Et le matriarcat? s'écrieront tous ceux qui croient à l'originelle
perfection féminine. Il fut un temps, paraît-il, où la femme, ayant
toutes les supériorités intellectuelles et morales, cumula tous les
pouvoirs. Sa puissance passait alors avant celle de l'homme. Elle
gouvernait exclusivement l'enfance et la jeunesse. Elle commandait à la
famille et inspirait la société naissante. Si, par la suite, la
prééminence du père a détrôné celle de la mère, si le patriarcat a
renversé le matriarcat, ce fut un triomphe de la force brutale sur la
douce royauté des femmes.
A ces fictions galantes nous répondrons tout de suite,--quitte à revenir
plus tard sur ce sujet avec quelque détail,--que beaucoup d'historiens,
et des plus autorisés, nient la préexistence du matriarcat sur le
patriarcat, c'est-à-dire l'antériorité de la puissance maternelle sur la
puissance paternelle et, par suite, la primauté originaire de la femme
sur l'homme. Eût-il même existé,--ce qui est en question,--le matriarcat
ne serait, du reste, qu'un signe d'humiliante barbarie.
Là où l'humanité ne connaît pas le mariage, on ne saurait concevoir, en
vérité, d'autre lien naturel que celui qui unit l'enfant à la mère.
Aussi facilement que, dans la promiscuité du poulailler, le coq se
détache de sa progéniture, le père, dans la promiscuité des premiers
groupes humains voués aux hontes et aux misères de la plus inconsciente
dissolution, ne pouvait être qu'indifférent ou dédaigneux à l'égard des
enfants, la filiation de ceux-ci étant presque toujours douteuse ou
inconnue. A défaut d'une paternité établie ou présumée,--conséquence du
mariage monogame,--la mère d'autrefois devait bien s'occuper seule de sa
nichée. Qu'on ne nous vante donc point le matriarcat des anciens temps:
c'est la fonction actuelle des poules couveuses abandonnées par leur
amant de basse-cour. Trouve-t-on cette condition si admirable?
L'idée qui nous paraît la plus proche de la vérité historique et la plus
conforme aux réalités de la vie primitive, est celle-ci: les premiers
hommes furent des mâles violents et batailleurs, et les premières femmes
de robustes et gaillardes femelles, ayant leurs qualités et leurs vices,
en proie à mille difficultés, à mille tourments, à mille souffrances que
notre intelligence amollie par le bien-être ne saurait même concevoir,
luttant à chaque heure du jour et de la nuit contre la concurrence
d'animaux monstrueux disparus aujourd'hui, refoulant peu à peu cette
bestialité environnante et essaimant par le monde leur humanité
élémentaire qui, de génération en génération et de progrès en progrès,
s'est développée, multipliée, moralisée, élevée, affinée, pour devenir
notre société moderne si fière de son savoir, de son pouvoir, des
merveilles de son industrie, de l'amoncellement de ses richesses et des
splendeurs de sa civilisation. A ces lointains ancêtres,--aux hommes et
aux femmes indistinctement,--le présent doit un souvenir de pieuse
reconnaissance.
Mais nous sommes loin de la conception féministe qui attribue
gratuitement à la femme toutes les qualités natives et lui fait honneur
de tous les perfectionnements de la vie. Voici le thème: tandis que
l'homme s'abandonne à la violence, au crime, à tous les débordements de
la passion, la femme, méconnue dans sa grandeur, outragée dans sa grâce,
persécutée pour sa vertu, maltraitée pour sa bonté, avilie surtout pour
sa beauté, reste la fidèle dépositaire de tout ce qui soutient, élève,
épure et embellit l'existence. A elle le dévouement, le pardon, l'idéal.
La femme est le génie bienfaisant de la terre, le bon ange de la
création.
Alors, chose horrible! au lieu de s'agenouiller pieusement devant tant
de perfections, l'homme ancien s'en offensa; jaloux de l'évidente
supériorité de sa compagne, il brutalisa l'idole que nos féministes
adorent; incapable de la dominer par la puissance de l'esprit, il la
dompta par la force brutale appuyée, sanctionnée, consacrée par les
prescriptions de la loi et les commandements de l'Église. Et ce fut un
long martyre, un perpétuel attentat à la pudeur, à la grâce, à la
faiblesse, à la beauté!
Dans le passé profond, barbare et ténébreux,
Tu fus toute pitié, Femme, et tout esclavage;
Ton grand coeur ruissela sous le viril outrage
Comme sous le pressoir un fruit délicieux.
C'est ainsi que M. Jules Bois parle en prose et en vers à l'Ève
nouvelle[17]. Et il compte sur les «hommes nouveaux» qu'enivre «le vin
de ses souffrances» pour secouer les chaînes de l'éternelle esclave.
[Note 17: _Les Hommes féministes._ Revue encyclopédique du 23 novembre
1896, p. 831.]