II.--LES ÉMANCIPÉES SANS LE SAVOIR.--LA FAILLITE DU MARI.

III.--LES JEUNES FILLES DE LA PETITE ET DE LA HAUTE

BOURGEOISIE.--SOUCIS D'AVENIR DES PREMIÈRES, GOÛTS

D'INDÉPENDANCE DES SECONDES; HARDIESSE ET PRÉCOCITÉ DES

UNES ET DES AUTRES.

IV.--LES FAUTES DE L'HOMME.--LA FEMME LUI PREND SES IDÉES

D'INDÉPENDANCE.

I

Bien que la femme de nos classes moyennes se montre des moins

accessibles à la contagion des nouveautés ambiantes, bien que la

bourgeoise de France soit la mieux avertie de ses devoirs et la plus

fidèle à ses obligations, il n'est pas sérieusement contestable qu'elle

a subi, depuis un demi-siècle, au moral et au physique, de très

appréciables déformations. Ouvrez un album de famille et rapprochez les

photographies de nos mères de celles de leurs petites-filles: le

contraste est frappant. Il s'accentuera encore si vous comparez l'image

de nos jeunes contemporaines aux vieux portraits de nos bonnes et

simples aïeules d'il y a quatre-vingts ans. Impossible de ne point

remarquer combien l'attitude de celles-ci est humble et leur regard

modeste. On lit dans la plupart de ces physionomies douces et paisibles,

dans les yeux baissés, dans ces apparences discrètes, le goût de

l'obéissance, la crainte du bruit, l'habitude de la soumission. Tout

autre est la jeune femme, et surtout la jeune fille d'aujourd'hui: le

buste droit, la tête haute, le regard direct et sûr, un air de volonté,

d'indépendance et de commandement, révèlent en leur âme quelque chose de

masculin qui n'aime pas à céder et qui se flatte de conquérir.

Si doucement que cette métamorphose se soit opérée, la bourgeoise

d'aujourd'hui ne ressemble plus tout à fait à la bourgeoise d'autrefois

qui, timide, réservée, ingénue, élevée simplement avec des précautions

jalouses, moins pour elle-même que pour son futur mari, s'habituait dès

l'enfance à une vie cachée, réglée, disciplinée, toute de paix

intérieure et de recueillement domestique. Ses parents lui inculquaient

de bonne heure tous les respects: le respect de la famille, le respect

du temps, le respect de l'ordre et aussi (ne riez pas!) le respect du

pain, et même le respect du linge que parfois l'aïeule avait filé de ses

mains tremblantes, que la fille en se mariant héritait de sa mère, qu'on

lessivait à la maison, qu'on reprisait avec soin, et dont les piles,

parfumées de lavande et attentivement surveillées, s'étageaient avec une

impeccable régularité, dans les grandes armoires en coeur de chêne

sculpté, sortes d'arches saintes où les nouveaux ménages gardaient, avec

les vieilles reliques du passé, un peu du souvenir embaumé des ancêtres.

Que nous sommes loin de ces calmes habitudes et de ces douces images!

Nos classes moyennes n'ont point échappé à la fièvre du siècle

finissant. Sont-elles si rares--à Paris surtout,--ces jeunes femmes de

la meilleure bourgeoisie qui, victimes de notre malaise social, ayant

dépouillé l'ignorance naïve de leurs aînées, sans acquérir l'énergie

virile qu'elles ambitionnent et qui les fuit, tour à tour impatientes

d'action et alanguies par le rêve, sollicitées tantôt par le scepticisme

auquel les incline leur demi-science, tantôt par les pieuses croyances

auxquelles les ramène un secret penchant de leur coeur, ambitieuses

d'apprendre et de savoir, inquiètes de comprendre et de douter, anémiées

par l'étude, éprises d'une vie plus résolue, plus libre, plus agissante,

et troublées par les risques probables et les accidents possibles de

l'inconnu qui les attire, hésitent, se tourmentent et, s'énervant à

chercher leur voie dans les ténèbres, perdent inévitablement la paix de

l'âme et compromettent souvent la paix du foyer? L'époque où nous vivons

est l'âge critique de la femme intellectuelle.

On me dira que la provinciale est plus tranquille et plus sage. Il n'y a

point de doute: ces curiosités et ces inquiétudes d'esprit ne hantent

que les têtes déjà grisées par les vapeurs capiteuses de l'esprit

nouveau. On m'assure pourtant que, dans les milieux élégants, il ne

suffit plus à l'ambition des femmes de mériter la réputation de bonnes

ménagères, expertes aux choses de la cuisine, habiles à tourner un

bouquet, à orner un salon, à composer même quelque chef-d'oeuvre sucré,

crème, liqueur ou confitures. Les plus indépendantes ne se résignent

point, sans quelque souffrance mal dissimulée, au simple rôle de mères

tendres, dévouées, robustes et fécondes, surveillant l'office et

gouvernant leur intérieur. Nos grand'mères se trouvaient bien de cette

fonction modeste,--et nos grands-pères aussi. A vrai dire, le passé n'en

concevait point d'autre. La femme à son ménage, le mari à son travail;

et la famille était heureuse. Tout cela prend aux yeux de certaines

femmes riches et dédaigneuses un air de vulgarité misérable. Et pour peu

qu'elles aient l'humeur altière et l'âme dominatrice, on peut être sûr

qu'elles feront bon marché de l'autorité maritale.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 19 / 203 题