Car les femmes éprises d'indépendance ne le cèdent en rien aux hommes
féministes et s'acharnent avec la même ardeur à dénoncer le sexe fort,
en un style des plus discourtois et des plus déclamatoires, comme la
cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument démontré que
l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite à tous ses
devoirs. Mme Marya Cheliga, présidente de l'Union universelle des
femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la
femme n'est présentement qu'«un être inférieur, terrorisé par la
brutalité masculine,» que «sa condition civile et civique est restée
semblable à celle des serfs du bon vieux temps,» que cette grande
humiliée est «livrée comme une proie à l'insatiable égoïsme du maître.»
Qu'est-ce que le féminisme? Un mouvement «abolitionniste de l'esclavage
féminin.» Les femmes n'ont point assez profité, paraît-il, de notre
grande Révolution. A la Déclaration des Droits de l'Homme, il n'est que
temps d'ajouter la Déclaration des Droits de la Femme. La première
charte d'émancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, «a
ouvert dans le mur séculaire du privilège une brèche qui deviendra la
porte triomphale» où passeront les revendications de l'éternelle
opprimée[21].
[Note 21: _Les Hommes féministes, op. cit._, pp. 825 et 826.]
On ne nous pardonne même pas que, dans tous les milieux, dans toutes les
conditions, la femme moderne soit condamnée, pour vivre, à être nourrie
et soutenue par l'homme. Cette situation est intolérable et
indéfendable. Qu'est-ce que l'épouse elle-même, sinon une femme
«entretenue» qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de
la bonne volonté du mari? L'apôtre du féminisme en Autriche, Mlle
Augusta Fickert, en induit que «jusqu'à présent, la femme a dû mentir
pour arriver à ses fins et assurer même sa conservation: le mouvement
féministe doit l'affranchir de cet asservissement[22].» Et ne croyez pas
que la femme riche soit mieux traitée! Confinée entre sa modiste et sa
couturière, condamnée aux futilités de la toilette et aux bavardages de
salon, exclusivement occupée à faire la belle, elle ne joue dans la vie
prétendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'«un rôle de
simple meuble de luxe.» A qui la faute? A son seigneur et maître, dont
elle partage l'oisiveté frivole et la dissipation tapageuse[23].
[Note 22: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 860.]
[Note 23: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 879.]
Par contre, les doléances de la femme nous paraissent beaucoup plus
dignes de considération, lorsqu'elles visent les humiliations et les
déformations que lui inflige notre littérature contemporaine. Voyez ce
que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges
ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue
ils la pétrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle
apparaît comme une créature perfide et vaine, intrigante et sèche,
vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement
courbée sous le mépris ou traînée dans la honte! Du côté des poètes, des
rêveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire Ève,
on la plaint. Elle est l'amie frêle et languide, la malade, l'impure, la
tentatrice adorable ou la charmante pécheresse, fleur délicieuse et
troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait
profondément blessée de cette pitié soupçonneuse ou de ces imputations
flétrissantes? Rappelons seulement, à titre d'exemple, cette définition
d'Alexandre Dumas: «La femme est un être circonscrit, passif,
instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule
oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir.
C'est un ange de rebut[24].»
[Note 24: Préface de _l'Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 45.]
Il est pourtant une misère plus douloureuse et plus infâme que notre
civilisation lui réserve. Et si répugnante est cette plaie que je n'en
parlerais pas, si nos féministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en
faisaient une obligation: j'ai nommé la prostitution. De fait, la femme
tombée est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle école enseigne
que, tant qu'une malheureuse sera courbée sous le joug de cette
dégradation réglementée, nulle femme honnête ne pourra se dire déliée de
toute servitude. Affligée de «l'agenouillement des hommes devant la
moins digne d'idolâtrie,» devant cette Circé symbolique qui les change
en bêtes, blessée de l'insulte faite à ses soeurs déchues, «elle doit
communier par sa conscience indignée, selon le langage hardi de M. Jules
Bois, avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril[25].»
Nul outrage n'est donc épargné à la femme: tout lui est sujet
d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis
jusqu'aux malédictions haineuses des misogynes, depuis les égards
mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprêmes injures de la
débauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue réaliste, que
«l'homme est le seul animal qui méprise sa femelle[26].»
[Note 25: _La Femme nouvelle, loc. cit._, p. 837.]
[Note 26: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 891.]