Mais la femme ouvrière souffre plus particulièrement de ces folies et de
ces excès; car ma conviction est que, dans le peuple, la femme vaut
mieux que l'homme. Quel malheur pour elle que d'être mariée à un
indigne! Malgré tous ses prodiges d'ordre et de parcimonie, comment
soutenir le ménage et nourrir les enfants, si le père dépense au cabaret
ce qu'il gagne à l'atelier? Ne nous étonnons point qu'elle murmure,
récrimine ou se fâche. Il lui faut la disposition de ses économies. Elle
veut être maîtresse de ses propres ressources afin de pouvoir, s'il le
faut, serrer fortement les cordons de la bourse commune.
Joignez que la femme ouvrière travaille, dès maintenant, à équilibrer le
budget domestique. Le renchérissement de la vie s'ajoutant à la
dissipation du mari, on voit de ces vaillantes dont nul labeur, si rude
soit-il, ne rebute le courage, envahir les bureaux, les ateliers, les
magasins, les usines, pour y supplanter, autant qu'elles peuvent, la
main-d'oeuvre masculine. Et les ouvriers s'effraient de cette
concurrence et parfois s'en indignent. Qu'y faire? Sans doute, ces
femmes viriles seraient mieux au foyer domestique: mais le besoin les en
chasse. Sans doute, la place de la mère est à la maison: encore faut-il
y joindre les deux bouts. On lui conseille de soigner le pot-au-feu:
mais que mettra-t-elle dans la marmite? En tout cas, il ne peut être
question de renvoyer à leur ménage et les femmes sans enfants et les
veuves sans soutien et les filles sans famille. Impossible de les
exproprier de leur gagne-pain pour conserver aux hommes le monopole du
travail industriel; cette exclusion cruelle les vouerait à la misère ou
au désordre. Mieux vaut prendre un métier qu'un amant et faire marché de
sa main-d'oeuvre que trafic de son corps.
Les fautes de l'homme, d'une part, les exigences de la vie, d'autre
part, poussent donc l'ouvrière à disputer à l'ouvrier les carrières, les
professions et les travaux que, jadis, il occupait en maître. Et cette
tendance nous conduit insensiblement à une plus grande égalité des
sexes, dans les moeurs et devant les lois, qui suppose elle-même,--je le
crains fort,--un affaiblissement de l'esprit de famille et l'ébranlement
des règles mêmes du mariage.