SOMMAIRE

I.--LA BIBLE DES HOMMES ET LA BIBLE DES FEMMES.--L'ESPRIT

CATHOLIQUE ET L'ESPRIT PROTESTANT.

II.--RUDESSES DES PÈRES DE L'ÉGLISE ENVERS L'ÈVE

PÉCHERESSE.--LE CHRIST FUT COMPATISSANT AUX FEMMES.--SA

RELIGION LES RÉHABILITE ET LES ENNOBLIT.

III.--LE FÉMINISME INTRANSIGEANT EST UN RENOUVEAU DE

L'ESPRIT PAIEN.--L'ÉGALITÉ HUMAINE ET LA HIÉRARCHIE

CONJUGALE.

IV.--DOUBLE COURANT DES IDÉES CHRÉTIENNES.--TENDANCES

CATHOLIQUES ET PROTESTANTES FAVORABLES A LA

FEMME.--FÉMINISME QU'IL FAUT COMBATTRE, FÉMINISME QU'IL

FAUT ENCOURAGER.--ORGANES DU FÉMINISME CHRÉTIEN.

Peut-il y avoir un féminisme chrétien? Cet accouplement de mots sonne

mal à nos oreilles. Qu'est-ce que la religion vient faire dans un

mouvement d'indépendance qui menace tout ce qui lui est cher? L'Église

serait-elle donc favorable à l'émancipation des femmes? Conçoit-on que

le christianisme puisse encourager le féminisme, ou même que le

féminisme puisse s'autoriser en quoi que ce soit du christianisme? A la

vérité, l'enseignement des Écritures et des Pères se prête aux

interprétations les plus diverses, et sur les _relations des sexes_ et

sur les _relations des époux_.

I

Pour parler d'abord de la condition respective des sexes, il faut avouer

que l'Ancien et le Nouveau Testament témoignent plus de faveur et de

considération aux fils d'Adam qu'aux filles d'Ève. C'est pourquoi le

champion vénérable de l'émancipation féminine aux États-Unis, Mme

Élisabeth Stanton, s'en prend à la Bible de l'infériorité persistante de

son sexe. Même en souvenir des admirables figures de femmes qui

apparaissent çà et là au cours du récit biblique--telles Judith,

Suzanne, Esther, la fille de Jephté, la mère des Machabées et tant

d'autres!--elle ne lui pardonne pas d'avoir établi, pour des siècles, la

supériorité du masculin sur le féminin.

Les Livres saints nous apprennent, dit-elle en substance, que la

première femme a causé la chute du genre humain en apportant au monde le

péché et la mort; qu'elle a été accusée, convaincue et condamnée par

Dieu, avant les assises générales du jugement dernier; que, depuis lors,

en exécution de la sentence prononcée, elle enfante dans les larmes et

dans la douleur; que le mariage est pour elle une sorte de servage, et

la maternité une période de souffrance et d'angoisse. Bien plus, la

Genèse rapporte que «la femme a été faite après l'homme, tirée de lui et

créée pour lui.» Quoi de plus naturel que la Foi et la Loi, «le droit

canon et le droit civil, les prêtres et les législateurs, les Écritures

et les Constitutions, les confessions religieuses et les partis

politiques, s'accordent avec une touchante unanimité à la proclamer son

inférieure et son sujet?» Prescriptions, formes et usages de la société

civile, pratiques, disciplines et cérémonies de la société religieuse,

tout sort de là. Pour avoir été formée d'une côte d'Adam, d'un «os

surnuméraire», comme dit Bossuet, et surtout pour avoir induit notre

premier père en tentation grave, Ève a été condamnée à la sujétion

perpétuelle. Et avec une docilité aveugle, l'État n'a fait que souscrire

aux suspicions et aux jugements de l'Église[11].

[Note 11: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique, _loc.

cit._, p. 889.]

Il y a du vrai dans ce raisonnement. Mais admirez la conclusion: sous

prétexte que les traductions en usage font tort au sexe faible, Mme

Stanton, aidée d'une commission de dames hébraïsantes, a décidé de

reviser les textes sacrés et d'opposer, à l'aide de commentaires

appropriés, la _Bible des femmes_ à la _Bible des hommes_. En voici un

fragment relatif au rôle qu'Ève a joué dans le drame de l'Eden: «Soit

qu'on regarde Ève comme un personnage mythique, soit qu'on la prenne

pour l'héroïne d'une histoire véritable, quiconque voit les choses sans

parti pris, doit admirer le courage, la dignité et la noble ambition de

la femme. D'ailleurs, le tentateur a bien vite reconnu sa valeur. Il n'a

pas essayé de la séduire avec des bijoux, des toilettes, des plaisirs

mondains, mais avec la promesse de la connaissance de la Sagesse divine;

il a fait appel à la soif inextinguible de savoir qui tourmente la femme

et qu'Ève ne trouvait point à satisfaire en cueillant des fleurs ou en

bavardant avec Adam.»

Avis aux hommes qui s'imaginent plaire aux femmes en leur offrant un

bouquet ou un bijou: il est plus séant de leur parler de la quadrature

du cercle, en souvenir d'Ève qui, la première, eut le courage de

cueillir les fruits de l'arbre de la science. Car il est avéré qu'Adam

n'osait pas y toucher: ce pourquoi Mme Stanton n'hésite pas à le traiter

de «grand poltron». Fermez donc, après cela, les Académies aux femmes!

Bien plus, quand le moment de la pénitence arrive, Adam, confus et

larmoyant, s'abrite derrière la faible créature que Dieu lui a donnée:

«La femme, dit-il à l'Éternel, m'a présenté le fruit et j'en ai mangé.»

O honte! ô lâcheté! Le récit biblique, ainsi interprété, ne tourne pas à

l'honneur du roi de la création, qui, pétri du limon de la terre, était

sans doute d'une nature trop épaisse pour percevoir les subtiles

objurgations du serpent tentateur.

Et pourtant, de l'aveu même de Mme Stanton, «ces Messieurs» sont appelés

dans le texte sacré les «fils de Dieu», tandis que «ces Dames» y sont

dédaigneusement dénommées «les filles des hommes». Et cette inégalité

lamentable s'aggrave en monstrueuse injustice, si l'on se réfère à un

texte de l'_Ecclésiaste_--peu flatteur, j'en conviens,--où il est dit

que «la malice d'une femme surpasse la malice de tous les hommes.» Mais

nous pouvons être sûrs que la Bible féministe, qui ne manque ni d'audace

ni de gaieté, saura trouver à ce document sévère une signification

favorable.

A cela même, on reconnaît bien cette hardiesse anglo-saxonne sans

laquelle, peut-être, le féminisme ne serait pas né. Si, en tout

cas,--pour le dire en passant--ce mouvement s'est, premièrement et

rapidement, développé en Angleterre et en Amérique, la raison en est,

sans doute, que le protestantisme incline et façonne les esprits au

libre examen et, par suite, à l'indépendance de la pensée, et que, dans

ces pays, les choses de la religion étant laissées à l'interprétation

individuelle,--d'où la diversité infinie des sectes réformées,--le champ

est plus largement ouvert aux nouveautés et aux audaces que chez les

peuples d'esprit catholique, traditionnellement prédisposés à la

discipline et à la subordination hiérarchiques.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 45 / 203 题