II

Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle

perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant

toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les

pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle

gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la

famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la

prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a

renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la

douce royauté des femmes.

A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir

plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens,

et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le

patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la

puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme

sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat

ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.

Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en

vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère.

Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se

détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers

groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente

dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des

enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou

inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du

mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa

nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps:

c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur

amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?

L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus

conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers

hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes

de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices,

en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que

notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir,

luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence

d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette

bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité

élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès,

s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir

notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des

merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des

splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et

aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse

reconnaissance.

Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue

gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur

de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que

l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de

la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce,

persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour

sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève,

épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal.

La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la

création.

Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant

de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente

supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes

adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la

dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les

prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un

long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la

faiblesse, à la beauté!

Dans le passé profond, barbare et ténébreux,

Tu fus toute pitié, Femme, et tout esclavage;

Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage

Comme sous le pressoir un fruit délicieux.

C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers à l'Ève

nouvelle[17]. Et il compte sur les «hommes nouveaux» qu'enivre «le vin

de ses souffrances» pour secouer les chaînes de l'éternelle esclave.

[Note 17: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 23 novembre

1896, p. 831.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 52 / 203 题