I.--TENTATIVES D'ASSOCIATION NATIONALE ET
INTERNATIONALE.--CAUSES DIVERSES DE FORCE ET DE
FAIBLESSE.--LES TROIS CONGRÈS DE 1900.
II.--LA DROITE FÉMINISTE.--CONGRÈS CATHOLIQUE.--PREMIER
DÉBUT DU FÉMINISME RELIGIEUX.
III.--LE CENTRE FÉMINISTE.--CONGRÈS PROTESTANT.--MOINS DE
BRUIT QUE DE BESOGNE.
IV.--LA GAUCHE FÉMINISTE.--CONGRÈS
RADICAL-SOCIALISTE.--TENDANCES AUDACIEUSES.
V.--QUE PENSER DE CES DIVISIONS?--EN QUOI LE FÉMINISME PEUT
ÊTRE DANGEREUX ET MALFAISANT.--COMPLEXITÉ DU PROBLÈME
FÉMINISTE.--NOTRE DEVISE.
I
Une chose pourtant doit nous rassurer qui ressort avec évidence des
pages qu'on vient de lire: ce sont les divisions et subdivisions du
féminisme. Celui-ci, en effet, manque de cohésion, d'entente, d'unité;
ses tendances sont diverses et parfois contraires; il n'a pas de
doctrine précise ni de programme arrêté. C'est pourquoi les congrès
internationaux qu'il a tenus jusqu'ici dans les grandes capitales de
l'Europe ont donné le spectacle de la discorde et de l'incohérence.
Outre que, dans ces assemblées féminines comme en tout congrès dont la
science ou la philanthropie est le noble prétexte, le temps s'est passé
moins en travail utile qu'en distractions mondaines, réceptions,
visites, excursions et banquets,--il semble bien, malgré certains
dithyrambes intéressés, que la plupart des discussions se sont traînées
dans le vague des théories creuses et l'exposition des thèses les plus
contradictoires ou les plus étranges. Peu de solutions pratiques; point
de direction concertée.
Qu'on ne croie point que j'exagère: une congressiste sincère, Miss
Frances Low, nous a livré sur ce point ses impressions personnelles. «On
entrait dans une section, écrit-elle à propos du congrès féministe tenu
à Londres en 1899, et l'on y entendait soutenir, en langage charmant,
que la constitution d'un foyer est la plus noble et la plus belle des
fonctions de la femme; et cinq minutes plus tard, on affirmait, dans la
même enceinte, qu'un jour viendrait où, grâce à l'évolution, la femme
serait libérée, comme l'homme, des devoirs et des soucis du ménage. Ici
l'on apprenait comment les femmes, opprimées par les hommes, «avaient
dormi, voilées, pendant des siècles,» selon l'expression d'une dame
douée d'imagination; et là, on vous racontait les merveilleuses choses
accomplies par notre sexe, en littérature, depuis Sapho. Un jour, pour
justifier l'entrée des femmes dans la vie publique, on vantait leur
abnégation et leur désintéressement; et le lendemain, dans un travail
consacré à la vie idéale des familles de l'avenir, on déclarait que la
femme serait «payée» pour tous les services qu'elle rendait à son mari
et à ses enfants[35].» Il n'est qu'une main féminine pour égratigner
aussi joliment les «chères camarades».
[Note 35: _Journal des Débats_ du 8 août 1899, extrait du _Nineteenth
Century_.]
Afin de remédier à cette confusion des langues que Miss Low dénonce
d'une plume si acérée, on s'emploie actuellement à constituer en chaque
pays un «conseil national des femmes». Ces différents groupements en
voie d'organisation devront s'affilier, selon l'idée fédérale, en
«conseil international», qui deviendra ainsi l'organe de l'«Union
universelle des femmes». Et bien que cette vaste coalition soit à peine
ébauchée, bien que l'effort de concentration et le «travail
intellectuel» des groupes régionaux ait souffert de «l'invasion de
l'élément mondain dans le domaine du féminisme,» Mlle Kaethe Schirmacher
nous assure que «la solidarité des femmes dans le monde entier, loin
d'être un vain mot, est en partie déjà une réalité[36].»
[Note 36: _Journal des Débats_ du 15 juillet 1899.]
Il ne paraît pas cependant que l'Exposition universelle de 1900 ait vu
se former l'unité rêvée entre les différents groupes et les différentes
races. Le féminisme reste divisé contre lui-même. Ouvrières et
bourgeoises, protestantes et catholiques, n'ont pu s'entendre ni se
réunir en un concile général. Nous avons eu trois congrès pour un. Si
les discussions y ont gagné d'être plus calmes, plus sérieuses et plus
pratiques, il n'en demeure pas moins que cette désunion est la plus
grande cause de faiblesse qui puisse atteindre et compromettre une
oeuvre de prosélytisme et de combat. Schopenhauer a dénoncé quelque part
avec aigreur «la franc-maçonnerie des femmes». Il est de fait que, sans
beaucoup s'aimer entre elles, elles se soutiennent; mais cette
solidarité d'intérêt n'exclut pas les rivalités de personnes. On l'a
bien vu aux congrès qui se sont tenus à Paris en 1900, à l'occasion de
l'Exposition universelle: ce qui n'empêche point qu'ils feront époque
dans l'histoire du féminisme français.
Voici, pour mémoire, les titres officiels qu'ils avaient pris: «Congrès
catholique international des oeuvres de femmes»,--«Congrès des oeuvres
et institutions féminines»,--«Congrès de la condition et des droits de
la femme». Mais ces vocables divers marquent trop faiblement l'esprit
très différent qui anima leurs discussions et inspira leurs voeux et
leurs résolutions. Il était facile, d'ailleurs, à tout observateur
attentif de prévoir que le féminisme latin se fractionnerait en trois
groupes rivaux, sinon ennemis. Dès maintenant la coupure est faite: le
féminisme français a sa droite, son centre et sa gauche.