Après avoir constaté que les réalités du présent et les prévisions de
l'avenir nous révèlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez
la bourgeoise de demain, une tendance à secouer la suprématie masculine,
il est temps d'observer, à leur décharge, que les hommes n'ont point le
droit de s'en laver les mains. Est-ce donc à la femme qu'incombe la
responsabilité de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles
croyances? Quel sexe a ébranlé les assises de la famille? Tout ce qui
faisait jadis la femme respectueuse de l'autorité maritale, tout ce qui
justifiait le droit de commander pour l'époux et le devoir d'obéir pour
l'épouse, c'est-à-dire les antiques notions d'ordre, de hiérarchie, de
sujétion, les sentiments de modestie, de patience et de résignation, nos
moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dénoncé comme
un tissu de préjugés surannés et accablants dont il importait d'alléger
les épaules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqué l'égalité
civile et politique, que le goût du nivellement s'est insinué dans tous
les esprits et jusque dans les ménages. Et nous nous étonnons que la
plus belle moitié du genre humain traite la subordination de son sexe de
non-sens et d'iniquité! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons
convaincue de l'humiliation qu'entraîne toute obéissance! Quoi de plus
naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et maître? Nous en avons
fait nous-mêmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en
impose de moins en moins à la femme contemporaine, la faute en revient à
ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment décrié.
Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes,
les lois n'ont en vue que l'intérêt particulier des hommes, nous voyons
des audacieuses,--encouragées d'ailleurs dans leurs velléités de révolte
par nos meilleurs écrivains,--qui se lèvent de toutes parts et, sous
prétexte qu'elles souffrent de la place subordonnée que nos codes leur
ont faite impérieusement, somment le législateur de reviser la
constitution économique et sociale de la famille française. Liberté,
égalité, fraternité, voilà leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles
entendent être libres, c'est-à-dire maîtresses de leurs biens, de leurs
actes, de leur vie. Elles veulent être les égales de l'homme, en fait et
en droit, de par les moeurs et les lois. Grâce à quoi, la fraternité
fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite
pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grâce de l'aimer comme
un frère!
Aux hommes débonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette
révolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: «Nos pères
ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de
leurs frères, de leurs maris. Aussitôt qu'elles auront seulement
commencé d'être vos égales, elles seront devenues vos supérieures.»