Le féminisme avancé est en droit de revendiquer Mlle Maria Deraismes,
dont j'écrivais le nom tout à l'heure. Grâce à l'appui de M. Léon
Richer, un précurseur intrépide et convaincu, qui avait fondé le _Droit
des femmes_ pour défendre et propager les idées nouvelles, cette
intellectuelle élégante et hardie a personnifié pendant longtemps le
féminisme français; si bien qu'elle aurait pu dire, sans exagération,
durant vingt années: «Le féminisme, c'est moi!» Et je ne doute point
qu'elle l'ait pensé. Le féminisme était sa chose, son bien, sa vie; et
finalement, cette appropriation n'a guère servi la cause des femmes.
Mlle Deraismes eut le tort,--malgré ses intentions généreuses,--de
l'annexer despotiquement à la libre-pensée et à la franc-maçonnerie. De
là son succès auprès des partis avancés. Son intransigeance éloigna
d'elle les âmes modérées et libérales. C'est moins, je pense, à l'apôtre
du droit des femmes qu'à l'anticléricale frondeuse et voltairienne que
le Conseil municipal de Paris a voulu rendre hommage en donnant son nom
à une rue de la capitale.
A lire aujourd'hui les productions de ce féminisme radical, l'impression
n'est ni douce, ni rassurante. Non content d'enfler la voix et de forcer
la note, comme la plupart des organes du parti féministe,--ce qui n'est
qu'un manque de mesure et une faute de goût,--cet enfant terrible pousse
ses revendications jusqu'à l'extrême logique.
Tel déjà ce féminisme cosmopolite qui affiche la prétention d'étendre
«la question féminine à toutes les questions humaines.» Ainsi parlait
naguère l'honorable secrétaire générale de la _Solidarité_, Mme Eugénie
Potonié-Pierre, une des plus actives propagandistes du mouvement
nouveau, qui,--pas plus que son mari, d'ailleurs,--ne reculait devant
les idées absolues de révolution égalitaire. «L'homme et la femme
doivent être complètement égaux,» selon M. Edmond Potonié-Pierre; «hors
de là, pas de salut[31].»
[Note 31: _Les Hommes féministes, loc. cit._, p. 829.]
Tout en rêvant d'embrassement général et de paix perpétuelle entre les
peuples, tout en réclamant «la justice pour tous, et aussi pour les
animaux, nos frères inférieurs[32],» les manifestes de ce groupe ne
parlent que de luttes, de victoires et de conquêtes, dont l'homme, cette
tête de turc, ce sultan malade, doit supporter les coups et payer les
frais. C'est encore Mme Potonié-Pierre qui, dans l'emportement de son
zèle, reprochait un jour aux femmes d'agréer les politesses et les
condescendances du sexe masculin. Il serait préférable, paraît-il, que
les hommes traitassent ces dames comme ils se traitent entre eux. Plus
d'humiliante galanterie: mieux vaut la rudesse égalitaire.
[Note 32: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 882.]
Que dirons-nous enfin du féminisme intransigeant, par lequel le
féminisme «autonome» rejoint le féminisme «révolutionnaire»? Il
s'échappe et se répand contre l'autorité masculine en violences
acrimonieuses, où l'on sent moins l'ardeur de la liberté et la passion
de l'indépendance qu'une sorte de basse envie et d'hostilité rageuse et
impuissante. Avec lui, tout ce qu'il y a de bon dans le féminisme tourne
à l'aigreur et à l'outrance. Son exaltation est faite surtout d'amertume
et de jalousie. C'est un féminisme haïssant et haïssable. A l'entendre,
il faut que la femme se suffise à elle-même. Plus de recours à
l'assistance de l'homme: sa tutelle est dégradante.
Une Italienne, Mme Émilia Mariani, s'est écriée en plein congrès
féministe de Paris: «Que la femme meure plutôt que de subir la
protection de l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou par son
déshonneur[33]!» Poussée à ce point, la misanthropie devient une maladie
inquiétante. Lorsqu'une femme en arrive à ce degré d'extravagance, il y
a mille chances pour qu'elle réclame l'abolition du mariage et
l'affranchissement de l'amour, et qu'elle se réfugie finalement dans
l'union libre. Le dévergondage des idées mène tout droit au dévergondage
des moeurs.
[Note 33: _Ibid._, p. 832.]
Cela se voit déjà. Il est des sujets sur lesquels la pensée d'une femme
ne saurait guère se poser sans se déflorer, des mots que sa bouche ne
peut articuler, semble-t-il, sans gêner sa pudeur. Certaines femmes,
pourtant, se montrent inaccessibles à cette sorte de scrupules, les
jugeant sans doute indignes de leur virilité artificielle. En quête
d'émancipation à outrance, à la poursuite des libertés de la vie de
garçon, des amazones se lèvent autour de nous, dans les cénacles
littéraires particulièrement, qui ne rougissent pas plus qu'un dragon,
et dont le casque à panache, porté gaillardement sur l'oreille,
scandalise les bonnes mamans et amuse ces abominables hommes. N'ayez
crainte: des manifestations aussi intempérantes ne feront pas avancer
beaucoup leurs affaires. Ce féminisme à plumet n'est pas dangereux. Son
extravagance même nous met en garde contre ses sophismes.
De cette revue générale des groupements féministes, il reste qu'ils se
composent d'un centre compact, formé par le féminisme autonome, et de
deux ailes opposées: le féminisme chrétien à droite et le féminisme
révolutionnaire à gauche. De telle sorte que le féminisme français va du
conservatisme religieux à la révolte la plus osée, en passant par le
progressisme bourgeois et le radicalisme libre-penseur. Le féminisme
n'est donc plus, comme jadis, le roman aventureux de quelques
individualités retentissantes; il tend à devenir un mouvement collectif,
dont l'amplitude croissante s'étend de proche en proche.
Quel est, en fin de compte, l'effectif total du féminisme militant? On
ne sait trop. D'après Mme Dronsart, il existerait à Paris une fédération
composée de dix-huit groupes comprenant 35000 membres[34]. Nous sommes
encore loin d'une levée en masse du sexe faible contre le sexe fort.
Mais les associations féministes sont formées, paraît-il, de zélatrices
ardentes et comme illuminées qui, rêvant de confesser leur foi à la face
des persécuteurs et de se dévouer, corps et âme, au triomphe de l'idée
nouvelle, aspirent à la paille humide des cachots et à la palme du
martyre. C'est à faire trembler les plus hardis d'entre les hommes!
[Note 34: _Le Correspondant_ du 10 octobre, p. 121.]