Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en récriminations
indignées contre les tendances d'émancipation féminine, et qui pourtant
ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les
questions du ménage. Combien même repoussent la lettre du féminisme et
en pratiquent l'esprit dans leur intérieur avec une admirable sérénité?
Ne leur parlez point d'une femme médecin ou avocat: elles hausseront les
épaules avec mépris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront
qu'une femme abdique les qualités de son sexe. Mais que leur mari élève
la voix pour émettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux
sera mal reçu. Ces dames ont la prétention de prendre toutes les
décisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent
leurs volontés, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la
cuisine que pour mieux régenter le père et les enfants. L'égalité des
droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne
se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur
vie, en subordonnant l'autorité maritale à leur autorité propre. Pour
elles, le féminisme est sans objet, car leur petite révolution est
faite. Elles ont pris déjà la place du maître.
On rapporte même que bon nombre de femmes chrétiennes conspirent, de
coeur, avec leurs soeurs les plus émancipées. Non qu'elles ne soient un
peu gênées par la condamnation que Dieu lui-même a portée contre notre
première mère: «Tu seras assujettie à l'homme.» Mais ces
arrière-petites-filles d'Ève se persuadent sans trop de peine que,
l'homme ayant généralement failli aux devoirs de protection, d'amour et
de fidélité que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de
rompre un contrat si mal observé et de revendiquer, à titre de
dédommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par
les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal
gouvernée par le père. Ne pouvant réformer l'homme, n'est-il pas juste
de transformer la femme? Puisque le maître s'abaisse, il faut bien que
l'esclave s'élève. Si donc le sexe fort ne veille pas à donner plus de
satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre à voir sa femme, si
bonne dévote qu'elle soit, réclamer pour elle-même, avec une insistance
croissante, l'autorité dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.
A toutes ces mécontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises,
qui deviennent légion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez
barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques à tout faire et
qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du
conservatoire ou font de l'aquarelle comme un lauréat des beaux-arts, la
confinent dans leur ménage avec obligation de soigner le menu et de
surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est même d'assez vaniteux
pour choyer, parer, orner, gâter leur femme, moins pour elle-même que
pour la satisfaction égoïste du maître, comme un pacha en use avec une
beauté de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un
meuble de luxe, ne se gênent pas de la renvoyer, quand elle se mêle de
politique ou de littérature, à son journal de mode, à sa couturière et à
ses chiffons? Et Monsieur qui est commerçant ou industriel, n'a pas le
plus petit diplôme! Et Madame a son brevet supérieur! Est-ce tolérable?
Adam a-t-il reçu Ève des mains de Dieu pour en faire une cuisinière
surmenée ou une oisive assujettie? Ni femme de ménage ni poupée de
salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que
sera-ce lorsqu'elles seront bachelières, licenciées ou doctoresses?
Elles ne voudront plus épouser que des académiciens.
Pour rester sérieux, je ne crois pas outrepasser la vérité en disant que
beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se
jugent très supérieures à leurs maris. De là, un malaise, un dépit, une
soumission mal supportée, où j'ai le droit de voir un germe de révolte
future qui ne peut, hélas! que se développer rapidement au coeur des
générations nouvelles.