I.--D'OÙ VIENT LE FÉMINISME?--SON ORIGINE AMÉRICAINE.--SES
TENDANCES DIVERSES.
II.--AFFAIBLISSEMENT DE LA MORALITÉ DU PEUPLE.--L'OUVRIER
IVROGNE ET DÉBAUCHÉ.--PAUVRE ÉPOUSE, PAUVRE MÈRE.
III.--DIFFICULTÉS CROISSANTES DE LA VIE.--LA MAIN-D'OEUVRE ET
L'ÉPARGNE DE L'OUVRIÈRE.
I
Impossible de le nier: le féminisme est dans l'air. D'où vient-il? Que
veut-il? Où va-t-il? Ce n'est point simple curiosité de chercher une
réponse à ces questions: l'avenir du pays nous en fait un devoir, le
problème de l'émancipation des femmes touchant aux principes mêmes sur
lesquels reposent depuis des siècles la famille et la société.
Dans le féminisme il y a le mot et la chose. Le mot est né en France; on
l'attribue à Fourier qui, dans son «système» subordonnait tous les
progrès sociaux à «l'extension des privilèges de la femme[2]». Depuis
lors, un usage universel a consacré ce néologisme, bien que l'Académie
ne lui ait pas encore ouvert son dictionnaire. Quant à la chose, elle
est plutôt d'origine américaine. Ce mouvement hardi ne pouvait naître
que sur une terre jeune, débordante de sève, riche de ferments généreux
et de forces indisciplinées, naturellement accessible à toutes les
nouveautés et propice à toutes les audaces. Bien que le féminisme n'ait
excité chez nous que des répercussions tardives, il commence à
communiquer aux sphères les plus diverses de notre société un
ébranlement confus et un vague malaise dont je voudrais tout d'abord
analyser les symptômes et reconnaître la gravité.
[Note 2: _Théorie des Quatre Mouvements_, 2e édit. 1841. Librairie
sociétaire, p. 195.]
Depuis un demi-siècle, la personnalité de la femme moderne s'est accrue
en dignité, en liberté, en autorité. Mais, non contente de ces
conquêtes, notre compagne manifeste, quelle que soit sa condition, des
velléités d'indépendance et d'égalité qui, agitant plus d'une tête,
risquent de troubler plus d'un foyer. Notre conviction est que le
féminisme n'existe pas seulement dans les discours et les livres de ses
adeptes militants: en même temps qu'il s'épanouit dans les idées, il
s'accrédite lentement dans les moeurs. Ce n'est d'ailleurs qu'après une
germination plus ou moins cachée, qu'un mouvement d'opinion arrive à la
pleine conscience de ses forces et même à la claire vision de son but. A
côté du féminisme qui prêche et s'affiche, il y a donc un féminisme qui
sommeille et s'ignore. Et c'est pourquoi nous n'exposerons les doctrines
du premier, qu'après avoir dégagé les tendances du second, tenant pour
sagesse d'étudier le terrain avant la plante qu'il porte, nourrit et
féconde; car plus les tendances seront générales et profondes, plus les
doctrines auront chance de pousser, de croître et de fleurir.
Or, envisagé comme tendance, le féminisme est un état d'esprit
incertain, latent, obscur, une sorte d'atmosphère flottante qui nous
enveloppe et nous pénètre jusqu'à l'âme. Il y a beaucoup de féministes
sans le savoir; et cela dans toutes les classes de la société, chez les
pauvres comme chez les riches, parmi les illettrés aussi bien que dans
les milieux instruits et cultivés. La même aspiration se manifeste ici
et là: du côté des hommes, par la désuétude ou l'abdication des
prérogatives masculines; du côté des femmes, par l'impatience ou le
dénigrement de la supériorité virile. D'où il suit qu'une disposition
d'esprit, qui a le rare privilège de recruter des adhérents dans les
catégories sociales les plus diverses, ne saurait être tenue pour un
phénomène négligeable.
En fait, il existe déjà, autour de nous, un féminisme _ouvrier_, un
féminisme _bourgeois_, un féminisme _mondain_, un féminisme
_professionnel_, dont la physionomie complexe s'accuse par des traits
plus ou moins saillants. Leurs mobiles varient; mais de quelque grief
qu'ils soient animés contre le sexe fort, toutes leurs ambitions
secrètes convergent au même but, qui est l'amoindrissement de la
prééminence masculine. La maîtrise de l'homme, voilà l'ennemie.