III

Mais la femme ouvrière souffre plus particulièrement de ces folies et de

ces excès; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut

mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'être mariée à un

indigne! Malgré tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment

soutenir le ménage et nourrir les enfants, si le père dépense au cabaret

ce qu'il gagne à l'atelier? Ne nous étonnons point qu'elle murmure,

récrimine ou se fâche. Il lui faut la disposition de ses économies. Elle

veut être maîtresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le

faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.

Joignez que la femme ouvrière travaille, dès maintenant, à équilibrer le

budget domestique. Le renchérissement de la vie s'ajoutant à la

dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude

soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les

magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la

main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette

concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces

femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en

chasse. Sans doute, la place de la mère est à la maison: encore faut-il

y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu:

mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut être

question de renvoyer à leur ménage et les femmes sans enfants et les

veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les

exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du

travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait à la misère ou

au désordre. Mieux vaut prendre un métier qu'un amant et faire marché de

sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.

Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre

part, poussent donc l'ouvrière à disputer à l'ouvrier les carrières, les

professions et les travaux que, jadis, il occupait en maître. Et cette

tendance nous conduit insensiblement à une plus grande égalité des

sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-même,--je le

crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'ébranlement

des règles mêmes du mariage.

Le féminisme français I: L'émancipation individuelle et sociale de la femme · 第 15 / 203 题