IV

Après avoir constaté que les réalités du présent et les prévisions de

l'avenir nous révèlent, chez la bourgeoise d'aujourd'hui et surtout chez

la bourgeoise de demain, une tendance à secouer la suprématie masculine,

il est temps d'observer, à leur décharge, que les hommes n'ont point le

droit de s'en laver les mains. Est-ce donc à la femme qu'incombe la

responsabilité de l'effondrement des vieilles traditions et des vieilles

croyances? Quel sexe a ébranlé les assises de la famille? Tout ce qui

faisait jadis la femme respectueuse de l'autorité maritale, tout ce qui

justifiait le droit de commander pour l'époux et le devoir d'obéir pour

l'épouse, c'est-à-dire les antiques notions d'ordre, de hiérarchie, de

sujétion, les sentiments de modestie, de patience et de résignation, nos

moralistes, dramaturges, romanciers ou politiciens l'ont dénoncé comme

un tissu de préjugés surannés et accablants dont il importait d'alléger

les épaules de la femme moderne. Ils ont si bien revendiqué l'égalité

civile et politique, que le goût du nivellement s'est insinué dans tous

les esprits et jusque dans les ménages. Et nous nous étonnons que la

plus belle moitié du genre humain traite la subordination de son sexe de

non-sens et d'iniquité! Prenez donc garde, mes amis, que nous l'avons

convaincue de l'humiliation qu'entraîne toute obéissance! Quoi de plus

naturel qu'elle se rebiffe contre son seigneur et maître? Nous en avons

fait nous-mêmes une insoumise. Si donc le respect de l'ordre ancien en

impose de moins en moins à la femme contemporaine, la faute en revient à

ceux d'entre nous qui l'ont imprudemment décrié.

Et comme il est d'opinion courante que, faites seulement par les hommes,

les lois n'ont en vue que l'intérêt particulier des hommes, nous voyons

des audacieuses,--encouragées d'ailleurs dans leurs velléités de révolte

par nos meilleurs écrivains,--qui se lèvent de toutes parts et, sous

prétexte qu'elles souffrent de la place subordonnée que nos codes leur

ont faite impérieusement, somment le législateur de reviser la

constitution économique et sociale de la famille française. Liberté,

égalité, fraternité, voilà leur devise. Elles nous l'ont prise. Elles

entendent être libres, c'est-à-dire maîtresses de leurs biens, de leurs

actes, de leur vie. Elles veulent être les égales de l'homme, en fait et

en droit, de par les moeurs et les lois. Grâce à quoi, la fraternité

fera du mariage une aimable camaraderie. Pourvu que le mari ne traite

pas sa femme en subalterne, celle-ci lui fera la grâce de l'aimer comme

un frère!

Aux hommes débonnaires qui ne s'offusqueraient point de cette

révolution, je me contenterai de rappeler le mot de Caton: «Nos pères

ont voulu que les femmes fussent en la puissance de leurs pères, de

leurs frères, de leurs maris. Aussitôt qu'elles auront seulement

commencé d'être vos égales, elles seront devenues vos supérieures.»

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 22 / 203 题