Le Centre du féminisme, qui compte beaucoup de femmes instruites,
prudentes, avisées, tend à se dégager des influences confessionnelles.
Il est depuis longtemps constitué en un groupe compact où, sans trop
s'enquérir des opinions religieuses de chacun, on s'occupe surtout de
«la Femme pour la Femme.» La réunion qu'il a tenue au cours de
l'Exposition universelle s'appelait le «Congrès des oeuvres et
Institutions féminines.» On s'est accordé à le surnommer le «Congrès des
Protestantes», parce que sa présidente, Mlle Sarah Monod,--une ouvrière
de la première heure qui a fondé à Paris une revue féministe
intéressante: _la Femme_,--et la plupart des dames qui composaient le
comité d'organisation, appartenaient à la religion réformée. Est-ce à ce
titre que le Gouvernement l'a traité comme un congrès officiel, en lui
ouvrant le Palais de l'Économie sociale?
On avait nourri l'espoir d'attirer autour du centre féministe les
groupes de droite et de gauche, afin de constituer l'assemblée unique et
plénière du «Féminisme international.» Mais les questions de personnes,
toujours si âpres entre femmes, ont fait échouer ce beau rêve. Il a
fallu renoncer à réunir en un seul corps tous les soldats de la même
cause, trop de dames ambitionnant de jouer les premiers rôles et de
combattre au premier rang; ce qui prouve que la vanité et la jalousie ne
sont pas des vices exclusivement masculins. Souhaitons même qu'on ne
s'en aperçoive point trop souvent dans les associations féministes de
l'avenir.
Le congrès des modérées et des habiles s'est donc déroulé sans bruit et
sans éclat, sous la direction de femmes d'une compétence éprouvée. Ses
séances furent graves et froides; on y fit étalage d'érudition. Certains
rapports, remontant jusqu'au déluge, nous retracèrent toutes les phases
de la condition des femmes, depuis la femelle des cavernes jusqu'aux
pharmaciennes et doctoresses d'aujourd'hui. Sauf en ce point, la besogne
fut pratique et solide. Il faut dire que les questions de législation
avaient été confiées à des spécialistes, parmi lesquels il nous a plu de
rencontrer les noms de quelques professeurs de droit. Nous aurons plus
loin l'occasion de discuter à loisir les vues émises par les rapporteurs
des deux sexes.
Là comme ailleurs, on a fait le procès des hommes avec vivacité, mais
sans violence de langage. Mme Jeanne Deflou, qui dirige à Paris un
«Groupe français d'études féministes», nous a dit notre fait avec un
esprit qui s'aiguise en pointe acérée. En veut-on un piquant
échantillon? Se demandant pourquoi «les hommes du monde, les hommes de
science,» déversent leur «trop-plein philanthropique» sur les femmes de
la classe inférieure et regardent comme indigne de leur attention le
sort des femmes de la classe moyenne, elle écrit ceci: «Cependant ces
femmes, parce qu'elles sont femmes, ont leurs misères comme les autres,
misères d'autant plus aiguës qu'une éducation plus raffinée a développé
chez elles une sensibilité plus délicate. Ces misères, qu'ils coudoient,
qui sont celles de leurs mères, de leurs filles, de leurs épouses
peut-être, comment ne s'en sont-ils pas, tout d'abord, préoccupés? Je
crains que ces messieurs, qui aiment mieux regarder dans un télescope
que de jeter les yeux à leurs côtés, n'obéissent au désir secret de
limiter l'égalité des sexes à ce qui ne les concerne pas directement.
Ils veulent bien que la femme touche son salaire: les leurs n'ont pas de
salaire; ils ne veulent pas qu'elle touche à sa dot: les leurs ont une
dot[39].»
[Note 39: _Du régime des biens de la femme mariée._ Rapport lu au
Congrès des OEuvres et Institutions féminines tenu à Paris en 1900, _in
fine_.]
A cela n'essayez point de répondre qu'il arrive souvent, dans les
milieux riches ou aisés, que la dot entretient à peine le luxe effréné
de madame: ce serait peine perdue. Il a été décidé, dans les groupes
d'études féministes, que l'affreux mari mange toujours la fortune de sa
bonne petite femme. Et le féminisme protestant se dit équitable et
modéré!