Si, en effet, je considère d'abord la jeune fille de petite bourgeoisie,
je constate que, faute de trouver des occasions de mariage aussi faciles
qu'autrefois, les exigences économiques la poussent de plus en plus à
rechercher les emplois virils pour se créer une existence indépendante.
Combien de jeunes gens appartenant aux classes moyennes, qui, raisonnant
leur vie et calculant leur avenir, ne se sentent pas assez riches pour
suffire au luxe d'une jeune fille dont la dot est mince et les goûts
sont ruineux? D'autres, que le libertinage effraie moins que la
paternité, se disent qu'il est plus économique d'entretenir une
maîtresse que d'élever une famille. Et voilà pourquoi tant d'honnêtes
demoiselles restent filles. Et comme il faut bien que ces isolées
gagnent leur vie, nous les voyons assiéger les portes de toutes les
«administrations» et s'épuiser à la conquête de tous les diplômes. Ne
vaut-il pas mieux s'acharner à un travail honorable que s'abandonner aux
tentations de la «vie facile»?
Quant à la jeune fille de la riche bourgeoisie, sans vouloir en parler
trop malignement, il serait puéril de cacher qu'elle est en train de
perdre, en certains milieux, la fraîcheur d'âme, la réserve ingénue, le
parfait équilibre de ses devancières. Aura-t-elle l'esprit aussi droit,
la santé aussi ferme, le coeur aussi vaillant? L'anémie l'a déjà
touchée, et la névrose la guette. Non que la jeune fille d'autrefois
n'existe plus en province: on en trouverait des milliers même à Paris.
Beaucoup sont aussi sévèrement élevées que le furent leurs grand'mères.
On ne les voit point au théâtre; elles ne sortent jamais sans être
accompagnées; elles savent qu'il est de mauvais ton de danser plus de
trois fois avec le même jeune homme. Toutes ces «convenances»,
d'ailleurs, leur semblent parfaitement ennuyeuses. Mais les moeurs sont
trop routinières en France pour que ces recluses se puissent transformer
rapidement en évaporées.
Et pourtant, ne vous est-il jamais arrivé de rencontrer dans un salon,
de ces charmantes petites personnes, précocement développées, instruites
et malicieuses, ne doutant de rien et parlant de tout avec une hardiesse
tranquille qui déconcerte les vieilles gens et amuse les jeunes,
joignant la coquetterie à l'assurance et l'impertinence à la séduction,
sortes de roses de salon, prématurément écloses, dont le charme attirant
ne cache point assez les épines? Très positives et très renseignées, ces
demoiselles «Sans-gêne» ont déjà, semble-t-il, l'expérience de la vie.
N'en marquons point de surprise: nous traitons nos enfants en camarades.
Sous prétexte de franchise et de sincérité, nous n'épargnons pas à leurs
oreilles les libres propos et les conversations hardies; nous laissons
traîner sur la table de famille les livres les moins propres à
entretenir la retenue et la modestie; bref, nous perdons peu à peu le
respect de l'enfance. Si bien que nos imprudences mêmes, jointes à une
instruction plus avancée, ouvrent leur imagination à mille choses qu'on
s'appliquait jadis à leur cacher soigneusement. De là, ce type nouveau
de jeune fille indépendante, moqueuse, à l'intelligence vive et
inquiétante, qui commence à nous apparaître, même en province. Et comme,
suivant la très sage remarque de Mme Arvède Barine, «les audaces de
pensée mènent sûrement les natures faibles ou impressionnables aux
audaces de conduite», je me demande, en vérité, si cette jeune fille,
élevée à jouir de la vie pour son propre compte,--sans faire une
«émancipée» dans le sens défavorable du mot,--sera plus tard aussi
docile que ses aînées aux conseils et aux directions de son mari, aussi
fidèle à son intérieur et, chose plus grave, aussi dévouée aux tâches
sacrées de la maternité.