IV

Car les femmes éprises d'indépendance ne le cèdent en rien aux hommes

féministes et s'acharnent avec la même ardeur à dénoncer le sexe fort,

en un style des plus discourtois et des plus déclamatoires, comme la

cause de tous leurs maux. Elles tiennent pour absolument démontré que

l'homme est un tyran et un incapable qui a fait faillite à tous ses

devoirs. Mme Marya Cheliga, présidente de l'Union universelle des

femmes, nous dira, par exemple, le plus tranquillement du monde, que la

femme n'est présentement qu'«un être inférieur, terrorisé par la

brutalité masculine,» que «sa condition civile et civique est restée

semblable à celle des serfs du bon vieux temps,» que cette grande

humiliée est «livrée comme une proie à l'insatiable égoïsme du maître.»

Qu'est-ce que le féminisme? Un mouvement «abolitionniste de l'esclavage

féminin.» Les femmes n'ont point assez profité, paraît-il, de notre

grande Révolution. A la Déclaration des Droits de l'Homme, il n'est que

temps d'ajouter la Déclaration des Droits de la Femme. La première

charte d'émancipation, pour parler encore comme Mme Marya Cheliga, «a

ouvert dans le mur séculaire du privilège une brèche qui deviendra la

porte triomphale» où passeront les revendications de l'éternelle

opprimée[21].

[Note 21: _Les Hommes féministes, op. cit._, pp. 825 et 826.]

On ne nous pardonne même pas que, dans tous les milieux, dans toutes les

conditions, la femme moderne soit condamnée, pour vivre, à être nourrie

et soutenue par l'homme. Cette situation est intolérable et

indéfendable. Qu'est-ce que l'épouse elle-même, sinon une femme

«entretenue» qui tient le pain qu'elle mange et la robe qu'elle porte de

la bonne volonté du mari? L'apôtre du féminisme en Autriche, Mlle

Augusta Fickert, en induit que «jusqu'à présent, la femme a dû mentir

pour arriver à ses fins et assurer même sa conservation: le mouvement

féministe doit l'affranchir de cet asservissement[22].» Et ne croyez pas

que la femme riche soit mieux traitée! Confinée entre sa modiste et sa

couturière, condamnée aux futilités de la toilette et aux bavardages de

salon, exclusivement occupée à faire la belle, elle ne joue dans la vie

prétendue aristocratique, comme dit Mme Pardo-Bazan, qu'«un rôle de

simple meuble de luxe.» A qui la faute? A son seigneur et maître, dont

elle partage l'oisiveté frivole et la dissipation tapageuse[23].

[Note 22: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 860.]

[Note 23: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 879.]

Par contre, les doléances de la femme nous paraissent beaucoup plus

dignes de considération, lorsqu'elles visent les humiliations et les

déformations que lui inflige notre littérature contemporaine. Voyez ce

que les romanciers, les nouvellistes, les chroniqueurs, les dramaturges

ont fait de la femme, sous quels traits ils la peignent, de quelle boue

ils la pétrissent: dans le plus grand nombre de leurs oeuvres, elle

apparaît comme une créature perfide et vaine, intrigante et sèche,

vicieuse et malfaisante. Que de livres modernes l'ont injustement

courbée sous le mépris ou traînée dans la honte! Du côté des poètes, des

rêveurs, des mystiques, c'est une autre chanson. Au lieu de maudire Ève,

on la plaint. Elle est l'amie frêle et languide, la malade, l'impure, la

tentatrice adorable ou la charmante pécheresse, fleur délicieuse et

troublante qui distille le poison avec le miel. Quelle femme ne serait

profondément blessée de cette pitié soupçonneuse ou de ces imputations

flétrissantes? Rappelons seulement, à titre d'exemple, cette définition

d'Alexandre Dumas: «La femme est un être circonscrit, passif,

instrumentaire, disponible, en expectative perpétuelle. C'est la seule

oeuvre inachevée que Dieu ait permis à l'homme de reprendre et de finir.

C'est un ange de rebut[24].»

[Note 24: Préface de _l'Ami des femmes_. Théâtre complet, t. IV, p. 45.]

Il est pourtant une misère plus douloureuse et plus infâme que notre

civilisation lui réserve. Et si répugnante est cette plaie que je n'en

parlerais pas, si nos féministes, que n'effraie aucun sujet, ne m'en

faisaient une obligation: j'ai nommé la prostitution. De fait, la femme

tombée est asservie au caprice des brutes. Et la nouvelle école enseigne

que, tant qu'une malheureuse sera courbée sous le joug de cette

dégradation réglementée, nulle femme honnête ne pourra se dire déliée de

toute servitude. Affligée de «l'agenouillement des hommes devant la

moins digne d'idolâtrie,» devant cette Circé symbolique qui les change

en bêtes, blessée de l'insulte faite à ses soeurs déchues, «elle doit

communier par sa conscience indignée, selon le langage hardi de M. Jules

Bois, avec l'immense caste des esclaves patentées du plaisir viril[25].»

Nul outrage n'est donc épargné à la femme: tout lui est sujet

d'abaissement ou d'ignominie, depuis les plaintes des faux amis

jusqu'aux malédictions haineuses des misogynes, depuis les égards

mortifiants de la galanterie mondaine jusqu'aux suprêmes injures de la

débauche. Mme Pauline Thys en conclut, dans une langue réaliste, que

«l'homme est le seul animal qui méprise sa femelle[26].»

[Note 25: _La Femme nouvelle, loc. cit._, p. 837.]

[Note 26: _La Femme moderne, loc. cit._, p. 891.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 54 / 203 题