III

Contre cette masculinité d'emprunt, contre cette caricature de l'homme,

il est urgent de protester au nom de la beauté et des intérêts même de

la femme.

Aimez-vous le travesti au théâtre? Il me gêne ou m'afflige. Je le trouve

choquant ou laid: il déforme l'actrice et intervertit les sexes. Et ces

dames voudraient le généraliser! Quelle imprudence! Pourquoi la «femme

nouvelle» s'exerce-t-elle à imiter servilement notre costume et à nous

prendre nos cols, nos coiffures et nos jaquettes? Aura-t-elle plus de

talent, plus de vigueur, plus d'inspiration, en exhibant des cravates

viriles et de mâles vestons? Le vêtement masculin est-il donc d'une

coupe si délectable pour que les féministes les plus ardentes

s'empressent d'y asservir leurs grâces en s'appropriant nos platitudes?

Comme si nos plastrons valaient leurs corsages! Il faut laisser cela aux

Anglaises!

Et puis, quelle étrange idée de supposer que le bonheur des femmes est

subordonné à leur ressemblance avec les hommes? Sommes-nous donc, par le

caractère aussi bien que par l'habit, au moral comme au physique, de si

jolis modèles, qu'il faille nécessairement nous copier pour goûter la

félicité suprême? Les femmes devraient craindre,--au lieu de

l'envier,--tout ce qui les fait ressembler aux hommes. Ignorent-elles

donc qu'à trop nous imiter, leur influence risque de s'amoindrir? «Le

rôle social des femmes n'est grand, a écrit Henry Fouquier avec son

admirable bon sens, que parce qu'il est autre que celui des hommes. Si

elles avaient la tribune, elles perdraient le salon; si elles avaient le

club, elles perdraient le foyer[6].» A vivre d'une vie trop masculine,

la femme dépouillerait même ce qui fait son charme, à savoir la retenue

et la grâce, l'élégance et la pudeur. Et le jour où elle serait aussi

laide, aussi brutale et aussi grossière que nous (suis-je assez

modeste?) son règne serait fini et son sexe découronné.

[Note 6: _Les Femmes gui votent._ Annales politiques et littéraires du

15 avril 1896.]

J'en appelle au témoignage peu suspect des femmes clairvoyantes qui ont

épousé plus ou moins les idées nouvelles. C'est d'abord Mme Nelly

Lieutier, poète et romancière, à laquelle j'emprunte cette curieuse

pensée: «La femme qui se masculinisera pour prouver son égalité avec

l'homme, manque absolument son but, en prouvant qu'elle ne se croit pas

égale à ce dernier en restant femme. Pour prouver cette égalité

absolument réelle, elle doit rester femme et montrer ainsi sa valeur en

l'utilisant au profit de tous.» C'est ensuite Mme Jeanne Rival, une

journaliste, qui déclare ceci: «Savoir, jusque dans nos revendications

et l'exercice des professions viriles, demeurer parfaitement femmes par

le caractère, les manières et même et surtout la toilette, là est le

secret de notre réussite. En une lutte où nous avons besoin de tous nos

moyens, pourquoi dédaigner ce puissant auxiliaire que la nature nous

donna: le charme[7]?»

[Note 7: _La Femme moderne par elle-même._ Revue encyclopédique du 28

novembre 1896, pp. 873 et 883.]

Faisons des voeux pour que, docile à ces conseils, la femme reste femme

par l'élégance de ses manières et la délicatesse de sa nature, comme

elle l'est par la tendresse de son âme, par la sensibilité émue et la

douce pitié qui l'inclinent vers la douleur, par ce besoin de dévouement

et de sacrifice qui verse un baume sur toutes les blessures. Qu'elle se

dise que ce n'est point affranchir et améliorer son sexe que d'en faire

une contrefaçon et une caricature de l'homme. Qu'elle nous prenne ce que

nous avons de bon, qu'elle nous laisse ce que nous avons de laid.

Qu'elle se rappelle ces paroles de La Bruyère: «Un beau visage est le

plus beau des spectacles.»--«Une belle femme qui a les qualités d'un

honnête homme est ce qu'il y a au monde d'un commerce plus délicieux:

l'on trouve en elle tout le mérite des deux sexes.» Ceux qui aiment

sincèrement la femme ne lui tiendront jamais un autre langage.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 36 / 203 题