Les adeptes de l'émancipation féminine ont donc tort de lui imputer à
crime la réprobation que plusieurs de ses docteurs ont vouée à l'Ève
pécheresse et tentatrice,--comme si, de tout temps, la religion n'avait
pas tendu à la femme une main compatissante, et amie! A les entendre,
toutefois, c'est moins dans la _question des sexes_ que dans les
_relations des époux_ que le christianisme aurait professé son peu de
goût pour la «préexcellence du sexe féminin». Et c'est le moment de
montrer qu'il y a au fond du féminisme contemporain un regain de
paganisme latent.
Oui; il est des «femmes nouvelles» qui préfèrent franchement le
polythéisme antique au christianisme actuel. On raconte qu'au congrès
féministe de 1896, Mme Hilda Sachs a jeté, d'une voix tremblante de
colère, ces mots significatifs: «Depuis que je suis en France, j'entends
toujours les femmes se vanter d'être mères, fatiguer tout le monde par
l'exhibition de leurs enfants. Moi, j'ai des enfants, mais je ne m'en
vante pas. C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement
flatteuse. Peut-être êtes-vous trop hantées par l'image de la Madone
portant comme un ostensoir son Fils entre ses bras. Moi, je préfère la
Vénus de Milo; je la trouve plus belle, plus adorable, quoiqu'elle n'ait
pas de bras du tout.» A votre aise, Madame! S'il nous était donné
cependant de revivre la vie grecque, je ne sais guère que les grandes
courtisanes qui pourraient s'en féliciter. Hormis cette exception, les
femmes honnêtes ont plus profité que souffert de l'instauration des
moeurs chrétiennes.
Chose curieuse: le paganisme qui couve au fond des révoltes féminines
est mêlé plus ou moins, suivant les tempéraments, de sensualisme et de
religiosité. M. Jules Bois nous avise qu'il a été conduit au féminisme
par le mysticisme. Cela ne nous étonne point de l'auteur du _Satanisme_
et de la _Magie_. Son _Ève nouvelle_, livre étrange et ardent, n'est
qu'un long acte de foi, d'espérance et d'amour en la femme de l'avenir.
L'auteur aurait pu lui donner pour devise ce verset qu'il attribue à
Zoroastre: «Le champ vaut mieux que la semence, la fille vierge vaut
mieux que l'homme vierge: la mère vaut dix mille pères.» Ce féminisme
exalté, voluptueux et dévot, remet le salut du monde aux mains de la
femme émancipée.
Certes, l'Olympe païen ne manquait point de femmes; le malheur est qu'il
s'en dégage comme une odeur de mauvais lieu. Le polythéisme déifia le
beau sexe surabondamment. Ses bonnes et agréables déesses
personnifiaient indistinctement nos vertus et nos vices, nos grandeurs
et nos faiblesses. Certaines avaient des moeurs déplorables. Il n'était
pas jusqu'à Jupiter et Junon qui ne manquassent à l'occasion de prestige
et de tenue. Leurs querelles de ménage n'étaient point d'un bon exemple
pour les humbles mortels. A voir là-haut les maris si volages et les
femmes si faciles, le mariage si peu respecté et l'union libre si
ouvertement tolérée, les humains ne pouvaient, sans irrévérence, se
mieux conduire que leurs dieux. C'est pourquoi le sensualisme païen ne
fut point très profitable à la moralité publique et privée;--et
l'expérience atteste que la femme est la première à souffrir des
mauvaises moeurs. Asservie aux appétits du mâle, elle devient chair à
caprice ou chair à souffrance.
Que nous voilà donc loin des conceptions chrétiennes! Toute l'antiquité
a vécu sur cette idée que la femme est inférieure à l'homme en force, en
intelligence et en raison; et les relations privées des époux, comme les
relations sociales des sexes, impliquèrent partout la subordination plus
ou moins humiliante de l'épouse au mari. Survient le christianisme; et,
si ses premiers docteurs ne peuvent se défendre parfois d'incriminer
dans la femme l'Ève curieuse et perfide qui, pour avoir induit en
tentation notre premier père, voua toute sa descendance à la corruption
du péché et rendit par là nécessaire le sacrifice du Dieu fait Homme,
tout l'esprit de sa doctrine tend à la réhabilitation de l'épouse et à
la glorification de la mère.
Non pas que la tradition chrétienne soit favorable à l'égalité de la
femme et du mari. Témoin ce texte de saint Paul: «Le mari est le chef de
la femme, comme le Christ est le chef de l'Église. De même que l'Église
est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent l'être en toutes choses
à leurs maris.» Saint Augustin va jusqu'à faire honneur à sa mère
d'avoir «obéi aveuglément à celui qu'on lui fit épouser.» A ses amies
qui se plaignaient des brutalités de leur époux, sainte Monique avait
coutume de répondre: «C'est votre faute, ne vous en prenez qu'à votre
langue. Il n'appartient pas à des servantes de tenir tête à leurs
maîtres.»
Mais en maintenant la hiérarchie conjugale, le christianisme a su
transformer, par ses vues idéales d'universelle fraternité, le désordre
païen en unité harmonique. «Il n'y a plus ni citoyens ni étrangers, ni
maîtres ni esclaves, ni hommes ni femmes. Vous êtes tous un en
Jésus-Christ.» Cette parole de saint Paul est la charte fondamentale du
mariage chrétien. Désormais la femme est confiée à la protection du
mari; et celui-ci est tenu pour responsable devant Dieu du bien-être et
de la dignité de l'épouse qui est la chair de sa chair et l'âme de son
âme. Le couple chrétien est si étroitement uni de coeur, de sentiment,
d'intérêt, les deux époux sont si bien l'un à l'autre, l'unité qui
s'incarne en leurs personnes est si parfaite, que l'Église tient leur
mariage pour indestructible. L'homme n'a pas le pouvoir de séparer ce
que Dieu a indissolublement uni.
En somme, et pour revenir à un langage plus simple et à des vues plus
terrestres, voulons-nous connaître la raison secrète des moeurs sociales
et des déterminations humaines, et quel est le niveau de l'honnêteté
dans un pays, et aussi et surtout ce que deviennent les traditions de
famille et la moralité du peuple: cherchons la femme. En fait, celle-ci
peut être la cause de beaucoup de bien ou de beaucoup de mal. Car, dans
toutes les actions louables ou répréhensibles de l'homme, la femme a
quelque part. Elle est le bon ou le mauvais génie du foyer; et suivant
qu'elle est ange ou démon, il est concevable que l'homme soit porté
naturellement à la maudire ou à la glorifier. Les Pères de l'Église
n'ont pas fait autre chose: leurs contradictions ne sont qu'apparentes.