On voudra bien m'excuser d'aborder, à ce propos, une question dont il
est facile de saisir l'intérêt considérable: je veux parler de la
culotte et du corset. Les professionnelles du féminisme nous font une
obligation de traiter ces graves problèmes. Pour peu qu'on y
réfléchisse, d'ailleurs, personne n'aura de peine à reconnaître que ces
deux notables échantillons de l'habillement moderne sont éminemment
symboliques. Tout le mouvement féministe s'y révèle par son aversion
pour le costume féminin et par son goût pour le costume masculin.
Il n'est pas impossible même que les femmes vraiment libres fassent un
jour de la culotte un emblème et un drapeau. Avez-vous remarqué l'allure
décidée et les airs triomphants de la cycliste vraiment émancipée? A la
voir porter si crânement la culotte bouffante, on la prendrait de loin
pour un zouave échappé d'un régiment d'Afrique. En Angleterre, les
féministes militantes ont adopté un «costume rationnel». Il est
pratique, mais peu gracieux. Les cheveux sont coupés courts; une
jaquette correcte ouvre sur une chemisette au col masculin orné d'une
petite cravate noire. La jupe est taillée en vue de la marche. C'est un
peu le costume de nos charmantes cyclistes. La franchise, toutefois, me
fait un devoir de reconnaître que, dans ma pensée, ce compliment ne
s'adresse qu'à une minorité: pour dix jolies femmes que ce costume
avantage, ou mieux, qui avantagent ce costume, il en est vingt
parfaitement ridicules.
En 1896, à une séance de la «Société des réformes féminines» de Berlin,
l'assemblée condamnait à l'unanimité l'usage du corset (beaucoup de
médecins hygiénistes sont du même avis) et proclamait le prochain
avènement de la culotte. Pour ce qui est de la France, je ne crois pas
du tout que nous soyons à la veille d'une si grave révolution. Non que
le corset ne soit un tyran relativement moderne: les Grecques n'en
connaissaient point l'étroit assujettissement. En soi, il est immoral,
puisque l'allaitement et la maternité peuvent en souffrir. Qu'il
s'assouplisse et se perfectionne, il est bienséant de le souhaiter; mais
je doute qu'il disparaisse. Si de la théorie les Allemandes passent à la
pratique, celles que la nature a trop richement pourvues (on dit
qu'elles sont nombreuses) pourront se vanter de donner aux rues de
Berlin un aspect tout à fait réjouissant.
Quant aux Françaises qui, très généralement, ont le sens du beau et
l'horreur du ridicule, elles s'affranchiront difficilement de la
servitude du corset. Cet appareil n'est pas commode; on le dit même
meurtrier; mais c'est un si précieux artifice d'élégance! A quel mari
n'est-il pas arrivé d'entendre sa femme affirmer avec crânerie qu'il
faut souffrir pour être belle? Ce corset ne disparaîtra que le jour où
les grâces de la femme n'auront plus besoin d'être soutenues ou
corrigées. Prenons patience.
J'imagine, de même, que la culotte aura peine à détrôner la jupe. Il y a
quelques années, pourtant, le congrès féministe de Chicago a recommandé
aux femmes soucieuses de leur dignité sociale l'emploi du «vêtement
dualiste». Ce vêtement dualiste est ce que nous appelons grossièrement
un pantalon. Mais cette résolution mémorable ne semble pas avoir produit
jusqu'ici grand effet.
A Paris, la Gauche féministe s'est contentée d'émettre le voeu que les
ouvrières soient autorisées à porter la jupe courte, dans un intérêt
d'hygiène et de sécurité: ce qui n'est pas si déraisonnable, le port de
la robe longue offrant de réels dangers dans la fabrication mécanique.
Et sous prétexte que les ouvrières n'osent pas se singulariser,
certaines dames autoritaires voulaient même inviter les syndicats
féminins à «exiger de leurs membres l'application immédiate du nouveau
costume rationnel.» Par bonheur, Mme Séverine veillait, et grâce à son
intervention, la question de toilette est restée sous la loi de
liberté[5].
[Note 5: _La Fronde_ du 7 septembre 1900.]
Soyez donc assurés que la jupe courte ne sera goûtée que de celles qui
ont un joli pied. Emprunter au vêtement masculin ce qu'il a de pratique,
sans lui prendre sa laideur, s'habiller plus librement sans renoncer à
l'élégance: telle est la constante recherche des modes nouvelles. La
coquetterie des femmes saura bien rejeter ce qui les gêne et retenir ce
qui leur sied. N'en déplaise aux gros bonnets du féminisme, (je prie
celles de ces dames qui meurent d'envie de coiffer nos casquettes et nos
chapeaux, de ne point s'offenser de cette appellation), je ne puis
croire qu'au prochain siècle il n'y ait plus à porter la robe que les
avocats, les professeurs et les juges. Les femmes de goût ne se
résoudront point à ce retranchement; leur grâce en souffrirait trop. Et
pourtant le règne exclusif de la culotte serait d'une grande économie
pour le ménage: les robes coûtent si cher! Seulement, cette économie ne
manquerait point de tourner souvent à la mortification du mari: tandis
que les hommes accepteraient d'user les pantalons de leurs dames, il est
à craindre que celles-ci ne consentissent jamais à porter les culottes
de leurs hommes. En tout cas, M. Marcel Prévost a pu écrire que le temps
est passé où les maris ramenaient leurs femmes à l'obéissance par ces
mots d'amicale supériorité: «Allons! soyez sages! pas de nerfs! pas de
bruit! On vous donnera de belles robes!» Il paraît que cela ne prend
plus.
Exagération et plaisanterie à part, il reste qu'une transformation
s'opère lentement dans les modes, dans les goûts et jusque dans les
allures et les attitudes, qui marque, d'une façon visible à tous les
yeux, les modifications profondes et secrètes qui travaillent les moeurs
et les idées de la femme moderne. C'est ainsi que la toilette féminine
se masculinise de plus en plus. Le dolman est à la mode avec ses
broderies, ses soutaches et ses brandebourgs; le drap remplace le
velours et le satin; nos élégantes arborent avec une raideur altière le
plastron blanc et le col droit avec la cravate et l'épingle du
sportsman.
Et ces modifications du costume sont le signe et comme le symbole d'un
changement dans les idées et les aspirations. Pour celles que les
nécessités de leur condition poussent à l'assaut des professions
masculines, on a l'impression vague qu'au milieu du combat qu'elles
soutiennent pour la vie, les vertus purement féminines sont de moins en
moins suffisantes; qu'il leur faut, pour réussir, un peu du courage, de
la hardiesse et de la désinvolture des hommes; que, pour être fortes, en
un mot, elles doivent renoncer aux délicatesses charmantes qui font leur
grâce et aussi leur faiblesse.
Quant aux demoiselles des classes riches, véritable jeunesse dorée dont
les désirs sont des ordres pour papa et maman, on leur a si souvent
répété que ce qu'il y a de meilleur dans la femme, c'est l'homme,
qu'elles s'empressent de copier les mauvaises manières de Messieurs
leurs frères. Non contentes d'arborer des vestes-tailleurs, des
chapeaux-canotiers ou des casquettes-marines, elles prennent nos allures
et s'approprient notre langage. Chacune ambitionne, comme un éloge
suprême, qu'on dise d'elle: «C'est un bon garçon!» Et nos demoiselles
s'appliquent consciencieusement à mériter cette flatteuse appellation.
Pour ce qui est enfin des femmes franchement émancipées, elles n'ont pas
d'autre préoccupation que de nous copier dans nos costumes, dans nos
défauts et dans nos brutalités pour se hausser à notre niveau. Lasse
d'être notre compagne, la «femme nouvelle» aspire à devenir notre
compagnon. Elle se fait homme, autant qu'elle peut. C'est elle qui
secoue, avec de grandes phrases, la contrainte déprimante du corset et
revendique le droit de porter l'habit et la culotte. Il ne lui manque
plus que la moustache,--et encore!
Que ne peut-elle changer de sexe! Retenons qu'en dépit des difficultés,
elle y travaille de son mieux. A voir l'Anglo-Saxonne en cheveux courts
et en jaquette virile, on croirait assister, suivant un mot de Mme
Arvède Barine, à «la naissance d'un troisième sexe». Telles, chez nous,
ces détraquées, rares encore, Dieu merci! qui ont perdu les grâces de la
femme sans acquérir les compensations de l'homme. N'ayant plus rien de
son sexe, sans qu'il lui soit donné de le changer, incapable de s'élever
à la puissance virile après avoir perdu ce qui lui restait de séduction
féminine, ni garçon ni fille, ni homme ni femme, ni mâle ni femelle,
l'affranchie des temps futurs sortira de la nature. Une anomalie, une
insexuée, à peine une personne, presque un monstre, voilà donc le
troisième type de l'humanité à venir! On conçoit que cet être vague dont
la pudeur ne s'alarme de rien, et qui s'acharne à perdre les signes
extérieurs de la féminité (tant pis pour nous!) sans parvenir à
s'approprier la puissance dominatrice de la masculinité (tant pis pour
elles!) se moque du mariage et de la famille. Fasse le ciel que cette
demi-personne ne s'incarne pas en de trop nombreux exemplaires! car sa
multiplication ne laisserait point d'être inquiétante pour l'honnêteté,
la santé et l'avenir de la société française.