II

Nombreuses sont les femmes qui ne tarissent point en récriminations

indignées contre les tendances d'émancipation féminine, et qui pourtant

ne se font aucun scrupule de trancher souverainement toutes les

questions du ménage. Combien même repoussent la lettre du féminisme et

en pratiquent l'esprit dans leur intérieur avec une admirable sérénité?

Ne leur parlez point d'une femme médecin ou avocat: elles hausseront les

épaules avec mépris. A exercer de pareilles fonctions, elles vous diront

qu'une femme abdique les qualités de son sexe. Mais que leur mari élève

la voix pour émettre une opinion ou donner un conseil, le malheureux

sera mal reçu. Ces dames ont la prétention de prendre toutes les

décisions et toutes les initiatives; elles imposent leurs vues, dictent

leurs volontés, et finalement n'abandonnent le gouvernement de la

cuisine que pour mieux régenter le père et les enfants. L'égalité des

droits de la femme et du mari est un sujet qui les offense; et elles ne

se doutent pas qu'elles vont beaucoup plus loin dans la pratique de leur

vie, en subordonnant l'autorité maritale à leur autorité propre. Pour

elles, le féminisme est sans objet, car leur petite révolution est

faite. Elles ont pris déjà la place du maître.

On rapporte même que bon nombre de femmes chrétiennes conspirent, de

coeur, avec leurs soeurs les plus émancipées. Non qu'elles ne soient un

peu gênées par la condamnation que Dieu lui-même a portée contre notre

première mère: «Tu seras assujettie à l'homme.» Mais ces

arrière-petites-filles d'Ève se persuadent sans trop de peine que,

l'homme ayant généralement failli aux devoirs de protection, d'amour et

de fidélité que Dieu lui avait prescrits, la femme a bien le droit de

rompre un contrat si mal observé et de revendiquer, à titre de

dédommagement, et la disposition de sa dot, si souvent compromise par

les gaspillages du mari, et la direction de la famille parfois si mal

gouvernée par le père. Ne pouvant réformer l'homme, n'est-il pas juste

de transformer la femme? Puisque le maître s'abaisse, il faut bien que

l'esclave s'élève. Si donc le sexe fort ne veille pas à donner plus de

satisfaction au sexe faible, l'homme doit s'attendre à voir sa femme, si

bonne dévote qu'elle soit, réclamer pour elle-même, avec une insistance

croissante, l'autorité dont il use si mal. Qui quitte sa place la perd.

A toutes ces mécontentes, il convient d'ajouter enfin les incomprises,

qui deviennent légion. Croiriez-vous qu'il est encore des maris assez

barbares pour traiter leurs femmes comme des domestiques à tout faire et

qui, oubliant qu'elles jouent du piano comme un premier prix du

conservatoire ou font de l'aquarelle comme un lauréat des beaux-arts, la

confinent dans leur ménage avec obligation de soigner le menu et de

surveiller les mioches? Croiriez-vous qu'il en est même d'assez vaniteux

pour choyer, parer, orner, gâter leur femme, moins pour elle-même que

pour la satisfaction égoïste du maître, comme un pacha en use avec une

beauté de son harem, et qui, la tenant pour une chose de prix, pour un

meuble de luxe, ne se gênent pas de la renvoyer, quand elle se mêle de

politique ou de littérature, à son journal de mode, à sa couturière et à

ses chiffons? Et Monsieur qui est commerçant ou industriel, n'a pas le

plus petit diplôme! Et Madame a son brevet supérieur! Est-ce tolérable?

Adam a-t-il reçu Ève des mains de Dieu pour en faire une cuisinière

surmenée ou une oisive assujettie? Ni femme de ménage ni poupée de

salon, tel est le voeu secret de plus d'une de nos contemporaines. Que

sera-ce lorsqu'elles seront bachelières, licenciées ou doctoresses?

Elles ne voudront plus épouser que des académiciens.

Pour rester sérieux, je ne crois pas outrepasser la vérité en disant que

beaucoup de femmes modernes, dans les conditions les plus diverses, se

jugent très supérieures à leurs maris. De là, un malaise, un dépit, une

soumission mal supportée, où j'ai le droit de voir un germe de révolte

future qui ne peut, hélas! que se développer rapidement au coeur des

générations nouvelles.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 20 / 203 题