I.--LES MODÉRÉES ET LES HABILES.--LA DROITE LIBÉRALE.

II.--LES INTELLECTUELLES ET LES PROPAGANDISTES.--LE CENTRE

FÉMINISTE.

III.--LES RADICALES ET LES LIBRES-PENSEUSES.--LE PARTI

AVANCÉ.--L'EXTRÊME-GAUCHE INTRANSIGEANTE.--EFFECTIF TOTAL

DES DIFFÉRENTS GROUPES.

On a vu que les féministes des deux sexes s'accordent pour reprocher à

la société les préjugés, les injustices et les souffrances dont

l'existence des femmes est journellement affligée. Mais il ne faut pas

en conclure que, né d'un même besoin de révolte contre ces préventions,

ces misères et ces iniquités, le féminisme indépendant forme un bloc

homogène, ayant même esprit, même programme et même but. Il se

fractionne, au contraire, en plusieurs groupes distincts qui, tout en

poursuivant parallèlement l'amélioration de la condition des femmes,

marquent une impatience, une logique et des ambitions très inégales. Il

en est d'intransigeants, de radicaux, de modérés et même de

conservateurs. Réuni en assemblée, le féminisme ferait l'effet d'un

Parlement très varié d'opinions et de couleurs.

I

Les moins avancées patronnent l'_Avant-Courrière_, qui a pour emblême

«un soleil levant derrière une colline accessible.» Cette publication

intéressante est dirigée par Mme Jeanne Schmahl, dont la pondération

insinuante et persuasive a su conquérir à la cause féministe de nombreux

et puissants auxiliaires parmi les lettrés. Voici, à titre de curiosité,

un échantillon de sa manière de voir et d'écrire: «Le préjugé veut que

le rôle exclusif de la femme soit d'être épouse et mère: pourtant toutes

les femmes ne se marient pas et même toutes celles qui se marient ne

deviennent pas mères. Et pourquoi les épouses et les mères

seraient-elles moins libres que les maris et les pères? Si les femmes

sont véritablement plus faibles et moins intelligentes que les hommes,

si elles doivent infailliblement être vaincues dans la lutte, pour

quelles raisons les hommes se défendent-ils contre elles par des lois?

La femme porte en son sein l'enfant et le nourrit. Les femmes ne

craignent pas la concurrence des hommes et ne demandent pas une loi pour

empêcher les hommes d'usurper cette fonction. Là où les lois de la

nature fixent la limite, les lois humaines sont superflues[27].»

[Note 27: Revue encyclopédique, p. 887.]

Mme Schmahl n'a donc pas l'intention de contraindre un jour le père de

famille à nourrir de son lait ses enfants nouveau-nés. Il convient de

lui en savoir gré. On voit avec quelle réserve et quelle discrétion la

très distinguée fondatrice de l'_Avant-Courrière_ touche au privilège

masculin. Elle a même eu l'habileté de faire accepter à Mme la duchesse

d'Uzès la présidence de son groupe. Ce qui prouve que le féminisme n'est

pas un produit exclusif de la libre-pensée et de la démocratie

républicaine, puisqu'il se fait honneur de rallier d'aussi éminentes

aristocrates.

Avouerai-je que j'en suis un peu étonné? J'entends bien qu'aux yeux de

ces dames, l'homme est un monarque déchu, duquel on ne peut rien

espérer. Et donc, puisque le roi est mort, vive la reine! Le malheur est

que, depuis la loi salique et par une tradition ininterrompue, les

femmes n'ont en France aucun droit au pouvoir royal, la couronne devant

se transmettre exclusivement par les mâles. Et voilà bien encore

l'incorrigible outrecuidance du sexe fort! D'où l'on peut conclure que,

dans la pure doctrine féministe, une femme qui a conscience de sa

dignité ne saurait être royaliste à aucun prix. S'incliner devant le

roi, c'est encore s'abaisser devant un homme. Et, circonstance

aggravante, on raconte que Marie-Antoinette avait coutume de répéter que

«toute femme qui se mêle volontairement d'affaires au-dessus de ses

connaissances et hors des bornes de son devoir est une intrigante.» Il

est douteux que cette franchise et cette humilité rallient les «femmes

nouvelles» à la cause monarchique. Qui sait même si déjà l'âme des plus

ambitieuses,--dont c'est l'habitude de réclamer l'accession de leur sexe

à tous les emplois virils,--n'aspire point secrètement à la présidence

de la République? A moins qu'elle n'en rêve la suppression: ni

président, ni présidente,--ce qui, à tout prendre, serait plus conforme

au principe de l'égalité des sexes.

Parlons plus sérieusement: la fraction libérale du parti féministe part

de cette idée très sage et très vraie que, loin de s'improviser, le

progrès s'enfante laborieusement. De l'avis des femmes de caractère et

de talent qui l'inspirent et la dirigent,--et parmi lesquelles je range

Mme Schmahl au premier rang,--l'important est de savoir sérier les

questions et attendre les résultats. A l'heure qu'il est, leur

propagande s'applique à revendiquer et à conquérir l'égalité des «droits

civils», en agissant sur le public par des conférences et des

publications, et sur le Parlement par des requêtes et des pétitions.

C'est dans cet esprit pratique et avisé que Mlle Marie Popelin,

doctoresse en droit de l'Université de Bruxelles, qui a fondé un des

premiers organes du Droit des Femmes--_la Ligue_--réclame contre les

lois vieillies ou injustes, définissant le féminisme «une protestation

contre un système d'exception qui, sans libérer la femme d'aucun devoir,

lui enlève des droits accordés à tous les hommes[28].»

[Note 28: Revue encyclopédique, p. 882.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 58 / 203 题