Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mécontente
des prérogatives de son conjoint.
C'est une illusion très humaine d'attribuer mille qualités aux
malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de supérieure honnêteté,
l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrière que
l'habitude se perd d'en voir les défauts et les vices. Tandis que les
avocats du peuple nous représentent, avec emphase, le ménage du
prolétaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons
nous-mêmes si naturellement à plaindre les classes besogneuses, nous
compatissons si généralement à leurs labeurs, à leurs misères, nous
essayons, avec une bonne volonté si unanime, de les consoler, de les
éclairer, de les assister,--sans toujours y réussir,--que notre raison
est devenue peu à peu la dupe de notre coeur. Et finalement égarés par
les déclamations, plus généreuses qu'impartiales, d'une démocratie qui
prête toutes sortes de défauts aux riches et toutes sortes de qualités
aux pauvres, abusés par nos propres complaisances envers nos frères
déshérités, nous avons oublié le mal vers lequel ils descendent pour ne
voir que le bien vers lequel nous voudrions les élever.
Or, la femme ouvrière se charge de nous rappeler au sentiment des
réalités; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait
d'observation à peu près générale que la femme du peuple, quels que
soient les trésors de courage, de dévouement et de résignation dont son
coeur déborde, commence à se prendre de lassitude et d'impatience à
peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un débauché. Elle réclame avec
instance le droit de disposer de ses économies, de les placer, de les
défendre, de les arracher aux folles prodigalités du mari. Elle n'a plus
foi dans son homme. A qui la faute?
Ce m'est une joie de reconnaître qu'un ménage de bons travailleurs doit
être salué de tous les respects des honnêtes gens. Pour ma part, je le
trouve simplement admirable. L'ouvrier rangé, bon époux et bon père, est
un sage, un philosophe en blouse, un héros sans le savoir, une sorte de
saint obscur et caché. Il fait honneur à l'espèce humaine. Mais en
tenant cette élite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible
de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la
dignité du travail et le mérite de la sobriété, l'efficacité rédemptrice
de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui
à l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de
l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur
l'ancêtre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrigé de
quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses
devoirs, plus conscient de ses véritables intérêts, plus attaché à sa
patrie, plus fidèle à sa femme, plus dévoué à ses enfants? S'il est plus
instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honoré par l'opinion,
est-il moins envieux? Encore que mieux payé, est-il plus économe et plus
prévoyant? A vrai dire, la fièvre de jouissance, dont cette fin de
siècle est comme brûlée, pousse l'ouvrier aux folles dépenses, le
détournant peu à peu de ses habitudes d'épargne et de ses obligations de
famille. Et l'épouse se lasse de la dissipation du mari; et la mère
s'irrite de l'égoïsme du père. Que d'argent laissé sur le comptoir des
marchands de vin! Que de salaires dévorés dans les rigolades des mauvais
lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la
famille ouvrière est en train de mourir d'intempérance et d'immoralité?
Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal
est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste
point de vue, les extrêmes se touchent et se ressemblent; c'est
l'égalité des bêtes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou
du vin de Suresne de maigre qualité, entretenir une gueuse des
boulevards extérieurs ou une actrice des grands théâtres, s'acoquiner
aux décavés de la grande vie ou aux louches habitués des barrières,
faire la fête en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en
cotillon fané, c'est toujours l'humanité qui se dégrade et s'encanaille.