Car, aujourd'hui, sachez-le bien, l'abominable sacrifice est consommé.
Pour n'avoir point su ni voulu s'élever à la hauteur de la femme,
l'homme, appelant à son secours les codes et les dieux, toutes les
contraintes, tous les despotismes, a finalement, de sujétion en sujétion
et de déchéance en déchéance, abaissé sa compagne au niveau de sa propre
grossièreté originelle. Ce n'est pas assez dire: la femme contemporaine
est tombée au-dessous du sexe fort. Vous n'imaginez pas ce que son
vainqueur en a fait! Tandis que l'Ève des premiers âges rayonnait sur le
monde par l'éclat de ses vertus et de ses charmes, la Française de notre
fin de siècle n'est qu'une pitoyable dégénérée. Ce n'est plus la femme,
mais la «dame[18]», à laquelle on refuse toute intelligence, tout
mérite, toute sensibilité, toute noblesse. Après avoir rehaussé de mille
grâces la femelle d'autrefois, on accable de mille sarcasmes la femme
d'aujourd'hui, passant, avec la même facilité, de la complaisance la
plus excessive pour le passé à l'injustice la plus criante pour le
présent.
[Note 18: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, pp. 82 et 83.]
Franchement, je ne puis voir dans toute cette littérature retentissante
que des préjugés systématiques ou des illusions de visionnaire. Certes,
dans les milieux excentriques où sévissent le cabotinage élégant et la
mondanité dissipée, il est des femmes qui ne possèdent guère qu'un
«cerveau d'autruche» et qu'une «âme de néant», êtres vains et factices,
vaniteux et futiles, sortes de «poupées mécaniques» chargées de soie, de
dentelles et de bijoux, dont le coeur est froid et la tête vide. Mais ce
type égoïste et inutile représente-t-il toutes les femmes de France?
toutes nos soeurs, toutes nos filles, toutes nos mères? La «dame» des
classes riches ou des milieux aisés est-elle toujours aussi frivole,
aussi sèche, aussi nulle? Voilà pourtant ce que la femme moderne serait
devenue--une pitoyable dégénérée--sous l'oppression masculine appuyée de
l'autorité des lois divines et humaines. De ses misères et de ses
défauts la femme n'est donc point responsable. On la tient pour une pure
victime. Le seul coupable, c'est l'homme.
Et de nombreux et notables écrivains mêlent leurs fortes voix au bruit
aigu des récriminations féminines. C'est M. Paul Hervieu qui nous
déclare que «la femme est traitée en race conquise et non en race
alliée,» et que «la situation qui lui est faite encore actuellement est
le reste des premiers établissements de la barbarie.» C'est M. Georges
Montorgueil qui prétend que, si l'homme a affranchi l'homme, il a
systématiquement oublié la femme: «Serve, elle a sa Bastille à prendre,
ses droits à conquérir, sa révolution à tenter.» A son gré, l'Ève
esclave nous rappelle «trop timidement» à nos principes[19]. Combien de
romanciers et de dramaturges ont, depuis quinze ans, exalté les droits
de la femme et jeté la pierre au roi de la création? C'est dans la
plupart des petits cénacles littéraires comme une levée de boucliers
pour voler au secours de la toute pure et toute belle opprimée.
[Note 19: _Les Hommes féministes._ Revue encyclop., _loc. cit_., p.
827.]
En vérité, les femmes sont-elles si malheureuses? Sans nier leur
subordination légale, n'est-ce point justice de reconnaître que les
moeurs ont grandement adouci les rudesses du code et rendu supportable
cette vie dont on se plaint, en leur nom, comme d'un bagne ou d'un
enfer? Même en admettant que les femmes imparfaites sont une minime
exception, est-il croyable que les mauvais maris soient de règle presque
universelle? Tous les hommes sont-ils de si cruels despotes et toutes
leurs compagnes de si pitoyables créatures? Puisqu'on parle de servitude
féminine, pourquoi ne pas reconnaître qu'elle est souvent nominale et
que les inégalités qu'on objecte, en les enflant pour les besoins de la
cause, sont surtout prétexte à de tendres épanchements de littérature?
Ce n'est point l'avis du _Grand Catéchisme de la Femme_, dont le passage
suivant mérite d'être cité intégralement comme un curieux échantillon
des outrances d'une âme féministe. L'auteur, M. Frank, écrit
sérieusement ceci: «Aujourd'hui, la femme est moins encore que le
gredin, moins que l'enfant, moins que l'aliéné: car le fripon redevient
citoyen à l'expiration de sa peine; le mineur est capable au jour de sa
majorité; l'aliéné, en recouvrant sa raison, est restitué dans ses
droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa
sagesse, ses vertus, subit toujours la flétrissure de sa naissance, et
voit son front marqué d'un stigmate indélébile attaché à ses origines;
toujours elle demeure la condamnée, la proscrite, l'éternelle mineure,
la perpétuelle déchue[20].» Et renchérissant sur ces excès de langage,
une Allemande de talent, Mme Boehlau, appelle la femme d'aujourd'hui «la
Demi-Bête».
[Note 20: Cité par M. DE ROCHAY dans la _Question féministe_.
Avant-propos, p. VIII.]