III

Si, en effet, je considère d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie,

je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles

qu'autrefois, les exigences économiques la poussent de plus en plus à

rechercher les emplois virils pour se créer une existence indépendante.

Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant

leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour

suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les goûts

sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la

paternité, se disent qu'il est plus économique d'entretenir une

maîtresse que d'élever une famille. Et voilà pourquoi tant d'honnêtes

demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isolées

gagnent leur vie, nous les voyons assiéger les portes de toutes les

«administrations» et s'épuiser à la conquête de tous les diplômes. Ne

vaut-il pas mieux s'acharner à un travail honorable que s'abandonner aux

tentations de la «vie facile»?

Quant à la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler

trop malignement, il serait puéril de cacher qu'elle est en train de

perdre, en certains milieux, la fraîcheur d'âme, la réserve ingénue, le

parfait équilibre de ses devancières. Aura-t-elle l'esprit aussi droit,

la santé aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anémie l'a déjà

touchée, et la névrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois

n'existe plus en province: on en trouverait des milliers même à Paris.

Beaucoup sont aussi sévèrement élevées que le furent leurs grand'mères.

On ne les voit point au théâtre; elles ne sortent jamais sans être

accompagnées; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de

trois fois avec le même jeune homme. Toutes ces «convenances»,

d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont

trop routinières en France pour que ces recluses se puissent transformer

rapidement en évaporées.

Et pourtant, ne vous est-il jamais arrivé de rencontrer dans un salon,

de ces charmantes petites personnes, précocement développées, instruites

et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse

tranquille qui déconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes,

joignant la coquetterie à l'assurance et l'impertinence à la séduction,

sortes de roses de salon, prématurément écloses, dont le charme attirant

ne cache point assez les épines? Très positives et très renseignées, ces

demoiselles «Sans-gêne» ont déjà, semble-t-il, l'expérience de la vie.

N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades.

Sous prétexte de franchise et de sincérité, nous n'épargnons pas à leurs

oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons

traîner sur la table de famille les livres les moins propres à

entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu à peu le

respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mêmes, jointes à une

instruction plus avancée, ouvrent leur imagination à mille choses qu'on

s'appliquait jadis à leur cacher soigneusement. De là, ce type nouveau

de jeune fille indépendante, moqueuse, à l'intelligence vive et

inquiétante, qui commence à nous apparaître, même en province. Et comme,

suivant la très sage remarque de Mme Arvède Barine, «les audaces de

pensée mènent sûrement les natures faibles ou impressionnables aux

audaces de conduite», je me demande, en vérité, si cette jeune fille,

élevée à jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une

«émancipée» dans le sens défavorable du mot,--sera plus tard aussi

docile que ses aînées aux conseils et aux directions de son mari, aussi

fidèle à son intérieur et, chose plus grave, aussi dévouée aux tâches

sacrées de la maternité.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 21 / 203 题