Que faudra-t-il penser de la Gauche féministe qui passe pour être moins
timorée en ses aspirations et moins retenue en ses récriminations? Ses
assises ont eu tout le retentissement désirable. L'État et la ville de
Paris ont accordé au «Congrès de la condition et des droits des femmes»
tous les honneurs réservés aux assemblées officielles. La presse et le
public lui ont fait bon visage. Il fut brillant sans être bruyant.
Symptôme caractéristique: beaucoup d'institutrices y assistèrent;
beaucoup de congressistes exaltèrent les services de «la Fronde». C'est
d'ailleurs sous les auspices de cet organe quotidien du féminisme
militant dirigé, administré, rédigé, composé par des femmes, que le
troisième congrès de l'Exposition s'est réuni et--ce qui vaut mieux,--a
réussi. Pour le moment, nous n'indiquerons que les tendances générales
qui s'y sont manifestées, nous réservant d'examiner, au cours de cet
ouvrage, ses voeux et ses conclusions.
Sans contestation possible, ce dernier congrès,--le plus nombreux, le
plus ouvert, le plus populaire,--fut aussi le plus hardi et (disons le
mot) le plus révolutionnaire. On a dit de lui qu'il s'était montré
radical-socialiste et libre-penseur. Je crois qu'il a mérité ces deux
épithètes.
La religion, d'abord, y fut très malmenée. Dès son discours d'ouverture,
Mme Pognon nous avertissait que «le règne de la charité est passé, après
avoir duré de trop long siècles»; que les oeuvres religieuses ne peuvent
convenir qu'à «la femme bonne, mais ignorante»; qu'au lieu de l'aumône
avilissante», les véritables féministes veulent «la solidarité». C'est
avec le même dédain que Mlle Bonnevial a dénoncé «ce principe négateur
de tout progrès: la résignation chrétienne», et les «préjugés chrétiens»
qui ont fait de la femme «la grande coupable» et du travail «une peine
et une humiliation». La même a flétri vertement «les scandaleuses
spéculations industrielles» des couvents qui se livrent clandestinement
à «l'exploitation de l'enfance ouvrière». De son côté, Mme Marguerite
Durand a fait la leçon aux riches élégantes «qui donnent, par chic, pour
les réparations d'églises, le rachat des petits Chinois et autres
oeuvres plus ou moins fantaisistes qui masquent simplement des
opérations financières cléricales et politiques[40]». Enfin Mme
Kergomard a supplié toutes les femmes qui font de l'éducation, de
secouer le «vieil esprit», l'«esprit du confessionnal[41]».
[Note 40: Compte rendu sténographique de _la Fronde_ du 6 septembre
1900.]
[Note 41: _Ibid._, nº du 9 septembre.]
Sans doute possible, la religion offusque ces dames. Le prêtre
catholique surtout est leur bête noire. Au banquet qui a terminé le
congrès, «la directrice de l'un des plus importants lycées de filles»,
dit _la Fronde_, a fait cette déclaration catégorique: «Nous voulons que
notre enfant soit élevé à penser librement, sans qu'il soit marqué au
front d'aucun stigmate religieux.» Et tous ces appels à l'athéisme
furent salués d'applaudissements prolongés.
Même accord pour affirmer que le remède réel aux souffrances de
l'ouvrière est dans «une transformation complète de la société
actuelle[42].» Au dire de Mme Pognon, la misère ne saurait être
supprimée que par «une juste répartition des produits du sol et de
l'industrie.» C'est le devoir des femmes de s'entendre partout avec
«leurs frères de misères.» Et cette entente ne doit pas s'arrêter aux
frontières. Après l'Internationale des ouvriers, l'Internationale des
ouvrières. «Comprenant que nos frères de l'étranger souffrent du même
mal que nous, il est de notre devoir de former dans l'humanité une seule
et même famille[43].»
[Note 42: Rapport de Mlle Bonnevial sur la question des salaires de la
femme. _La Fronde_ du 6 septembre 1900.]
[Note 43: Discours d'ouverture, même numéro.]
Vainement un congressiste courageux s'exclama: «Nous sommes ici pour
nous occuper des droits des femmes et non pour faire du communisme ou du
socialisme.» Mlle Bonnevial l'accusa de vouloir étrangler la discussion.
Par contre, une motion anarchiste fut repoussée avec perte. La formule:
«Chacun donnant selon ses efforts recevra selon ses besoins,» souleva de
formidables protestations[44]. Au surplus, le «nationalisme» ne fut pas
mieux traité par ces dames. Un orateur s'étant risqué par inadvertance à
parler des «défenseurs de la patrie», souleva une telle émotion qu'il
dut bien vite s'en excuser comme d'une impertinence involontaire, en
déclarant, pour rassurer son monde, qu'il n'«était pas du tout
nationaliste[45].»
[Note 44: Compte rendu sténographique, même numéro.]
[Note 45: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
Tout compte fait, bien que Mme Pognon se soit élevée avec force, dans
son discours de clôture, contre «la haine et la lutte des classes»,
affirmant que l'amour seul est en puissance de fonder l'union et la
solidarité entre les humains, il reste que des «paroles empreintes du
plus pur socialisme, des paroles révolutionnaires mêmes,» ont été
prononcées au Congrès de la Gauche féministe[46]. C'est Mme Marguerite
Durand qui l'avoue. D'ailleurs, M. Viviani, l'homme politique bien
connu, a exercé sur cette assemblée de femmes ardentes une très grande
influence, que j'attribue à son talent d'abord, et aussi à son habileté
et à sa modération. De tous les articles du programme socialiste, il a
eu le courage et l'adresse de faire rejeter provisoirement le plus osé,
le plus choquant, le plus pernicieux: l'union libre. Et, l'on doit, pour
cet acte de sagesse, lui savoir gré de son intervention.
[Note 46: Même journal du 12 et du 14 septembre 1900.]
V
Voilà donc le féminisme français coupé en trois tronçons qui auront
beaucoup de peine à se rejoindre et à se ressouder, bien que de nombreux
intérêts les rapprochent. A vrai dire, il n'est pas un seul groupe qui
n'ait l'orgueilleuse conviction d'incarner le vrai féminisme.
Catholiques et protestantes tiennent volontiers leurs soeurs de
l'Extrême-Gauche pour des «révoltées», sans se dire que toute idée,
bonne ou mauvaise, par cela seul qu'elle est neuve, implique une
rupture, plus ou moins grave, avec les opinions courantes et l'ordre
établi, et que, si nous la jugeons périlleuse, il importe moins de la
combattre pour sa nouveauté que de prouver directement sa malfaisance.
En revanche, les féministes chrétiennes ont été gratifiées ironiquement,
par leurs rivales plus libres et plus hardies, de ce gracieux surnom:
les «hermines»; ce qui ferait croire que la réputation des premières est
plus immaculée que celle des secondes. Et cependant, le féminisme n'aura
prise sur les honnêtes gens qu'à la condition d'être patronné, défendu,
accrédité par les honnêtes femmes.
On pourrait être tenté de regretter ces rivalités et ces divisions
intestines, si elles n'étaient à peu près inévitables. N'est-il pas
d'expérience que ceux qui ne travaillent pas les uns avec les autres
sont tentés de travailler les uns contre les autres? Chaque groupe ne
tarde point à se persuader que ses voisins sont des ennemis,
conformément à la maxime: «Quiconque n'est pas avec nous, est contre
nous»; tandis que l'union, qui concentre et décuple les forces, va droit
au but à atteindre et au droit à conquérir.
Il est fâcheux également que le féminisme ne puisse se suffire à
lui-même. Beaucoup de femmes en ont conscience. Telle Mme Marguerite
Durand, qui se défend, comme d'une lourde faute, d'avoir inféodé le
féminisme au parti socialiste. «Nous avons besoin, dit-elle, pour
l'obtention des réformes que nous souhaitons, du concours de tous, plus
encore que du dévouement de quelques-uns[47].» C'est la vérité même;
d'autant mieux que bon nombre de revendications féministes ne mettent
nécessairement en jeu ni la politique ni la religion. Et cela même nous
fait croire qu'elles aboutiront. Ce résultat pourrait être facilité par
la constitution d'un «Conseil national» (le principe en a été voté),
composé de neuf membres, à raison de trois déléguées pour chacun des
trois congrès, et qui représenterait vraiment, au dedans et au dehors,
les idées des femmes françaises[48].
[Note 47: _La Fronde_ du 14 septembre 1900.]
[Note 48: Même journal du 12 septembre 1900.]
On connaît maintenant les directions diverses du féminisme français, et
l'esprit qui anime ses différents groupes, et l'état-major qui les
prépare et les conduit à la bataille. La nature de ce livre ne
permettant pas de citer tout le monde, puisqu'il s'occupe des tendances
et des idées beaucoup plus que des personnes, nous nous sommes appliqué
à publier seulement les noms qui nous ont paru le plus étroitement liés
à l'histoire et au mouvement du féminisme contemporain,--sans nous
dissimuler d'ailleurs que, pour une de nommée, il en est dix qui seront
furieuses de ne point l'être. Ce n'est pas au «jardin secret» des dames
féministes que fleurit le plus abondamment la discrète et suave
modestie.
Bornons-nous à rappeler qu'en France, pour le moment, le féminisme
militant et lettré gravite autour du journal «la Fronde», dont la
rédaction est devenue un centre de ralliement--peu sympathique au grand
public,--où la plupart des tendances nouvelles se rencontrent et
s'unissent contre l'ennemi commun. C'est là que se concertent les coups
terribles destinés à libérer la femme française des liens qui
l'oppriment. C'est là que l'on jure de ne point cesser le bon combat,
tant que le géant Goliath, qui figure naturellement le monstrueux
despotisme des hommes, n'aura point rendu les armes ou mordu la
poussière.
Sans prendre ce bruit de guerre au tragique, il faut bien reconnaître
que toutes ces aspirations, toutes ces associations, toutes ces
manifestations nationales ou internationales ont pour but, et pour
effet, d'éveiller et d'entretenir une hostilité fâcheuse entre les deux
sexes qui composent la famille humaine. Et pour nous, dès que le
féminisme oublie les aptitudes et les qualités propres qui les rendent
étroitement solidaires, dès qu'il cherche le bien-être de la femme dans
un développement égoïste et solitaire, sans égard pour l'espèce qui ne
se perpétue que par l'amour et la coopération, dès qu'il sème la
suspicion et la discorde entre les deux moitiés de l'humanité,--alors
que leur bonheur dépend de la communauté des sentiments, des espérances
et des aspirations,--dès que le féminisme, en un mot, tend à désunir ce
que la nature a voulu manifestement associer, il ne faut pas hésiter à
le dénoncer comme une tentative chimérique et une mauvaise action.
Au demeurant, tous les genres de féminisme, du plus atténué au plus
aigu, s'attaquent plus ou moins directement aux prérogatives actuelles
de l'homme. Le temps n'est plus où le féminisme pouvait paraître à des
écrivains d'esprit «une reprise dans un vieux bas bleu.» Plus moyen de
croire qu'il sévit seulement parmi les vieilles demoiselles qui veulent
faire le jeune homme. Nous sommes en présence d'un courant d'opinion
sans cesse grossissant, qui s'applique, consciemment ou non, à fomenter
un état de guerre entre les sexes. Il s'agit, pour emprunter la langue
féministe, d'un «duel collectif» qui risque de mettre aux prises pour
longtemps les fils d'Adam et les filles d'Ève; et cette perspective
n'est rassurante ni pour la paix des foyers ni pour l'avenir de
l'espèce.
D'année en année, du reste, le plan et la marche du féminisme se
dessinent avec plus de précision et de fermeté. Et comme nous devons
suivre pas à pas son vaste programme, il n'est pas inutile de rappeler
comment les «femmes nouvelles» se plaisent à le formuler. «Si nous
voulons, disent-elles, exercer une action plus décisive sur les affaires
de l'État et sur la direction de la famille, haussons-nous d'abord au
niveau des hommes. Prouvons-leur que nous pouvons comprendre et
apprendre, travailler et produire aussi bien qu'eux. Poursuivons
conséquemment notre émancipation _intellectuelle_ et _pédagogique_,
_économique_ et _sociale_. Instruisons-nous pour être libres; gagnons
notre vie pour être fortes. Cela fait, lorsque nous disputerons aux
hommes avec succès les diplômes et les grades, les métiers industriels
et les professions libérales, nous pourrons, avec plus de vraisemblance
et d'autorité, parler de notre émancipation _politique_ et _familiale_
et conquérir la place qui nous est due dans le gouvernement civique et
le gouvernement domestique.»
C'est donc à l'instruction que le féminisme demande l'émancipation
_individuelle_ des femmes et sur le travail indépendant qu'il fonde leur
émancipation _sociale_, estimant avec raison que, ces améliorations
réalisées, elles seront en droit de jouer un rôle plus direct et plus
actif dans l'État et dans la famille. «Cherchez la vérité et la vérité
vous rendra libres,» tel est le conseil suprême que le féminisme
d'aujourd'hui leur adresse avec instance. On n'a pas oublié peut-être
que l'Exposition de Chicago avait son Palais des Femmes. On y voyait en
bonne place une peinture allégorique de Miss Cassatt, où la hardiesse
conquérante de la «Femme nouvelle» faisait opposition à la basse
humilité de la «Femme ancienne». La partie centrale, plus
particulièrement suggestive, représentait un essaim de jolies filles,
vêtues à la dernière mode, qui cueillaient à pleines mains les fruits de
la science dont leur première mère n'avait timidement goûté qu'un seul.
A droite, une jeune beauté, rivale de Loïe Fuller, dansait au son des
harpes et des violes un pas audacieux où l'envolement des jupes
multicolores resplendissait autour de son front comme une auréole.
Enfin, à gauche, un choeur de femmes, la chevelure dénouée, poursuivait
une Gloire ailée qui montait vers le ciel, tandis que sur leurs talons
se bousculait une bande de canards affolés. Il n'y a pas de doute: c'est
à nous, Messieurs, que ce dernier symbole s'adresse.
Réflexion faite, le meilleur moyen de repousser une insinuation aussi
désobligeante est, croyons-nous, d'étudier et de juger la question
féministe sans passion, sans faiblesse, sans préjugés, c'est-à-dire en
hommes,--évitant avec le même soin l'ironie dédaigneuse et la fausse
sentimentalité, s'abstenant également de toute adhésion aveugle et de
toute récrimination méprisante, se tenant à mi-côte dans une attitude
d'équitable impartialité, admettant des revendications féminines ce
qu'elles ont de bon et de juste, et condamnant sans rémission ce
qu'elles contiennent d'excessif et de périlleux pour la femme et pour
l'humanité.
Il ne s'agit donc point de prendre parti pour _ou_ contre le féminisme,
de l'accepter ou de le rejeter tout entier. Traitant ce sujet en janvier
1897 au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles, M. Brunetière
avait donné à sa conférence ce titre significatif: «Pour _et_ contre le
féminisme.» On ne saurait trouver une meilleure formule, si l'on admet,
comme nous, qu'il y a dans le mouvement féministe presque autant à
prendre qu'à laisser; sans compter qu'en adoptant cette règle de libre
examen et de franche critique, nous aurons quelque chance de démontrer à
ces dames que, sans rien sacrifier de notre indépendance et de notre
dignité, nous ne sommes pas aussi despotes, aussi apeurés, ni même aussi
«canards» qu'on se l'imagine en Amérique.