SOMMAIRE

I.--LE FÉMINISME OPPORTUNISTE.--SON PROGRAMME.--SPORTS

VIRILS.--CE QU'ON ATTEND DE LA BICYCLETTE.

II.--LA QUESTION DE LA CULOTTE ET DU CORSET.--POURQUOI LE

COSTUME FÉMININ SE MASCULINISE.--EXAGÉRATIONS FÂCHEUSES.

III.--LA FEMME A TORT DE COPIER L'HOMME.--QU'EST-CE QU'UNE

BELLE FEMME?

I

Plus adroite et plus efficace est la tactique de certaines femmes

supérieures qui, bien que nourrissant peut-être au fond du coeur des

espérances aussi révolutionnaires, se gardent prudemment de les avouer

et, modérées de ton, correctes d'allure, diplomates consommées,

opportunistes insinuantes, montrent patte de velours à l'éternel ennemi

qu'elles se flattent de désarmer et d'affaiblir, d'autant plus

facilement qu'elles l'auront moins effarouché.

Pour l'instant, ce brillant état-major, convaincu de l'impossibilité de

révolutionner effectivement les croyances et les lois, se contente de

révolutionner les moeurs et les coutumes, ce qui est plus habile. Par

application de ce plan, la consigne est donnée aux femmes éprises des

grandes destinées que l'avenir réserve à leur sexe, de ceindre leurs

reins, d'exercer leurs muscles et d'endurcir leurs membres. Le conseil a

du bon: il n'est guère d'âme valeureuse en un corps débile. A qui brigue

l'honneur de nous disputer les emplois dont nous détenons le monopole,

il faut bien, pour égaliser la lutte, égaliser préalablement les forces.

Émule de l'homme par l'énergie morale, aspirant à l'atteindre et à le

contre-balancer par la puissance intellectuelle, la femme est obligée,

sous peine de faillir à ses espérances, de s'appliquer d'urgence à

développer sa vigueur physique pour accroître sa résistance et ses

moyens d'action offensive. Rien de plus logique. Les travaux de tête,

qui surmènent déjà trop souvent les garçons, auraient vite fait

d'épuiser les filles, si celles-ci ne fortifiaient leur tempérament et

ne trempaient virilement leur organisme.

Ces dames ont donc la prétention de nous arracher même le privilège de

la force musculaire. Et leur sexe conspire avec elles: jeunes femmes et

jeunes filles s'adonnent avec passion aux exercices violents. Elles

excellent dans tous les sports à la mode. Elles nagent comme des sirènes

et ferraillent comme des amazones; elles chassent, comme Diane, le petit

et le gros gibier; elles font de l'équitation, de la gymnastique, de la

bicyclette surtout.

La bicyclette! Parlons-en,--bien qu'on abuse peut-être du cyclisme dans

les conversations. Cette nouveauté a ses dévots qui en disent tout le

bien imaginable, et ses détracteurs qui l'accusent de tout le mal

possible. Quoique j'aie peine à voir dans la bicyclette tant de choses

considérables, il faut pourtant reconnaître, sans verser dans

l'hyperbole, que le féminisme fonde de grandes espérances sur cette

petite mécanique. Au théâtre et dans le roman, la bicyclette nous est

présentée comme le symbole et le véhicule de l'émancipation féminine. Et

ce qui est plus décisif, nous avons entendu l'honorable présidente d'un

congrès féministe, qui ne passe point pour une évaporée, recommander

chaudement, dans son discours de clôture, l'usage fréquent de la

bicyclette, ajoutant qu'elle est un «moyen mis à la disposition des

femmes pour se rapprocher économiquement du sexe masculin.» En termes

plus clairs, on espère que la pédale libératrice contribuera

efficacement à l'abolition de la domestication des femmes.

Et de fait, l'habitude de courir par les grands chemins et de vagabonder

sur les plages affranchira vraisemblablement ces dames d'un grand nombre

d'entraves que leur impose encore notre état social suranné. Il n'y a

pas à dire: la bicyclette est un admirable instrument d'indépendance.

Avec elle, pour peu qu'on ait le coeur sensible, il y a mille chances de

tomber, un jour ou l'autre, du côté où l'on penche, dans les bras d'un

ami complaisant ou d'une amie charitable. Je conseillerai donc, en

passant, à tous les ménages de pédaler de compagnie. C'est au mari qu'il

appartient de relever sa femme. Hors de sa présence, les chutes

pourraient être plus graves. Point de doute, en tout cas, que la

bicyclette ne permette à l'Ève future de se décharger sur des

mercenaires des soins du ménage, de la surveillance des enfants et de la

garde du foyer. Et comme un nourrisson à élever est un bagage assez

gênant pour une mère nomade, on s'appliquera de son mieux à prévenir la

surabondance des mioches importuns. Le cyclisme n'est pas précisément un

remède à la dépopulation.

Mais il autorise et nécessite de si libres mouvements et de si viriles

toilettes! Et le féminisme s'en réjouit. Car la femme a quelque chance

de se rapprocher de l'homme, en prenant ses allures et en copiant ses

costumes. S'il était permis d'user de néologismes barbares, je dirais

même qu'il n'est que de «masculiniser» la mode pour «garçonnifier» la

femme. Un honnête homme du grand siècle eût écrit, en meilleur style,

que les habits ont une action sur les bienséances et que les dehors

peuvent corrompre les moeurs.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 34 / 203 题