SOMMAIRE

I.--POINT DE COMPROMISSION AVEC LE SOCIALISME OU LE

CHRISTIANISME.--LES HOMMES FÉMINISTES.--LEURS FICTIONS

POÉTIQUES.--LA FEMME DES ANCIENS TEMPS.

II.--LE MATRIARCAT.--CE QU'EN PENSENT LES FÉMINISTES; CE

QU'EN DISENT LES SOCIOLOGUES.

III.--LA FEMME LIBRE D'AUTREFOIS ET LA DAME SERVILE

D'AUJOURD'HUI.--OPINIONS DE QUELQUES NOTABLES

ÉCRIVAINS.--LEURS EXAGÉRATIONS LITTÉRAIRES.

IV.--LES DROITS DE L'HOMME ET LES DROITS DE LA FEMME.--CE

QUE LA FEMME PEUT REPROCHER A L'HOMME.

I

Hostile aux tentatives d'absorption du féminisme révolutionnaire et du

féminisme religieux, le féminisme indépendant veut s'appartenir, être

lui-même, éviter les compromissions et les confusions. Il se considère

comme une force autonome animée d'un mouvement propre. Il tient ses

revendications pour une question de sexe, qui ne dépend ni des questions

ouvrières ni des questions confessionnelles, et dans laquelle les hommes

ne sont point admis à s'immiscer sous prétexte de révolution sociale, ni

même sous couleur de prosélytisme chrétien. Qu'on les accueille à titre

d'alliés: passe encore! Seulement, ils devront accepter expressément le

mot d'ordre de ces dames.

Des écrivains ont accepté avec joie ces conditions; et pour mériter le

vocable barbare, mais envié, d'«hommes féministes», nous les voyons se

dépenser, pour la sainte cause de la «féminité souffrante», en

conférences, en chroniques, en drames qui font pleurer ou en dithyrambes

émus qui font sourire. Ceux-là ne s'efforcent point (pour l'instant, du

moins) de détourner, au profit de leur politique ou de leur culte, un

mouvement qui doit se suffire à lui-même. Ils n'admettent même pas que

l'amélioration de la femme puisse être le résultat d'une collaboration

sincère et confiante des deux sexes, qu'elle doive se faire avec l'homme

et non contre l'homme: ce qui serait pourtant, il nous semble, plus

prudent et plus sage. Ils regardent plutôt le féminisme comme un domaine

réservé aux dames; et il semble que, pour se faire pardonner d'y mettre

le pied, même avec les meilleures intentions du monde, ils prennent à

tâche d'outrer les regrets, les doléances, les récriminations et les

espoirs de l'Ève moderne. Voici des échantillons de leur langage:

rapprochés des déclarations de quelques femmes hautement qualifiées dans

le parti nouveau, ils nous édifieront sur l'esprit des uns et des

autres.

La plupart des écoles féministes ont coutume d'opposer, avec un parti

pris intrépide, les perfections idéales du passé aux lamentables

déchéances du présent. C'est, du reste, l'habituelle manoeuvre de tous

les novateurs qui se flattent de nous ramener à la pure noblesse de nos

origines. On connaît le sophisme de Jean-Jacques Rousseau: au

commencement, l'homme était libre, heureux et solitaire; la société l'a

fait dépendant et misérable. Pour retrouver le bonheur, il lui faut

revenir à la simple nature. C'est un peu le même conseil que l'on donne

à la femme d'aujourd'hui. Sera-il mieux écouté?

A lire, par exemple, M. Jules Bois, un écrivain qui a conquis l'estime

des lettrés par l'intrépidité de ses convictions et la forme ardente et

colorée de ses livres, nulle férocité ne fut plus cruelle que celle de

l'homme primitif. «Il communie avec le tigre énorme; il manie le meurtre

et l'épouvante.» Sa volonté est «criminelle»; il rêve déjà de tout

détruire «afin de rester seul[15]». Voilà l'origine sanglante de

«l'anthropocentrisme». Tout par l'homme et pour l'homme! Le mâle

primitif fut la plus perspicace des brutes.

[Note 15: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 16.]

Sans prêter à nos premiers ancêtres d'aussi longues vues de domination

ambitieuse,--car ils ne songeaient guère qu'à vivre au jour le jour et à

se défendre de leur mieux contre les espèces animales qui menaçaient

leur existence,--il est à croire que le portrait qu'en trace M. Jules

Bois est assez ressemblant. Mais si vraisemblablement les hommes

primitifs n'eurent point la main légère ni l'âme subtile, la plus simple

logique nous induit à penser que leurs femmes ne furent ni plus tendres

ni plus délicates. A voir ce qui se passe de nos jours chez les sauvages

du centre de l'Afrique, nous avons le droit de conclure que le couple

des premiers âges fut harmonieusement appareillé. Lorsque les mâles sont

des brutes, il n'est pas ordinaire qu'ils aient pour compagnes

d'adorables petites créatures.

Ce n'est pas ainsi, pourtant, que les féministes exaltés s'imaginent la

femme primitive. Ils nous assurent même qu'elle fut tout simplement

exquise, aussi douce, aussi belle, aussi suave que son compagnon fut

laid, bête et grossier. Ils nous la montrent «suivie d'un cortège de

colombes qui adorent sa grâce.» Ce n'est pas elle qui eût tué pour

vivre! «Le respect de la vie, même la plus ignorée, même la plus

obscure, est son privilège.» Jamais elle ne se fût abaissée à tordre le

cou d'un pigeon, ou d'un poulet. Cueillir une rose en ce temps-là lui

semblait un crime. «Elle respecte non seulement les insectes, mais les

pétales éclatants et parfumés qu'elle ne réunit pas sur son coeur parce

qu'ils y mourraient[16].» Et dire que cette blanche brebis qu'on nous

présente parée de toutes les séductions fut la femme des cavernes!

Quelle plaisante illusion! Est-il croyable qu'à l'âge de pierre, une

créature à face humaine pût avoir l'âme d'un chérubin?

[Note 16: Jules Bois, _l'Ève nouvelle_, p. 17.]

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 51 / 203 题