Le premier congrès n'a pas caché son drapeau: il s'est dit hautement
catholique, et ses séances ont prouvé qu'il méritait cette appellation.
Organisé sous le patronage du cardinal Richard, archevêque de Paris,
présidé par Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, dirigé par M. le
vicaire général Odelin, son esprit est resté strictement confessionnel.
On y a vu défiler en des rapports soignés, attendris ou pieux,
l'ensemble des oeuvres religieuses de prière, d'apostolat ou de
solidarité qui intéressent tous les âges et toutes les conditions,
oeuvres fondées, soutenues, propagées par le coeur et l'intelligence des
femmes. Ç'a été, en quelque sorte, la grande revue des forces actives de
la charité chrétienne.
Jusqu'à ce jour, l'Église catholique avait regardé le féminisme d'un
oeil défiant. D'aucuns même jugeaient tout rapprochement impossible
entre une religion si vénérable et une nouveauté si hardie. L'alliance
pourtant a été signée au congrès de Paris; et j'ai l'idée qu'elle peut
être féconde en résultats imprévus. L'honneur en revient à un petit
noyau de femmes distinguées, parmi lesquelles Mlle Marie Maugeret s'est
fait, à force de vaillance et de talent, une place éminente. Veut-on
savoir comment la directrice du _Féminisme chrétien_ entend le rôle
d'une Française aussi fermement attachée à la pratique de son culte
qu'aux intérêts et aux revendications de son sexe? Voici une citation
significative, qui nous renseigne en même temps sur l'attitude très
nette et très franche que les femmes catholiques ont prise vis-à-vis du
féminisme libre-penseur: «Si les partis s'honorent en rendant justice à
leurs adversaires, vous me laisserez, Mesdames, moi à qui Dieu a fait la
grâce d'être une croyante ardemment convaincue, rendre hommage à ces
femmes qui, n'attendant rien de la justice de Dieu et de son règne en ce
monde, ont cru à la possibilité d'une justice humaine et ont voué leur
existence à en préparer l'avènement. Nous pouvons désapprouver leur
symbole, blâmer plus d'un article de leur programme, déplorer les
tendances irreligieuses de leurs doctrines; nous ne pouvons pas oublier
que, les premières, elles sont descendues dans l'arène, qu'elles ont eu
le courage de prendre corps à corps les préjugés et de braver jusqu'au
ridicule, cette puissance si redoutée en France. Et c'est pourquoi,
Mesdames, je vous demande la permission de les saluer avant de les
combattre[37].»
[Note 37: _Rapport sur la situation légale de la femme._ Le Féminisme
chrétien du mois de mai 1900, p. 141.]
Et ce langage, si courtois et si droit, fut applaudi par un auditoire
composé presque exclusivement des femmes les plus titrées de
l'aristocratie française, assistées de quelques hautes personnalités
masculines, parmi lesquelles il convient de nommer deux académiciens, M.
Émile Ollivier et M. le comte d'Haussonville.
On pense bien que ces femmes nobles, de tradition conservatrice,
réfractaires à l'esprit révolutionnaire ou même simplement laïque, se
sont gardées prudemment de toutes les théories excessives accueillies
avec faveur en d'autres milieux féministes. Le vent d'indépendance
anarchique, qui souffle un peu partout, ne pouvait agiter une assemblée
de duchesses. Et cela même suffirait à démontrer l'utilité d'un
féminisme chrétien, recruté parmi les femmes de naissance ou de
distinction qui, femmes par toutes les fleurs de la grâce et de
l'esprit, prétendent sauvegarder, contre les exagérations impies
auxquelles des gens imprévoyants les convient, ce qui fait l'honneur et
le charme de leur sexe. Même s'il cessait d'être aussi aristocratique
qu'il s'est révélé en ses premières assises de 1900, le féminisme
chrétien aurait encore à jouer, dans le mouvement des idées nouvelles,
le rôle de modérateur et d'arbitre souverain. Est-il destinée plus
enviable?
En somme, le premier congrès des femmes catholiques a voulu constituer
l'«Internationale des oeuvres charitables.» Puis, élargissant son ordre
du jour, il a évoqué à son tribunal quelques-unes des lois civiles qui
règlent le plus durement le sort de la femme. Et la discussion de ces
graves questions féministes,--dont nous rapporterons en lieu opportun
quelques échos,--l'a tout naturellement amené à cette conclusion, qu'il
était grand temps de faire entrer un peu plus d'esprit chrétien dans les
commandements impérieux du code Napoléon.
Si bien que l'année 1900 aura vu l'apparition solennelle du féminisme en
un milieu qui lui semblait à jamais fermé, puisque de grandes dames et
de bonnes chrétiennes n'ont pu se défendre d'examiner, ni se dispenser
d'accueillir avec bienveillance les doléances de leur sexe; et chose
plus grave, elle aura vu, en ces premières assises des oeuvres
catholiques, l'acceptation officielle du féminisme par le clergé
français. L'heure était venue, au dire de Mlle Maugeret, d'«ouvrir
toutes grandes les portes de l'Église» à ces altérées de justice et de
progrès, que la libre-pensée «avec son langage mélangé des meilleures et
des pires choses, avec son personnel non moins mélangé que ses
théories,» essayait d'arracher au christianisme, en se présentant comme
l'école de toutes les émancipations, à l'encontre de la religion
représentée comme l'école de tous les esclavages.
Il appartient donc à l'Église de libérer la femme des liens
inextricables qui l'enserrent. Car l'apôtre du féminisme chrétien a
déclaré sans détour, en plein congrès catholique, que la loi française
ne protège pas la femme,--au contraire! «Elle la désarme dans la vie
économique; elle l'ignore dans la vie civile; elle l'asservit dans la
vie conjugale[38].» Rien que cela! L'Église aura fort à faire.
[Note 38: _Le Féminisme chrétien_ du mois de mai 1900, pp. 136, 137 et
144.]