I.--LA FEMME NOUVELLE VEUT ÊTRE AUSSI INSTRUITE QUE
L'HOMME.--L'ÉGALITÉ DES INTELLIGENCES DOIT CONDUIRE A
L'ÉGALITÉ DES DROITS.
II.--COUP D'OEIL RÉTROSPECTIF.--CE QUE LES XIIe ET XVIIIe
SIÈCLES ONT PENSÉ DE LA FEMME.--LE PASSÉ LUI FUT
DUR.--RÉACTION DU PRÉSENT.
III.--CE QUE SERA LA FEMME DE L'AVENIR.--NOS PRINCIPES
DIRECTEURS.--LA DIVISION DU TRAVAIL ET LA DIFFÉRENCIATION
DES SEXES.--L'ÉGALITÉ MORALE DANS LA DIVERSITÉ
FONCTIONNELLE.--SUBORDINATION DE L'INDIVIDU AU BIEN GÉNÉRAL
DE LA FAMILLE ET DE L'ESPÈCE.
I
Je préviens celles qui seraient tentées de lire les pages suivantes,
qu'il n'entre point dans mes intentions de leur débiter des madrigaux,
persuadé que ces fadaises glissent sur le coeur de la «femme nouvelle»
sans le toucher ni l'attendrir. Nos doctes contemporaines (leur nombre
grandit tous les jours) se piquent de science et de philosophie. Elles
ont des pensées profondes, des lectures graves, des conversations
austères; elles ferment l'oreille à nos compliments accoutumés. Ce n'est
point assez qu'on les trouve jolies et qu'on le leur dise,--même avec
émotion; outre qu'elles n'en ont jamais douté, ce genre de supériorité
leur agrée beaucoup moins qu'à leurs grand'mères. Elles ambitionnent
d'être prises pour de fortes têtes et traitées, non comme de grands
enfants et d'aimables créatures (vous leur feriez horreur!), mais comme
de grands et vigoureux esprits.
Pour plaire à une femme dans le mouvement, il est essentiel de lui faire
le plus sérieusement du monde des déclarations comme celles-ci: «Madame,
vous êtes une étonnante psychologue.» Ou encore: «Je ne vous croyais pas
aussi doctement renseignée sur la physiologie.» Ou mieux:
«L'anthropologie n'a point de secrets pour vous.» Ou enfin, si vous
voulez être irrésistible: «Votre élégance, à laquelle, nous autres
hommes, nous ne saurions jamais atteindre, n'est que misère auprès de
votre puissante dialectique; le charme et la grâce, qu'il serait vain de
vous disputer, ne sont eux-mêmes que vanité auprès de vos connaissances
juridiques et médicales; il n'est pas jusqu'à votre sensibilité, dont
vous triomphez avec tant de raison contre nous, qui ne perde un peu de
son prix et de son mérite auprès de vos capacités mathématiques, de
votre transcendance intellectuelle, de votre admirable esprit
scientifique.» Si, après ce bouquet, une femme n'est pas contente, vous
pourrez en conclure qu'elle n'a pas l'âme vraiment féministe.
Quelque exagéré que paraisse ce langage, on m'avouera qu'il ne suffit
plus à certaines jeunes filles d'aujourd'hui d'être bonnes, rieuses et
tendres, d'avoir de la fraîcheur ou même de la beauté: on les veut
instruites, savantes, académiques. Il leur faut un brevet,--tous les
brevets. Et à cette constatation, le féminisme exulte.
Comment l'humanité enfantera-t-elle cette petite merveille qu'on appelle
la «femme selon la science», l'«Ève future»? Les champions de
l'émancipation féminine ont un plan très simple et une tactique très
adroite. Ils s'efforcent d'établir que, soit par ses qualités morales,
soit par ses facultés intellectuelles, la femme est l'égale de l'homme;
et cela fait, ils en induisent qu'elle doit jouir des mêmes prérogatives
civiles et politiques. Aux adversaires qui ne cessent de lui répéter:
«Vous êtes charmante, la joie de nos réunions et le plaisir de nos yeux,
gracieuse et chatoyante comme le papillon, mais légère et volage comme
lui, changeant de toilette aussi souvent qu'il change de fleur, et
changeant d'idée aussi aisément que vous changez de chapeau,»--la femme
nouvelle s'applique à prouver qu'elle les vaut par l'intelligence et la
raison.
Et voyez la conséquence: au physique et au moral, la femme nous surpasse
déjà par la grâce et par le coeur; elle nous égale presque par
l'imagination, et aussi et surtout par une souplesse d'imitation qui la
porte naturellement à copier, à traduire, à interpréter, à reproduire ce
qu'elle voit et ce qu'elle sait. Mettez qu'elle parvienne à démontrer
qu'elle nous égale de même en capacité intellectuelle, et il ne restera
plus à l'homme qu'une supériorité qui n'est pas la plus enviable: la
force. Et encore, les hommes ont-ils tant de motifs de se croire forts
et de s'en vanter? Si la généralité des femmes est moins robuste que
notre sexe, on voudra bien remarquer que beaucoup s'adonnent
consciencieusement aux exercices physiques les plus propres à tremper, à
fortifier leur délicatesse. Lors même qu'il leur serait interdit (c'est
ma conviction) de nous ravir le privilège de la vigueur musculaire,
cette incapacité serait de peu de conséquence en un temps et en une
société où les supériorités psychiques l'emportent graduellement sur les
supériorités physiques. Aux anciens âges, la force brutale gouvernait le
monde, et la femme, corporellement plus faible que l'homme, ne pouvait
guère lui disputer la prééminence du muscle. Mais à mesure que la
puissance matérielle voit décroître son prestige, et qu'inversement les
influences spirituelles conquièrent peu à peu la primauté sociale, il
suffit d'établir que la femme nous vaut par l'esprit pour que, se
haussant du coup à notre niveau, elle soit admise au partage de notre
traditionnelle royauté.
Cela étant, rien de plus serré que l'argumentation féministe, rien de
plus habile que son programme. Une fois prouvé que les femmes possèdent
des qualités morales et intellectuelles qui balancent les nôtres, elles
deviennent recevables à se prévaloir d'une même utilité sociale que
nous; et dès l'instant que cette double équivalence est démontrée, elles
sont fondées, en justice et en raison, à revendiquer toutes nos
prérogatives civiles et politiques. L'égalité des sexes conduit
logiquement à l'égalité des droits. Est-ce clair?
Si donc nous ne parvenons pas à démontrer notre supériorité
intellectuelle, sur quoi fonderons-nous notre supériorité sociale? Sur
la raison du plus fort? Ce n'est pas suffisant, la force ne prouvant
rien que la force. Voilà pourquoi le féminisme se flatte d'unifier et
d'égaliser les têtes masculines et féminines en les coiffant d'un même
bonnet--et d'un bonnet de docteur, bien entendu. La culture
intellectuelle de la femme est l'article premier des revendications
féminines et la condition de toutes les autres, l'égalité scolaire
devant conduire à l'égalité juridique, à l'égalité économique, à
l'égalité politique. Cela est une nouveauté.