II

Il est en France d'excellentes femmes qui, pour avoir entendu répéter à

l'église autant que dans les salons, que l'homme leur est supérieur en

intelligence et en jugement, que leur pudeur, leur modestie et leur

honorabilité risquent d'être gravement altérées par les contacts de la

vie extérieure et que, par conséquent, leur existence doit être

recueillie et leur activité soumise et enfermée, ont fini, suivant le

mot de Mme Marie Dronsart, «par accepter leur infériorité comme un dogme

et leur effacement comme un devoir.»

C'est que la tradition catholique ne s'est point fait faute d'affirmer

la primauté du sexe fort sur le sexe faible. Nous devons même

reconnaître que certains Pères de l'Église, émus des suites du péché

originel ou épris d'ascétisme monastique, se sont échappés quelquefois

en récriminations amères contre la charmante perfidie des femmes. Tel

compare leur voix au «sifflement du serpent», leur langue au «dard du

scorpion». Nul ne pardonne à Ève la chute d'Adam et la perte du paradis.

Tous lui attribuent la fatalité de nos misères. «Souveraine peste,

s'écrie saint Jean Chrysostome, c'est par toi que le diable a triomphé

de notre premier père.» Les homélies ne sont pas rares où se pressent, à

l'adresse de la plus belle moitié du genre humain, des qualifications

comme celles-ci: «Auteur du péché, fille de mensonge, pierre du tombeau,

chemin de l'iniquité, porte de l'enfer, vase d'impureté, larve du

démon,» et autres aménités qui manquent évidemment de galanterie.

La raison de cette mauvaise humeur se trouve dans un réquisitoire de

Tertullien: «Femme, tu es la cause du mal; la première, tu as violé la

loi divine en corrompant celui que Satan n'osait attaquer en face, et ta

faute a fait mourir Jésus-Christ.» C'est pourquoi, au dire du même

docteur,--dont le rigorisme, d'ailleurs, n'a point trouvé grâce devant

l'Église,--«la voir est mal, l'écouter est pire et la toucher est chose

abominable, _quam videre malum, audire pejus, tangere pessimum_.» Cet

anathème rappelle le cri désespéré de l'_Ecclésiaste_: «J'ai trouvé la

femme plus amère que la mort. Elle est semblable au filet des chasseurs;

son coeur est un piège et ses mains sont des entraves.»

Il faut croire aussi que bon nombre de ces apostrophes véhémentes

s'adressaient moins aux femmes honnêtes qu'aux courtisanes qui

pullulaient dans les grandes villes d'Orient. En tout cas, ce langage

est franchement antiféministe. Il semble que la femme, en elle-même, ait

été, pour les premiers chrétiens, un objet, sinon de réprobation, du

moins de terreur sacrée. C'est à ce sentiment qu'obéissait sans doute

Tertullien lorsqu'il souhaitait que «la femme, à tout âge, cachât son

visage, toujours et partout.» On a prétendu même que certains

théologiens des anciens âges se demandaient sérieusement si la femme

avait une âme, autrement dit, si elle appartenait à l'humanité; mais,

vérification faite, cette assertion, maintes fois réfutée, nous paraît

une plaisanterie absurde ou une ânerie malveillante[12].

[Note 12: _Le Concile de Mâcon et l'âme des femmes._ Revue du Féminisme

chrétien du 10 avril 1896, p. 33.]

Depuis lors, le clergé s'est humanisé, je ne dis pas féminisé. Il ne

tolère pas encore que les femmes se présentent en cheveux à

l'église,--ce dont il fait aux hommes une rigoureuse obligation. Mais il

n'exige plus des dames qu'elles se voilent la face pour assister aux

offices. Il se pourrait même que nos prêtres fussent désolés de cette

pudeur rigoriste,--et je n'ai pas le courage de les en blâmer.

Bien plus, sera-t-il permis à un laïque de bonne volonté d'insinuer

modestement qu'en dépit des imprécations misogynes de quelques

prédicateurs austères, le catholicisme ne nourrit point contre la femme

de si hostiles préventions? En faisant de la Vierge Marie la mère de

Dieu, en la plaçant sur nos autels, en la proposant à nos hommages, en

nous assurant de son patronage et de ses intercessions, en l'entourant

d'un cortège de saintes et de martyres qui trônent, sur un pied

d'égalité fraternelle, avec les apôtres et les confesseurs, il me semble

que la religion catholique a véritablement ennobli et magnifié la femme.

Nos féministes, si épris de culture intellectuelle, ne peuvent qu'être

flattés de voir une femme, sainte Catherine d'Alexandrie, regardée par

les écoles ecclésiastiques comme la patronne des philosophes. Ils ne

doivent pas oublier que saint Jérôme a travaillé toute sa vie à la

transformation et à l'élévation de la femme latine. Qu'ils prennent

seulement le calendrier: ils y verront que les bienheureuses balancent

les bienheureux en nombre et en honneurs. Vraiment, les femmes n'ont pas

été maltraitées par l'Église; et elles lui en témoignent très

généralement une fidèle reconnaissance.

A s'en tenir à l'esprit de l'Évangile et aux exemples du Maître, on voit

moins encore qu'elles aient été sacrifiées au sexe fort. Dans le sens le

plus pur du mot, le Christ fut l'«Ami des femmes». Il boit à l'amphore

de la Samaritaine; il condescend avec tendresse au repentir de

Madeleine; et l'affection des saintes veuves qui s'étaient vouées à sa

doctrine et attachées à ses pas lui demeure fidèle jusqu'au tombeau. Le

Christ préfère même à la bruyante activité de Marthe l'immobilité

contemplative de Marie qui, assise à ses pieds, suspendue à ses lèvres,

recueille pieusement les paroles de vie. A la rigueur, Marie pourrait

symboliser le féminisme croyant et méditatif. Nos chrétiennes élégantes

que rebutent les soucis vulgaires du foyer domestique et qui aiment à

promener leur pensée à travers les abstractions sublimes de la vie

dévote, ne manquent point de se flatter d'avoir «choisi la meilleure

part». Il faut pourtant bien, entre nous, que le ménage soit fait.

Point de doute: la femme est devant Dieu l'égale de l'homme. Et à défaut

de tout autre témoignage de faveur, sa réhabilitation résulterait, je le

maintiens, de la seule maternité de Marie qui fut saluée «pleine de

grâce» par l'ange Gabriel et jugée digne d'enfanter le Fils de Dieu.

L'Immaculée Conception peut être considérée comme la revanche et la

glorification du sexe féminin. Car, si ce dernier fut cause, par le

péché d'Ève, de notre chute originelle, il a été, par l'intermédiaire de

la Vierge, l'instrument de notre Rédemption. C'est bien ainsi que le

comprenait Schopenhauer qui, dans sa haine de la femme, ne pardonnait

pas à la religion chrétienne de l'avoir relevée de l'«heureux état

d'infériorité» dans lequel l'antiquité païenne l'avait maintenue. Ce

n'est donc pas sans raison qu'une catholique ardente a pu écrire que le

féminisme chrétien était né «le jour où le Fils de Dieu, qui n'eut point

de père ici-bas, appela l'humble Vierge de Nazareth à l'incomparable

honneur d'être sa mère[13].»

[Note 13: _Rapport de Mlle Marie Maugeret sur la situation légale de la

femme._ Le Féminisme chrétien du mois de mai 1900, p. 139.]

Au surplus, les femmes ont l'âme foncièrement religieuse. Elles ont joué

un rôle prépondérant dans l'établissement et la propagation de l'Église

naissante. «La religion, écrit Renan, puise sa raison d'être dans les

besoins les plus impérieux de notre nature, besoin d'aimer, besoin de

souffrir, besoin de croire. Voilà pourquoi la femme est l'élément

substantiel de toutes les fondations religieuses. Le christianisme a

été, à la lettre, fondé par les femmes.» Aujourd'hui encore, ce sont

elles qui soutiennent, plus que les hommes, le culte et les oeuvres du

catholicisme. On a raison d'appeler le sexe féminin: le sexe dévot. En

plus de la foi qu'il pratique, il a, sinon créé, du moins organisé la

charité. De là, ces congrégations féminines,--une des plus pures gloires

de l'Église,--qui sont, depuis des siècles, le refuge des abandonnés, la

consolation des affligés, le secours des pauvres et la providence des

malades. Il n'est pas d'institution charitable qui puisse naître et

durer sans le zèle pieux des femmes. Somme toute, l'Église, malgré ses

rudesses de langage, a eu le mérite d'ouvrir au besoin de dévouement,

dont leur coeur est dévoré, un dérivatif admirable et une destination

sublime.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 46 / 203 题