II

Telle est aussi la tactique d'une fraction voisine qui, sans être

beaucoup plus avancée, nourrit pourtant des espérances plus larges, des

vues plus libres, des idées plus hardies et prend une attitude de jour

en jour plus militante. Avec elle, nous touchons au coeur même du

féminisme, à ce foyer nouveau épris de curiosité scientifique, brûlant

de savoir, de vouloir, de pouvoir, dévoré du besoin de s'élever, de se

communiquer, de se dévouer, à ce centre où s'allument et s'échauffent

les résolutions les plus ardentes et les vocations les plus viriles.

C'est de là qu'est sortie la _Société pour l'amélioration du sort de la

Femme_, dont la présidente, Mme Féresse-Deraismes, une opportuniste

aimable, comptera parmi les ouvrières de la première heure avec sa soeur

cadette, la regrettée Maria Deraismes, à laquelle ses admirateurs ont

élevé galamment, en février 1895, un monument au cimetière Montmartre.

C'est dans le même esprit que s'est formé le groupe féministe français

l'_Égalité_, dont la fondatrice, Mme Vincent, une femme d'étude et de

patiente volonté, se plaît à reconstituer le rôle social que son sexe a

joué dans le passé. C'est d'une semblable préoccupation qu'est née la

_Ligue française pour le Droit des femmes_, que Mme Pognon dirige aussi

habilement, aussi magistralement qu'elle a présidé, en 1896, les débats

tumultueux du Congrès féministe de Paris: femme de tête et de coeur,

apôtre des revendications de son sexe et surtout ardente zélatrice des

oeuvres de la paix universelle, elle fait appel aux mères pour effacer

les haines et réconcilier les hommes. «La guerre est une flétrissure

pour l'humanité: à la femme de la supprimer. Il lui suffira de le

vouloir fortement, passionnément. L'amour maternel fera ce miracle.»

Dieu le veuille!

C'est encore sous la même inspiration que s'est constituée l'_Union

universelle des Femmes_, destinée, dans la pensée de Mme Marya Cheliga

qui en est l'âme, à faire oeuvre de propagande fédéraliste entre tous

les peuples. Malgré ses emportements et ses outrances, il est impossible

de ne point admirer cette femme que nos meilleurs écrivains ont honorée

de leurs confidences, et dont chaque phrase est comme pleine d'une foi

communicative. Témoin celle-ci: «Même affranchie, la femme, ainsi que

l'homme, aura toujours sa part de cette souffrance que le destin

implacable et mystérieux réserve à tout être vivant sur notre pauvre

planète; mais, ayant acquis avec la libération toutes les possibilités

de bonheur qui sont en elle, la femme atténuera l'universelle douleur et

apportera un surplus de satisfaction et de joie, par tout l'élan de son

coeur sensible au bien, par toute l'ardeur de son âme rénovée et

fière[29].»

[Note 29: _Les Hommes féministes, op. cit._, p. 831.]

C'est dans le même milieu opportuniste, enfin, que deux oeuvres de

publicité intéressantes ont pris naissance: le _Journal des Femmes_,

dont Mme Maria Martin, sa distinguée directrice, résume ainsi la

tendance idéale: «L'humanité est une; l'homme ne sera jamais grand tant

que la dignité de la femme sera sacrifiée à son égoïsme;»--et la _Revue

féministe_, trop tôt disparue, dont la prudence de Mme Clotilde Dissard

tempérait heureusement l'esprit et les revendications. Qu'on en juge par

ce fragment: «Ne demandons pas trop à la fois. Au point de vue social,

la femme, sans siéger dans les parlements, peut faire oeuvre féconde et

bonne; elle a à remplir une mission toute de charité et de

philanthropie; elle doit s'efforcer de prévenir et d'atténuer

quelques-unes des misères sociales: l'intempérance, la guerre, le vice,

le vice surtout, qui crée pour la femme le pire des esclavages[30].»

[Note 30: _La Femme moderne, op. cit._, p. 857.]

Au demeurant, constatons sans malice que les publications féministes ont

beaucoup moins de lectrices que les simples journaux de modes. Mais

sachons reconnaître en même temps que, si, dans cette végétation

d'oeuvres et d'idées, bon nombre ne sont point exemptes de présomption

désordonnée ou d'audace fâcheuse, il est consolant d'y voir éclore et

fleurir, avec une vigueur exubérante, les sentiments de pitié, d'amour,

de dévouement qui font le plus d'honneur à la femme moderne.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 59 / 203 题