonctionnelle du corps.
Mais ces déformations n'empêchent point que la femme soit la femme,
c'est-à-dire un être naturellement prédestiné à la maternité, un être
spécialement façonné pour la gestation et l'allaitement, un être obligé
de payer à l'espèce, dont la conservation dépend d'elle, un tribut de
misères et de souffrances qui lui sont propres, un être assujetti à des
époques d'accablement physique et d'inquiétude morale, à des crises de
l'âme et des sens, à des causes d'excitation, de faiblesse et de
fragilité, d'où lui vient tout ce qui la rend inférieure et supérieure à
l'homme, tout ce qui nécessite le respect et la protection de l'homme.
Car, c'est précisément par les fonctions augustes et les risques
terribles de la maternité que la femme se hausse au niveau de l'homme.
Quoi de plus grand, quoi de plus essentiel que la perpétuation de la
famille humaine, de la famille nationale? Ne parlons donc pas
d'inégalité entre les sexes, l'homme étant complémentaire de la femme
autant que la femme est complémentaire de l'homme. Rien n'empêche
qu'elle soit notre égale, sans être notre pareille. Différence ne
signifie pas infériorité. Pour égaler l'homme, la femme n'a pas besoin
de l'imiter. «Cette identification contre nature serait, comme dit M.
Marion, le contre-pied du progrès séculaire[50].»
[Note 50: _Psychologie de la femme_, p. 3.]
Suivez le cours des âges: plus la femme devient différente de nous en
action et en fait, plus elle devient notre égale en dignité et en droit.
Socialement parlant, il est désirable que le sexe de la femme s'étende à
son âme, à son esprit, à ses oeuvres, à sa vie tout entière. En cela,
elle sera plus utile à l'humanité, et plus heureuse et plus vénérée,
qu'en se fatiguant à faire, aussi bien que l'homme, des sciences ou de
la littérature, de la jurisprudence ou de la médecine. La belle affaire
de lutter de verbosité avec un avocat ou de doser des pilules comme un
pharmacien! N'est-ce donc rien d'être la gardienne du foyer et la
providence de la famille? N'est-ce donc rien de former les moeurs et,
pour rappeler le mot éloquent d'Edgard Quinet, de «porter dans son
giron, non seulement les enfants, mais les peuples?»
L'égalité des sexes ou, si l'on préfère, l'équivalence sociale de
l'homme et de la femme, n'implique donc point la similitude des
fonctions, et encore moins l'identité des aptitudes, ce qui serait
contraire à l'ordre éternel des choses. A poursuivre cette péréquation
factice, la femme se heurterait à l'impossible. Nulle puissance humaine
ne fera que, pris dans sa généralité, le sexe féminin l'emporte sur le
nôtre en force musculaire, de même que nulle puissance humaine ne nous
donnera cette tendresse d'âme et cette grâce du corps qui sont le
privilège charmant des femmes. Nulle réforme légale ne les rendra
capables, du jour au lendemain, de tous les efforts virils, de toutes
les entreprises hardies, de toutes les créations robustes, de toutes ces
«grandeurs de chair», comme dit Pascal, où la vigueur musculaire est
essentielle, parce que «nulle loi écrite (c'est M. Jules Lemaître qui
parle) ne les empêchera d'être physiquement plus faibles que nous, d'une
sensibilité plus délicate et plus capricieuse,» parce que «nulle loi ne
les affranchira des maladies et des servitudes de leur sexe, de même que
nulle loi ne rendra les hommes plus propres à filer la laine et à
nourrir et élever les petits enfants[51].» Bref, nul article de loi ne
changera le corps et l'âme des femmes. Et c'est heureux; car, cette
déformation accomplie, l'humanité périrait.
[Note 51: _Opinions à répandre_, p. 159.]
Mais la diversité des fonctions ne s'oppose point à l'égalité des
droits. Elle signifie seulement que l'égalité légale, l'égalité
juridique, n'ayant pas le don de transformer la nature et la destination
du sexe féminin, «ces droits théoriques seront souvent, pour les femmes,
comme s'ils n'étaient pas.» Cette pensée de l'écrivain si français que
nous citions tout à l'heure, doit être recommandée instamment à la
méditation des femmes. Supposez qu'on leur ouvre toutes nos carrières,
tous nos métiers, toutes nos fonctions: celles qui, perçant la cohue des
hommes, parviendront à en forcer les portes, ne seront ni les plus
heureuses ni les plus bienfaisantes. L'affection, le respect et la
reconnaissance iront aux épouses et aux mères restées fidèles aux
devoirs essentiels de leur ministère féminin. Ayant choisi la meilleure
part selon la nature, elles occuperont la plus belle place dans la
société humaine.
Ce qui ne veut pas dire que la question de l'égalité des droits entre
l'homme et la femme soit une pure discussion verbale. Affirmer que les
deux sexes sont égaux en raison, en justice et en vérité, c'est admettre
que, sous la diversité de leur nature et la dissemblance de leurs
fonctions, il y a entre eux unité foncière, identité morale; que l'homme
et la femme, se complétant l'un l'autre, sont, dans la plus haute
signification du mot, deux «personnes» qui se valent, deux coopérateurs
inséparables qui constituent ensemble l'humanité, deux êtres qui,
revêtus de la même dignité, soumis à la même responsabilité, ont même
droit au respect, à la lumière, à la vie.
Et cette affirmation de principes est d'une portée incalculable. De là
découleront, en effet, beaucoup de réformes, ou mieux, beaucoup de
«réparations» que l'équité réclame, alors même que, dans la pratique,
elles ne se résoudraient point nécessairement, pour la généralité des
femmes, en avantages immédiats et en profits certains. Mais, au moins,
la «personne» de la femme sera élevée par la loi au même niveau que la
«personne» de l'homme; et cette sorte de déclaration de ses droits
complétera et achèvera la déclaration des nôtres.
Seulement, les droits de l'individualité ont des limites. Ceux de la
femme, par conséquent, doivent être expressément subordonnés aux
intérêts supérieurs de l'espèce, de la famille, de la société. Et cette
subordination des parties à l'harmonie de l'ensemble ne saurait blesser
ni humilier personne. Les sexes ne sont pas faits pour lutter
séparément, et encore moins pour se jalouser et se combattre en vue de
satisfactions égoïstes qui mettraient en péril l'avenir de la race. A
chercher leur voie en des directions antagoniques, ils tourneraient le
dos au progrès et au bonheur. C'est la destinée du couple humain de
collaborer, dans l'union la plus étroite, au bien général de la
communauté.
Dès lors, l'oeuvre de réparation poursuivie par le féminisme ne devra
jamais se départir de la règle suivante: _Il faut que la femme puisse
être légalement tout ce qu'elle peut être naturellement._ Rien de plus,
rien de moins. Il faut que la femme soit à même de réaliser en sa vie
l'idéal humain aussi librement, aussi parfaitement que l'homme dans la
sienne. Plus de compressions qui annulent le sexe faible; point de
réactions qui découronnent le sexe fort. Ne violentons point la nature,
mais obéissons à la justice. Égale personnalité, égale dignité, égale
considération, égale culture morale, égal développement intellectuel
s'il est possible, dans une coordination réciproque, dans la coopération
voulue et recherchée, dans la solidarité acceptée et chérie, pour tout
ce qui sert les fins de la famille, du mariage, de la patrie, de
l'humanité, tel est notre idéal. Ainsi rapprochée de l'homme en droit et
en raison, la femme, restée femme par la tendresse et la grâce, sera
plus digne de son respect sans être moins digne de son amour.