II

Et tout d'abord, la femme du peuple est vaguement lasse ou mécontente

des prérogatives de son conjoint.

C'est une illusion très humaine d'attribuer mille qualités aux

malheureux. L'infortune nous paraissant un gage de supérieure honnêteté,

l'usage s'est introduit de dire tant de bien de la famille ouvrière que

l'habitude se perd d'en voir les défauts et les vices. Tandis que les

avocats du peuple nous représentent, avec emphase, le ménage du

prolétaire comme le dernier refuge de toutes les vertus, nous inclinons

nous-mêmes si naturellement à plaindre les classes besogneuses, nous

compatissons si généralement à leurs labeurs, à leurs misères, nous

essayons, avec une bonne volonté si unanime, de les consoler, de les

éclairer, de les assister,--sans toujours y réussir,--que notre raison

est devenue peu à peu la dupe de notre coeur. Et finalement égarés par

les déclamations, plus généreuses qu'impartiales, d'une démocratie qui

prête toutes sortes de défauts aux riches et toutes sortes de qualités

aux pauvres, abusés par nos propres complaisances envers nos frères

déshérités, nous avons oublié le mal vers lequel ils descendent pour ne

voir que le bien vers lequel nous voudrions les élever.

Or, la femme ouvrière se charge de nous rappeler au sentiment des

réalités; car elle en souffre, elle en pleure. C'est un fait

d'observation à peu près générale que la femme du peuple, quels que

soient les trésors de courage, de dévouement et de résignation dont son

coeur déborde, commence à se prendre de lassitude et d'impatience à

peiner pour un ivrogne, un paresseux ou un débauché. Elle réclame avec

instance le droit de disposer de ses économies, de les placer, de les

défendre, de les arracher aux folles prodigalités du mari. Elle n'a plus

foi dans son homme. A qui la faute?

Ce m'est une joie de reconnaître qu'un ménage de bons travailleurs doit

être salué de tous les respects des honnêtes gens. Pour ma part, je le

trouve simplement admirable. L'ouvrier rangé, bon époux et bon père, est

un sage, un philosophe en blouse, un héros sans le savoir, une sorte de

saint obscur et caché. Il fait honneur à l'espèce humaine. Mais en

tenant cette élite pour aussi nombreuse qu'on le voudra, est-il possible

de soutenir que les masses populaires comprennent de mieux en mieux la

dignité du travail et le mérite de la sobriété, l'efficacité rédemptrice

de l'effort et du renoncement? Quand on compare l'ouvrier d'aujourd'hui

à l'ouvrier d'autrefois,--qu'il s'agisse de l'ouvrier des champs ou de

l'ouvrier des villes,--est-il croyable que le moderne l'emporte sur

l'ancêtre? S'est-il donc enrichi de vertus nouvelles ou corrigé de

quelque ancien vice? Est-il plus laborieux, plus soucieux de ses

devoirs, plus conscient de ses véritables intérêts, plus attaché à sa

patrie, plus fidèle à sa femme, plus dévoué à ses enfants? S'il est plus

instruit, est-il plus moral? Bien que soutenu et honoré par l'opinion,

est-il moins envieux? Encore que mieux payé, est-il plus économe et plus

prévoyant? A vrai dire, la fièvre de jouissance, dont cette fin de

siècle est comme brûlée, pousse l'ouvrier aux folles dépenses, le

détournant peu à peu de ses habitudes d'épargne et de ses obligations de

famille. Et l'épouse se lasse de la dissipation du mari; et la mère

s'irrite de l'égoïsme du père. Que d'argent laissé sur le comptoir des

marchands de vin! Que de salaires dévorés dans les rigolades des mauvais

lieux! Est-ce trop dire que, dans nos grands centres industriels, la

famille ouvrière est en train de mourir d'intempérance et d'immoralité?

Et que personne ne triomphe de cette affligeante constatation: le mal

est aussi grand dans les hautes que dans les basses classes. A ce triste

point de vue, les extrêmes se touchent et se ressemblent; c'est

l'égalité des bêtes. Se griser avec du champagne de nos grands crus ou

du vin de Suresne de maigre qualité, entretenir une gueuse des

boulevards extérieurs ou une actrice des grands théâtres, s'acoquiner

aux décavés de la grande vie ou aux louches habitués des barrières,

faire la fête en habit noir ou en blouse bleue, en robe de soie, ou en

cotillon fané, c'est toujours l'humanité qui se dégrade et s'encanaille.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 14 / 203 题