Pour ce qui est de la position prise par les communions chrétiennes
vis-à-vis du féminisme, elle n'est pas très nette. Deux courants se
dessinent entre lesquels les âmes religieuses se partagent et oscillent
présentement.
Certains, voyant dans le féminisme un retour offensif de l'esprit païen,
un symptôme de relâchement et de décadence qui menace de démoraliser les
consciences et d'affaiblir les liens de famille, tiennent pour suffisant
d'opposer l'antique et pure discipline chrétienne à ce renouveau de
paganisme, en remettant «l'Évangile dans la loi», suivant la belle
parole de Lamartine. Le christianisme, à leur idée, en a vu bien
d'autres! Que de fois il a replacé la société sur ses véritables bases,
rappelant sans se lasser à l'homme et à la femme leurs droits et leurs
devoirs! S'il est un vrai et salutaire féminisme, c'est la religion du
Christ qui en conserve la mystérieuse formule. Nul besoin de modifier sa
tactique; elle n'a qu'à prêcher aujourd'hui ce qu'elle prêchait hier,
sans concession aux goûts du jour. Sa vieille morale suffit à tout.
Qu'on la respecte, et la paix renaîtra entre les sexes et entre les
époux.
Sans doute, répondent d'excellents esprits tournés plus volontiers vers
l'avenir que vers le passé, la pureté chrétienne a guéri plus d'une fois
la corruption des hommes et le dévergondage des femmes. Mais, sans nier
qu'elle soit capable de rendre l'honnêteté à notre vieux monde, il
paraît bien qu'à une crise qui se produit sous des formes nouvelles, il
soit nécessaire d'opposer un traitement nouveau. Et comme, à côté de
revendications malfaisantes, le féminisme en formule d'autres dont la
justice n'est guère contestable, les hommes de sens doivent faire le
départ entre ceci et cela, rejeter ce qui est condamnable, accepter ce
qui est légitime. Rien n'empêche le christianisme de maintenir sa
doctrine essentielle en l'adaptant aux temps nouveaux. Le secret de son
immortalité est précisément dans la grâce qui lui a été donnée de
toujours se rajeunir sans varier jamais.
Il est à croire que cette seconde tendance, plus jeune et plus hardie,
l'emportera chez nous comme elle l'emporte en Angleterre. Beaucoup de
prêtres français, nous assure-t-on, se montrent des plus favorables à
l'extension du rôle et à l'élargissement de l'action des femmes. Que de
maux elles pourraient guérir, que de douleurs du moins elles pourraient
soulager, disent-ils, par une intervention plus effective dans les
oeuvres de bienfaisance et de moralisation! Il n'est pas jusqu'à
l'influence politique dont elles ne soient capables d'user, un jour ou
l'autre, au profit de l'ordre social.
C'est pourquoi le cardinal Vaughan, qui jouit en Angleterre d'une haute
situation, assurait dernièrement Mme Fawcett, présidente de la «Société
britannique pour le suffrage des femmes», qu'il verrait avec faveur les
Anglaises obtenir le vote parlementaire, persuadé que leur intervention
aurait la plus heureuse action sur la conduite des affaires et la
confection des lois. Et l'archevêque de Canterbury, chef de l'Église
anglicane, a fait la même déclaration et émis les mêmes espérances.
Catholiques et protestants d'outre-Manche ne redoutent point l'immixtion
de la femme dans la vie publique, et pour cause! Donnez aux Françaises,
dont beaucoup sont bonnes chrétiennes, le droit de participer à
l'élection des députés et des sénateurs: croyez-vous qu'elles voteront
pour des francs-maçons ou des libres-penseurs?
Les chrétiennes de France sont en possession d'une puissance, éparse et
latente, dont elles ne paraissent pas se douter elles-mêmes. Pour mettre
cette force en mouvement, il ne lui manque qu'une organisation et une
discipline. Jules Simon ne comprenait pas que les femmes françaises
n'aient pas entrepris une croisade plus énergique contre «l'école sans
Dieu». C'est peut-être que, dans notre pays, le catholicisme a été,
depuis le commencement du siècle, plutôt un frein qu'un excitant, plutôt
un narcotique doucereux qu'un tonique vivifiant. Certes, la femme forte
de l'Évangile n'est pas un mythe; mais elle se fait rare.
Le féminisme chrétien secouera-t-il cette torpeur qui engourdit les
dévotes et paralyse même les dévots? Il se pourrait. Le monde catholique
français est en voie de rajeunissement et d'émancipation. Dans son
livre: _Les religieuses enseignantes et les nécessités de l'apostolat_,
Mme Marie du Sacré-Coeur ne veut pas admettre que la congréganiste
française ait «un tempérament moral inférieur à celui de la jeune
protestante américaine.» Elle propose en conséquence d'établir dans nos
monastères «un courant de choses de l'esprit, une vie de
l'intelligence.» Son espoir est que «mieux armées pour la lutte, plus
vivantes, plus modernes,» ses soeurs feront oeuvre sociale plus
efficacement que par le passé; et elle conclut que «dans un avenir
peut-être prochain, plus d'un couvent sera obligé d'apporter de grandes
modifications à la vie claustrale.»
Disons tout de suite que cet esprit nouveau a éveillé dans le monde
religieux de naturelles appréhensions et de vives controverses. Certains
l'ont dénoncé comme une sorte d'«américanisme féministe» qui ne pourrait
fleurir que dans un couvent «fin de siècle» habité par des religieuses
«fin de cloître». Point de doute cependant qu'un esprit de nouveauté, de
hardiesse, parfois même d'indépendance, ne travaille et ne remue le
clergé et ses ouailles, les pasteurs et les brebis. Laissez passer
quelques années, et nos saintes femmes seront moins scandalisées des
libres tendances du féminisme contemporain.
Pour le moment, à celles de leurs soeurs audacieuses qui, missionnaires
d'affranchissement, leur viennent dénoncer le despotisme marital,
beaucoup de femmes n'ont qu'une réponse très simple: «Laissez-nous
tranquilles: s'il nous plaît d'être battues!» Sans nier que cette
patience magnanime ait du bon, puisque le Christ a recommandé aux
femmes, aussi bien qu'aux hommes, de tendre l'autre joue à qui les
soufflète, en signe de paix et de pardon, nous prendrons la liberté de
rappeler qu'à côté d'un féminisme incohérent, qui s'en prend à tous les
fondements du foyer chrétien et qu'il convient de fustiger d'importance
si l'on veut sauver la famille de ses atteintes, il est, par contre, un
féminisme raisonnable qui mérite l'approbation et l'encouragement des
laïques et même du clergé.
En tout cas, il nous faut constater que, pour l'instant, le féminisme
chrétien est surtout une force conservatrice qui se propose de défendre
le mariage et la société contre les audaces révolutionnaires. A celles
qui marquent un penchant sympathique pour les licences du paganisme ou
qui rêvent d'une «péréquation» absolue entre les sexes, il s'efforce de
prouver qu'un tel mouvement ne saurait se dessiner et s'élargir sans un
grave préjudice pour l'honnêteté des moeurs, pour la paix des ménages et
la dignité de la femme.
C'est donc en vue de canaliser, de diriger ou d'amortir un courant qu'il
n'est plus en notre puissance d'enrayer, que le féminisme chrétien
s'organise sous l'oeil bienveillant des différentes Églises. Il compte
aujourd'hui deux organes: _La Femme_, bulletin des protestantes rédigé
par Mlle Sarah Monod, et le _Féminisme chrétien_, publication catholique
dirigée par Mlle Marie Maugeret et Mme Marie Duclos, qui président
également la _Société des féministes chrétiennes_. L'esprit de ce
dernier groupement ressort nettement de la déclaration suivante: «Le
féminisme chrétien est l'adversaire résolu du féminisme libre-penseur.
Si le XXe siècle doit être, comme on le pronostique, le siècle de la
femme, il faut qu'il soit, par excellence, le siècle de la femme
catholique[14].»
[Note 14: _Rapport de Mlle_ Marie MAUGERET _sur la situation légale de
la Femme envisagée au point de vue chrétien._ Le Féminisme chrétien, mai
1900, pp. 142 et 148.]
Soustraire la femme du peuple aux utopies subversives et la détourner
des révoltes sociales en l'attachant plus étroitement au foyer, en
augmentant sa sécurité, en fortifiant sa dignité, en la confirmant dans
son rôle de plus en plus respecté d'épouse et de mère: tel est donc
l'objet actuel du féminisme chrétien. C'est un féminisme assagi,
expurgé, édulcoré, un préservatif homéopathique, un vaccin inoffensif
qui, tournant le poison en remède, immunisera, croit-on, la pieuse
clientèle de nos grandes et petites chapelles. Ses adeptes espèrent
qu'en inoculant avec prudence aux femmes de toute condition ce virus
atténué, il sera plus facile de les préserver de la contagion du
féminisme aigu et délirant. Cela suffit-il? Nous savons des femmes
généreuses qui souhaitent au féminisme chrétien des vues plus libres,
des desseins plus fermes et des ambitions plus hardies.