CHAPITRE XIV.

_De Milan, route du Simplon, à Genève._

Nous voici à l'Hôtel Suisse, où l'on trouve le chocolat mousseux de

Lyon; nous prenons un domestique de place, et nous nous faisons conduire

chez M. Pasleur Girod, notre banquier; nous fûmes ensuite admirer un arc

de triomphe, bientôt fini, qui peut rivaliser, s'il ne surpasse l'arc de

triomphe de l'Étoile de Paris. L'arc de Milan embellit l'entrée de la

ville, sur la route du Simplon, en commémoration de cette échelle si

importante conçue par le génie de Napoléon, à travers les précipices et

de hautes montagnes. L'arc de triomphe est tout entier en marbre, oeuvre

des disciples de Canova, orné des plus belles statues et des glorieux

symboles représentant les victoires de l'Empire Français. Il est

étonnant que l'Autriche laisse réaliser des souvenirs si précieux pour

la France. Outre que l'empereur François était notre beau-père, il faut

bien se laisser aller aux circonstances entraînantes du temps: il est

impossible de lutter contre son époque, sans faire naufrage. De

nombreuses souscriptions se sont formées à Milan, et treize millions

sont venus se grouper pour l'érection de ce monument.

Les hommes et les femmes ont des traits durs et le teint blême.

Milan est située dans une charmante plaine de la Lombardie; ses coteaux

et la proximité du lac de Côme et du lac Majeur la rendent florissante;

les palais sont vastes et dépourvus d'ornements extérieurs; il ne reste

plus d'antiquités romaines, que l'emplacement des Thermes et de quelques

temples.

L'extérieur de la Cathédrale est fort beau et fort gracieux; il y a

quatre mille cinq cents statues en marbre; c'est une masse de marbre

blanc travaillée en relief; ces pinacles élancés sont surmontés de

statues légères, on croit voir un palais d'argent; quand on soulève la

lourde draperie qui ferme l'entrée, comme celles de toutes les églises

d'Italie, l'oeil reste ébloui; on est frappé à la vue de cette longue et

imposante nef: devant le maître-autel, on voit la châsse de Saint

Charles Borromée, entourée de lampes allumées; derrière, s'élève le

choeur. Les colonnes des ailes sont de granit rouge, les fonts baptismaux

en porphyre, le pavé en marbre, les hautes fenêtres à vitraux de couleur

offrent les teintes les plus brillantes.

Nous avons visité la chapelle souterraine de Saint-Charles-Borromée; son

corps y est renfermé dans un tombeau de cristal de roche; on estime à

six millions les richesses de cette chapelle, qu'un prêtre nous a permis

d'examiner, moyennant la rétribution d'une piastre, et sans recourir à

la tradition; ainsi, un écrivain français a commis une grave erreur de

topographie, en plaçant à Arona, auprès de la statue colossale du Saint,

le corps de Saint Charles Borromée, qui est dans la cathédrale de Milan,

et qui ne doit point voltiger ni quitter son vrai domicile dans des

Impressions de voyage pleines d'érudition.

Le Champs-de-Mars est de grande dimension et les Arènes fort belles;

elles sont entourées d'un canal pour l'exercice des joutes marines.

Milan est une ville importante; mais pour qu'un étranger se livre à

l'admiration, il faut entrer en Italie par la Lombardie, et ne pas

commencer par voir Gênes, Florence, Rome, Naples, Vénise. Les femmes

portent des voiles noirs: le passage Christoforis est entouré de glaces

et de magasins comme les beaux passages de Paris.

On voit, dans ce moment, beaucoup de palais inhabités; la politique de

Metternich a, pour la conservation de sa conquête, envoyé les habitants

en exil au Spielberg après avoir encombré les prisons des Condotieri,

sous les verrous de la torture et de la souffrance. L'Italie

Autrichienne se soumet à la force, mais n'en regrette pas moins sa

liberté et son indépendance.

Le théâtre de la Scala est digne de toute sa renommée: son extérieur est

très beau; on voit au-dessus une grande terrasse, puis au-dessous un

vestibule qui mène aux premiers rangs de loges et au parterre; les

draperies extérieures des loges sont riches, l'intérieur est

magnifiquement décoré: la plupart ont des chambres adjacentes pour jouer

et souper; les peintures sont belles; les décorations qui ont paru dans

une pièce ne servent jamais pour une autre: on se fait visite dans les

loges; on tourne le dos à la scène, excepté quand l'orchestre avertit

qu'une scène de ballet, un air, un duo va se jouer; alors on écoute avec

ravissement, mais, la scène finie, on reprend la causerie privée, qui

n'est troublée que par l'entrée et la sortie des visiteurs: une habitude

désagréable, c'est que l'arrivée du dernier est toujours suivie du

départ du premier.

Voulant voir la Suisse, nous n'avions qu'à passer par le Simplon, pour

admirer les sites sur notre route: nous montons donc encore dans le

corriero: à Cascine, nous voyons un if séculaire de dix-huit pieds de

circonférence; nous changeons de voiture à Arona; c'est ici que l'on

voit la statue colossale de Saint Charles Borromée; elle a

quatre-vingt-seize pieds d'élévation; pour y monter, il faut une grande

échelle; elle contient facilement douze personnes dans sa tête; un homme

peut se placer dans les fosses nasales, sans craindre d'être lancé comme

une bombe par un éternuement. Nous parcourons le littoral du lac Majeur,

si bien décrit par notre compatriote Alexandre Dumas: nous avons admiré

les gracieux Palais de l'Île Belle et de l'Île Mère: des bateaux à

vapeur serpentent sur le lac; enfin, après avoir voyagé tout le jour,

nous nous arrêtons, à dix heures du soir, à Isella, petite ville à

l'entrée du Simplon, où nous réparons nos forces par d'excellentes

truites.

On avait eu soin, aux messageries et dans tout ce qui tenait aux

services des postes, de nous dérober le danger présent de la route du

Simplon; aussi nous crûmes que nous allions voir se renouveler les

apparitions effrayantes de la route de la Corniche, et que nous en

serions quittes pour de profondes émotions. Nous ne fûmes pas long-temps

à nous apercevoir que la nature allait se dérouler dans ses belles

horreurs, déployant les périls sans mesure.

Le courrier se composait d'un capitaine de navire américain, d'un

officier supérieur très-brave homme fort aimable, d'une religieuse prise

à Arona. L'officier eut une querelle assez vive avec le postillon, et

menaçait d'argumenter à coups de canne; le postillon ripostait avec

insolence et mépris; c'était une répétition des controverses

comminatoires de M. de C...; avec un peu plus de sobriété de paroles et

un peu moins d'épanchements épigrammatiques, tout cela n'aurait pas eu

lieu; le courrier nous engagea à partir, et à profiter de la fraîcheur

de la nuit pour éviter le danger des avalanches que le vent ou le soleil

détachent si facilement dans le mois de mai, moment de la fonte des

neiges. Nous parcourions donc l'effroyable vallée de Gondo, au milieu

d'horribles torrents se roulant tumultueusement des hautes montagnes,

menaçant de tout emporter dans le précipice, des neiges, des roches qui

tombent avec fracas; tout cela pénètre de saisissement dans ces lieux où

la nature est improductive.

Près le pont de la Doveria, le torrent précipite ses ondes avec un bruit

épouvantable. Des rochers perpendiculaires, d'une couleur sombre en

parfaite harmonie avec sa solitude, dont la cime égarée dans les nues

menace de tomber sur vos têtes; à vos pieds, dans le fond du précipice,

où la vue n'ose descendre, on entend mugir la colère du torrent, la

nature expire, la mort seule est vivante. L'Auberge de Gondo, avec ses

petites fenêtres grillées, a l'apparence d'une prison. Quelques rayons

du soleil planent sur de petits jardins et animent un peu la végétation

des légumes qui, rarement, parviennent à maturité.

Avant Isella, des ruisseaux folâtrent au milieu de bouquets de mélèze,

et forment de riantes cascades.

La route, pendant trois mois de l'année, est praticable même aux

voitures; elle a une largeur de trente pieds; des remparts préservent,

et l'on n'a d'autres risques à courir que ceux, rares dans cette saison,

de voir les rochers se détacher et tomber sur la route; mais pendant

neuf mois, surtout dans le mois de mai, il y a beaucoup de danger; c'est

le moment où les neiges commencent à se fondre; ce qui est une cause des

avalanches ou lavanges; le vent, un bruit soudain peut encore

occasionner des détachements de neige.

Malheur au voyageur surpris par l'avalanche; la fuite est inutile, il

faut se résigner. Des masses de neige, d'un quart de lieue d'étendue,

emportent tout sur leur passage, les hommes, les arbres, les blocs de

rochers, et les précipitent jusqu'au fond des abîmes, souvent de six

mille et quelques cents pieds de hauteur.

C'est au milieu de ces difficultés que Napoléon, rayonnant de sa

splendeur, fit, malgré les obstacles, construire la belle route du

Simplon; des montagnes, par le moyen des fulminants, furent percées dans

plusieurs endroits, à un espace de plus d'une demie-lieue. Trente mille

hommes, pendant cinq ans, s'occupèrent de ces épineux travaux avec un

courage inouï. Présentement, trois cents ouvriers sont employés à

l'entretien de la route, à l'enlèvement des roches et des neiges qui

encombrent si souvent; ainsi, grâce aux sollicitudes de l'Empereur, dans

le peu de temps de son règne, et à l'apogée de son immense gloire, il a

rendu un service incommensurable à la civilisation, en ouvrant des

communications entre l'Italie et la France, qui, auparavant, éprouvaient

tant de difficultés de relations, et que les Carthaginois, avec Annibal,

avaient franchies si périlleusement.

Sur les trois heures de la nuit, le courrier descend précipitamment et

est obligé, faisant avec les mains et les pieds le levier opposant, de

soutenir la voiture, que de grosses pierres sous une roue allaient faire

descendre dans les abîmes; deux fois, il est obligé d'opérer cette

manoeuvre: des couches de neige rétrécissent la voie; une roue de la

voiture frotte souvent les pierres du parapet qui nous sépare des

torrents, l'autre roue va avec peine dans la neige; les difficultés

s'augmentent; il faut abandonner le carrosse; l'obscurité de la nuit ne

nous avait pas fait apercevoir les précautions que nous dérobait le

courrier pour ne pas nous décourager, ni perdre sa clientelle: il avait

attaché trois traîneaux à la voiture.

Voici, nous dit-il, une variété de plaisirs que je vous offre; je vous

invite à monter en traîneau; le traîneau de devant était consacré aux

dames, le second nous portait, et le troisième avait les bagages. Si

j'avais su les dangers qui nous menaçaient, j'aurais voulu naviguer sur

cet océan de neige, sans être séparé de Mme Mercier; notre caravane

n'eut point de malencontre jusqu'à l'Auberge du Simplon; nous nous y

trouvâmes très-bien et nous fîmes honneur à la cuisine, dans la région

des neiges; c'est là que nous apprîmes le funeste accident arrivé la

surveille à quatorze ouvriers du Simplon, qui avaient péri sous une

avalanche. La blancheur de la neige et son éclat donne de fréquentes

ophtalmies, et altère la vue; de là vient l'usage des lunettes vertes

chez ces montagnards. Le village du Simplon est le domaine des glaces et

des neiges, c'est le palais de l'hiver, aucun arbre, aucune fleur ne le

décore, l'aigle, souverain des airs, y fait de fréquentes apparitions.

Les villageois de ces lieux sont vêtus de peaux de mouton dans toutes

les saisons.

Nous reprenons la route sur des traîneaux encore plus petits. De lieue

en lieue, des maisons de station ont été établies pour servir d'abri aux

voyageurs dans la tourmente; nous franchissons des montagnes percées sur

des glaciers; nous sommes étonnés de ces admirables glaciers qui se

forment d'un amas de neige, et présentent des champs de glace de cent à

cent cinquante pieds de profondeur et d'une lieue de long; les torrents

se forment des passages au milieu de ces miroirs gelés.

Les agents de la destruction grondent autour de nous; les objets qui

nous environnent, ne paraissent faits que pour former la tempête et

lancer l'avalanche; le premier moment de la descente n'est nullement

propre à adoucir les sensations pénibles; la route rapide et suspendue

au-dessus d'immenses abîmes, une arche jetée sur un précipice, sans

croire aux dangers quand on y est arrivé, paraît de loin à peine

praticable pour le pied du chamois; des roches arrachées, jetées çà et

là, des excavations profondes, des torrents de neige fondue, une région

onduleuse de montagnes se déploient de tous côtés, comme les vagues de

la mer.

Nous admirons la belle caserne que Bonaparte a fait bâtir pour ses

soldats, c'est maintenant l'hospice des Augustins, Frères des religieux

du Saint-Bernard.

Passant près du couvent, le supérieur nous aborde et nous offre

l'hospitalité, comme du temps d'Israël: nos traîneaux arrêtent; nous

visitons cet édifice de bienfaisance et de charité, et ces âmes

angéliques, qui ne vivent et ne tiennent à la terre que pour le service

de l'humanité souffrante. Nous y faisons emplette d'un jeune chien du

Saint-Bernard, renommé par l'intelligence: tout le monde sait que ces

chiens, imitant l'hospitalité des Moines, portent dans un panier ou dans

une serviette, des vivres pour secourir l'infortuné voyageur égaré,

tombé dans le précipice; souvent ils le guident pour arriver au

monastère.

C'est une belle institution que celle de ces Moines, protégeant ainsi

l'homme qui passe dans ces contrées ardues; c'est une noble manière de

servir Dieu; ces Religieux vivent au milieu des dangers et des

privations de toute espèce; l'exercice de la charité remplit seul leur

vie, et le sentiment du bien qu'ils font chaque jour est leur unique

récompense ici-bas.

Après avoir vu le couvent et remercié les Pères bienveillants de leur

bon accueil, nous continuons notre voyage. Des rocs gris, sans pelouse,

des buis chétifs et jaunâtres, quelques sapins d'un vert funèbre, des

vautours s'abattant sur leurs branches, pas d'autres bruits que celui

des torrents qui mugissent au loin: le brouillard cache souvent les

cimes les plus élevées, et flotte en écharpe légère sur le flanc des

montagnes. Nous apercevons de tristes cabanes adossées contre un roc

comme un nid caché; ce roc protecteur les met à l'abri des neiges et des

vents.

Dans l'hiver, la nature de ces montagnes est sublime de terreur et de

force; quand les vents et les cataractes s'apaisent, la neige descend

gracieuse et sans bruit; comme le duvet du Cygne, elle reste suspendue,

en formes élégantes et bizarres, aux branches noires des sapins. Tout

est silencieux dans ces régions, au milieu de colonnes, de festons et de

guirlandes de cristal. On découvre par fois des chapelles, des

oratoires, des croix élevées à la mémoire de funestes accidents. Les

frais d'entretien de la route se montent à trente-cinq mille francs

annuels.

Le danger s'accroît; quarante pieds de neige encombrant le passage,

effacent jusqu'aux traces des parapets, réduisent l'espace de la route à

six ou huit pieds; en cas d'accident, le voyageur doit être disposé à se

précipiter hors du traîneau; d'un côté, nous avions la perspective de

six mille pieds de précipices perpendiculaires, de l'autre, de sept ou

huit cents pieds de montagnes couvertes de neige, qui s'élevaient comme

une haute muraille sur notre tête, menaçant à chaque instant de nous

engloutir ou de nous plonger dans l'abîme.

Le conducteur nous recommandait d'éviter les éclats de voix, de ne pas

se moucher avec bruit; lui-même s'abstenait de faire claquer le fouet,

dans la crainte d'exciter une avalanche. Enfin, nous cheminons, au petit

pas du cheval, sur une neige pour ainsi dire mobile, dans laquelle le

cheval enfonce souvent jusqu'au ventre, exposé à s'abattre sur la neige,

dans plusieurs endroits, entamée par des torrents menaçant de la faire

crouler, ce qui nous rendait les précipices continuels, et dans tous les

endroits, même sous nos pas.

Le plus léger zéphir ou le rayon du soleil le moins vivifiant pouvait

rompre le fil de nos jours. La route est ainsi effrayante jusqu'à

Beccaval: plusieurs fois, nous nous sommes crus perdus; le traîneau

avançait de six pouces dans l'abîme; ce n'est qu'en dirigeant subitement

le cheval de manière à raser la montagne de neige, que nous pouvions

ramener notre glissant et indocile traîneau.

Nous avons mis vingt-deux heures à faire ces quinze lieues pénibles: la

route du Mont Cenis, miniature de celle du Simplon, n'est que de six

lieues; elle n'est pas non plus charmante dans le mois de mai;

d'ailleurs, elle ne nous conduisait pas aussi directement en Suisse,

aucune autre voie n'étant praticable. Aller par le Tyrol, changeait,

comme nous l'avons exprimé, notre plan de voyage; nos désirs paternels

ne nous permettaient pas de retarder le délicieux moment d'embrasser

notre cher Théodore, il fallait à tout prix arriver dans notre pays.

À Beccaval, nous faisons une pause, nous prenons du lait pour notre

jeune chien, que nous avons appelé Simplon, du nom du lieu de sa

naissance, et qui, maintenant, est devenu un des plus forts et des plus

beaux chiens en France.

Nous montons une voiture suisse, très-légère, très-étroite; il n'y avait

qu'une banquette au milieu; il fallait aller sur le côté, de manière que

le moindre mouvement des curieux en se portant trop en avant, pouvait

occasionner la chute de cette légère calèche circulant encore le long

des abîmes, quoiqu'ici cesse le danger des neiges. Nous parcourons cette

voie périlleuse jusqu'à Brieg, au milieu de toute espèce d'émotions, de

sites les plus variés, les plus extraordinaires, de la nature brute,

improductive, et des plus belles végétations: le brigand n'apparaît

jamais sur ces roches escarpées; il n'y a pas d'exemple que des voleurs

aient profité de l'horreur de ce passage, de l'obscurité de ces défilés,

de l'embarras des voyageurs, pour les attaquer. Dans des endroits

presqu'à pic, nous avons vu des maisonnettes, habitations des

montagnards, et qui nous seraient inabordables. Dans la belle saison,

souvent les fonds des précipices sont de riches tapis de verdure, des

pelouses, du plus beau luxe de végétation, émaillées de fleurs qui

servent de nourriture à de nombreux troupeaux, que les pâtres animent de

leurs chalumeaux et de leurs chants bucoliques.

Cet amas de jolis châlets groupés dans le vallon si propres à inspirer

le pinceau des peintres, est Brieg, où nous allons changer de voiture,

faire une recrue et avoir une aimable compagne de voyage, une demoiselle

suisse parée de beaux rubans suivant le goût du pays; cette jolie

valaisanne avait un corset à manches presque de couleur rouge, et un

mouchoir flottait sur son sein: malgré son amabilité, elle nous mit bien

à l'étroit dans la voiture.

Nous apprîmes aussi que quelques mois avant notre passage, un milord et

une milady s'opiniâtrèrent à franchir le Simplon, avec leur voiture,

contre l'opinion des localistes: quoique la route ne fût pas encombrée

de neige, comme à notre passage; dans la traversée, ils descendirent,

par les instances du conducteur, et bien fut pour eux, car une

avalanche, peu de temps après, emporta la voiture et les chevaux dans

l'abîme; l'Anglais, pour avoir son bagage, fit présent des débris de sa

voiture qui ne sont pas encore retirés. L'officier, notre compagnon de

route, familiarisé aux dangers dans la campagne de Moscou, nous dit

franchement que s'il avait su l'état des choses, il ne s'y serait pas

hasardé; il s'étonnait que Mme Mercier n'eût pas fait paraître la

moindre émotion, et il me reprochait d'avoir ainsi exposé ses jours

précieux.

Notre projet était d'aller visiter le Saint-Bernard; mais, dans ce

moment, il y avait impossibilité d'y arriver avec sécurité; d'ailleurs,

nous nous lassions de voyager dans les neiges et les glaces. Cependant,

le chemin de Martigni est fort agréable; la vallée et les montagnes

chargées de glaces offrent une belle perspective; l'oeil est réjoui par

d'agréables prairies chargées d'habitations. À Saint-Maurice, nous avons

vu le tombeau du chef de la Légion Thébaine, massacré avec ses soldats,

et à peu de distance de la ville qui a pris son nom. Nous entendîmes,

près de Villeneuve, le bruit effrayant de la cascade de Scolena,

vulgairement appelée Pissevache; elle a deux cent deux pieds de haut, sa

chute est superbe, sa nappe immense, et ses flots, perdus dans les airs,

qu'ils agitent, se résolvent en vapeur, et forment un bel arc-en-ciel.

C'est à Maurice qu'est la communauté des Moines du Simplon et du

Saint-Bernard; le climat sévère de ces montagnes ne permet pas aux

religieux d'y séjourner long-temps; aussi trouvent-ils dans le monastère

de Saint-Maurice, comme dans une pépinière abondante, des hommes qui se

dévouent à leur tour.

Présentement, au lieu des jolies filles d'Isella et de Domo-d'Ossola,

nous n'apercevons que des paysannes goîtreuses du Vallais, plusieurs

sont atteintes du crétinisme.

Le porphyre, le quartz, le granit, sont la principale composition des

Alpes. Au fond des précipices, dans les ravins, se trouve une riche

végétation qui mêle ses teintes brillantes aux couleurs austères des

rochers. Les contadins, pour cultiver, montent d'étroits escaliers, et,

avant d'arriver aux terres qu'ils ensemencent, ils ont souvent une plus

grande élévation à escalader qu'un ouvrier employé à réparer le haut

d'un clocher; les orages détruisent les travaux, mais les paysans

contemplent ce dégât avec fermeté, et aussitôt la tempête passée, ils

les réparent avec une patience admirable, et portent de la terre au

sommet des montagnes, pour former un nouveau sol dans les endroits

emportés. En Suisse, on est satisfait des auberges.

Les routes sont très-bien soignées, et cependant, il n'y a ni école

polytechnique, ni administration des ponts et chaussées. Les voies

publiques sont animées par la circulation continuelle de voitures

chamarrées de costumes alpestres d'une grande variété. Les habitants se

marient toujours dans leur propre canton.

Dans la vallée de Martigni, des hameaux, assis sur le penchant des

collines, animent ce charmant paysage: cette vallée fertile produit du

froment, du seigle, de l'orge et toute espèce de légumes; les pâturages

sont les meilleurs du Valais. La nourriture ordinaire des Valaisans

consiste dans de la viande salée, des légumes, du laitage, du fromage;

le vin y est rare, on y boit beaucoup de cidre. La vue est réjouie par

les troupeaux qui descendent lentement des montagnes; l'air retentit des

sons aigus des clochettes et des mugissements plaintifs des animaux. On

découvre encore des châlets ou petites huttes peu élevées et bâties pour

la plupart en pierres sèches: le rez-de-chaussée, d'une seule pièce,

contient les troupeaux et les gardiens: ces châlets n'ont pas de

cheminée; le feu brûle contre la muraille, et la fumée s'échappe par les

intervalles des murs et du toit. Les dames du pays laissent flotter leur

blonde chevelure comme Euphrosine et Thalie, et se couvrent d'un petit

chapeau orné de rubans.

«Quel plaisir, sur la verte fougère,

Au penchant de ces coteaux,

Je verrai la gente bergère,

Écouter mes accents nouveaux.»

Nous nous arrêtons à Vevay, ville de quatre mille âmes, après avoir

parcouru le Valais: notre cane Simplon reçoit les carresses d'une jeune

fille de douze ans, d'une ravissante beauté. Non loin de Vevay, on voit

le fameux château des seigneurs de Gruyère, remarquable par sa belle

situation et ses épaisses murailles. Nous prenons encore une voiture

jusqu'à Lausanne, canton de Vaud. Tout le monde sait lire dans ce

canton: le soir, en costumes de travail, groupés aux portes des maisons,

les hommes lisent les journaux et parlent politique, quant aux jeunes

filles, leur occupation est:

«Le luth harmonieux, l'industrieuse aiguille,

Parfois, c'est un roman qu'on écoute en famille.»

Dans les environs de Lausanne et dans quelques autres localités, les

habitants ne permettent pas l'introduction permanente d'un étranger,

sans l'autorisation de leurs gouvernements.

À Lausanne, nous montons un paquebot à vapeur d'une forme grandiose;

rien n'y manque, pas même une bibliothèque choisie.

Nous voici donc sur le lac Léman, charmés, jusqu'à Genève, par l'aspect

de jolis hameaux, des villages qui fourmillent sur les côtes du lac, et

des paysages les plus pittoresques. On ne peut se lasser d'admirer ce

lac superbe, dont les bords s'élèvent en terrasses tapissées d'une

quantité de villas, de prairies dont les images se reflètent sur les

eaux et se marient à leur azur.

Le lac Léman, qui a vingt-deux lieues de long et quatre ou cinq en

largeur, roule au milieu d'une vallée qui sépare les Alpes du Mont-Jura;

le Rhône, qui prend sa source dans le Simplon, si fécond en espèces

diverses de poissons, tels que les truites saumonées qui pèsent de

quinze à trente livres, traverse, en sortant du Valais, ce bassin creusé

par la nature: ce lac, ce fleuve, les collines charmantes qui le

bordent, le contraste des frimas avec la belle nature, forment un

spectacle qui offre à l'âme mille sensations à la fois.

Le lac Léman ou de Genève qui a neuf cent cinquante pieds de profondeur

près de Vevay, n'en a que quarante aux environs de Genève. Sur le lac,

on voit des oiseaux aquatiques de toutes les couleurs et de toutes les

contrées, tels que l'hirondelle de la mer Caspienne, le plongeon du

Nord, le crabier de Mahon, la sarcelle d'Égypte, le héron pourpre, la

cigogne, le courlivert, la mésange bleue et une foule d'autres espèces

non moins intéressantes pour l'ornithologe.

Un des points de vue les plus imposants, quand on navigue sur ce fleuve,

est le Mont-Blanc, éblouissant de l'éclat de ses neiges éternellement

entassées; sa tête s'enfonce dans les cieux; les monts qui le ceignent,

semblent n'exister que sous sa protection. Le Mont-Blanc est le roi des

montagnes; c'est sur lui que l'hiver a placé son trône et ses frimas;

près de lui, les autres sommités ressemblent à un ciron devant une

baleine: ces cimes argentées, éclairées par les rayons du soleil,

avaient l'apparence d'une illumination.

Les hautes montagnes couvertes de neige rendent l'air de ces lieux

généralement froid et très-varié. Les vautours font leurs nids sur la

crête de ces roches noires. Prenant un vol pesant, semblables à un

nuage, ils s'abattent sur la terre, pour y chercher leur proie. Quoique

nous n'ayons rien vu de comparable aux aspects et au territoire de la

Pouille, la Suisse ne laisse pas que de présenter beaucoup de charmes,

ne fût-ce que par rapport à ses excellents habitants, dont le caractère

et les moeurs sont si aimables; leur gouvernement républicain si clément

et si sage; la douce liberté qui y règne, et qui réprime si bien la

licence. La Suisse ne peut pas laisser exercer la liberté de la presse;

les gouvernements qui l'entourent s'y opposent ainsi qu'aux progrès de

la pensée.

Les terres ne sont point assujéties au système cadastral de l'impôt, et,

malgré cela, l'arbitraire et les vexations territoriales y sont

inconnus; le gouvernement, avec un budget peu considérable, ne laisse

pas que d'avoir de la majesté et de la grandeur. Plusieurs cantons

suisses parlent le français, les autres l'allemand et l'italien: la

religion catholique est professée dans deux ou trois cantons, les autres

sont protestants et les catholiques ne peuvent se livrer aux pompes

extérieures, pas même sonner les cloches.

En vrais républicains, préférant le bien public à leurs avantages

personnels, ils aiment la justice par-dessus toutes choses, et ils

professent la tolérance pour les dissidents et pour les opinions

divergentes; mais ils prescrivent des limites au libre exercice des

cultes, et n'en permettent la pratique que dans l'intérieur des temples.

En général, les Suisses sont de taille moyenne, pleins de vigueur et de

vie: les femmes sont fraîches, fécondes et gracieuses; elles ont un beau

teint, les cheveux blonds; elles sont grandes, et portent de petites

coiffes sur leurs tresses relevées par des aigrettes d'or et d'argent.

Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri · 第 24 / 26 题