CHAPITRE XIII.

_De Vénise à Milan._

Vénise doit sa création aux peuples qui fuyaient devant Attila. Bâtie

sur pilotis, au milieu de lagunes ou bancs de sable, entourée d'eau,

c'est une divinité qui s'élève du sein des mers; les rues sont pour

ainsi dire autant de canaux qui se communiquent et que lient quatre cent

cinquante ponts tout en pierres; le plus beau est celui de Rialto, sur

le canal Maggiore, de manière que quatre mille gondoles ou barques

vénitiennes y circulent nuit et jour, pouvant facilement passer sous ces

ponts dont les arches élevées fatiguent le flâneur inaccoutumé: les rues

étroites font que les maisons se touchent presqu'au sommet et rendent

Vénise un labyrinthe pour l'étranger; afin de se reconnaître, il faut

nécessairement un guide, ou l'on s'égarerait.

Au milieu de ces mille sinuosités, il est impossible de s'orienter: on

s'y coudoie, et on s'y perd, si l'on n'a pas le fil de ces difficultés.

Vue de la mer, cette ville a une physionomie étrange et mystérieuse.

Dans plusieurs endroits, les étrangers parlent, avec beaucoup de

facilité, plusieurs langues à la fois, et semblent nous surpasser en

cela.

Sitôt notre arrivée, nous sommes entourés de gondoles; nous en montons

une qui nous conduit immédiatement à la santé, subir encore une revue,

de là, à la police, enfin à l'hôtel de l'Europe, où l'on est fort bien;

les domestiques y parlent français. Nous prenons un garçon de place et,

sitôt remis des fatigues de la mer; nous fûmes admirer la place

Saint-Marc, une des plus belles que nous ayons vues, entourée

d'admirables palais bysantins ayant quelques rapports avec le gothique.

Les palais de l'Empereur et du Gouvernement s'y font surtout remarquer

par leur magnificence; le grand Clocher, qui a résisté aux siècles,

quoique bâti sur pilotis, étonne encore par sa hauteur. Trois larges

drapeaux de l'empire flottent dans les airs, comme des oriflammes

attenant à de longs mâts.

L'Horloge est auprès, ornée d'une Vierge: aussitôt que l'heure sonne,

des portes dorées s'ouvrent, une Renommée s'avance suivie des trois

Mages qui saluent la Vierge et entrent par une autre porte.

Le Lion ailé est posé sur une colonne qui lui sert de piédestal et a été

apportée d'Athènes.

Le Palais des Doges se fait apercevoir à ses hautes portes imposantes:

pour y monter, on traverse un escalier tout en marbre, embelli par les

statues colossales d'Adam et d'Ève. L'Inquisition, qui n'avait pas

oublié Vénise, avait une salle dans ce palais, et à la porte, un lion à

gueule ouverte dans laquelle les citoyens formaient des plaintes et des

dénonciations pour provoquer l'arrestation; puis se trouve la salle des

conseils, avec un tableau de soixante-douze pieds de long, par le

Tintoret, représentant le Paradis; la salle de réception, la salle où se

tenaient les Doges, avec les belles peintures des plus grands maîtres;

enfin, une riche bibliothèque.

Le Pont des Soupirs, fondé par le despotisme et nommé par la douleur,

conduit du Palais des Doges aux Prisons. Nous descendons dans les

cachots où, à l'expiration de la république vénitienne, on trouva un

individu qui y gémissait depuis quatorze ans; il nous a été pénible de

faire l'inspection de l'instrument qu'a copié le médecin Guillotin, qui

n'a pas le mérite, de cette funeste invention. Nous avons vu aussi le

lieu où l'on étranglait les victimes, encore maculé de leur sang, parce

qu'elles faisaient résistance, et qu'on abrégeait leur vie par le

poignard. Notre guide nous fit remarquer les ouvertures par lesquelles

le sang coulait dans le canal, ainsi que la porte par où sortait le

cadavre confié aux voiles impénétrables de la gondole, afin de

l'ensevelir dans le lac Orfano; aussi était-il défendu aux pêcheurs de

jeter leurs filets dans cet endroit, dans la crainte que ces ondes

tranquilles n'eussent trahi d'odieux secrets. Il y a trois étages de

rangs de cachots; deux belles citernes en bronze dont l'eau est douce:

le palais entier est entouré de colonnes et de statues au style

oriental.

À Vénise, il y a quatre-vingt-cinq églises toutes admirables, et

présentement une population qui n'est plus que de cent mille âmes.

Nous avons franchi un grand nombre de ponts, en passant la mer, pour

arriver à la charmante promenade oeuvre de Napoléon, faite sur les débris

de couvents renversés. Partout, dans le pays, on voit encore la trace

vivante du séjour des Français. Les rues étant très-étroites, les

appartements sont obscurs, et il est facile de se donner la main en

signe d'amitié, d'une maison à l'autre; les maisons ont quatre étages,

la tuile pour couverture; l'échange de l'argent avec les objets de

consommation journalière, se fait à l'aide d'un panier et d'une corde:

ainsi, toute une famille entière peut vivre largement, sans que

personne, pas même les domestiques, aient besoin de sortir de la maison.

Les hommes ont une belle taille; les femmes n'ont pas une beauté aussi

distinguée qu'à Trieste; elles ont plus de piété qu'à Rome; dans les

églises, elles se tiennent mieux et conservent bien les dehors de la

décence. Ordinairement, les citadines portent un voile de tulle noir

dont une des pointes tombe sur le front, enveloppe le buste et ne laisse

à découvert que la figure; pour se parer, elles prennent un schal de

mousseline blanche; leurs yeux sont d'une beauté remarquable.

Nous avons bien fait de ne pas différer notre voyage: notre première

nuit, à Vénise, a été affreuse, accompagnée d'orage et de pluie: les

vitres de notre chambre ont été brisées par la tourmente, et notre malle

s'étant trouvée ouverte, plusieurs de nos vêtements ont été endommagés.

Le flux et le reflux, ou l'intumescence et la détumescence, ne sont pas

sensibles dans la Méditerranée et l'Adriatique, en raison des espaces

étroits, de l'exiguïté de ces mers et de leurs bassins; ici, que

l'Adriatique a plus d'extension et subit un plus grand épanouissement,

l'influence lunaire, qui soumet l'immensité des mers à ses phases,

reprend son empire, et rend très-perceptible la marée. Peut-on douter

que la lune n'en soit le vrai mobile, quand la mer, au moment des

quartiers lunaires, fait si subitement mouvoir ses flots pour rompre

l'équilibre de l'air, et provoquer ainsi les vents, les tempêtes, les

orages; quand surtout les volcans viennent exciter des dilations et

provoquent l'action du fluide électrique.

Le lendemain, le temps étant redevenu beau, nous nous livrons à la

promenade; à Vénise, les chevaux et les équipages sont inconnus et

frappés de nullité: ce serait une merveille pour beaucoup d'habitants

qui n'en ont jamais vus; ils croiraient, ainsi que les peuples de

Montézuma, voir Mars, Vulcain et des divinités hostiles.

Nous allâmes visiter le Palais Manfrili, qui contient de riches

collections de peintures des premiers maîtres, des plus célèbres

coloristes, du Titien, du Tintoret, du Veronèse. L'Arche de Noé s'y

présente d'une manière fort curieuse. Raphaël seul a étendu le domaine

de la peinture jusqu'au monde spirituel; la pierre de son sépulcre nous

a refermé le chemin de l'infini, que ce noble et pur génie nous avait

ouvert. L'Adonis et la Vénus du Titien sont surprenants. On ne peut

quitter ce tableau sans se sentir pénétré d'une volupté plus vive que le

plaisir des arts; ce n'est rien de céleste, c'est la terre dans ce

qu'elle a de plus séduisant. Salvator Rosa, de Naples, qui a si souvent

secouru l'intéressant Léontio; sa soeur Stellina a enrichi la peinture de

tableaux du plus beau coloris. Ces grands peintres furent les créateurs

de leur génie. Il y a une salle de danse magnifique ornée d'une

très-riche tribune: dans les palais, au lieu de parquets, ce sont des

mosaïques nuancées des plus riches couleurs, faites avec du plâtre

délayé, à demi-sec, sur lequel on pose des fragments de marbre de

diverses couleurs, arrangés avec symétrie, de manière à représenter des

êtres animés, des paysages, des batailles; puis, avec une demoiselle

svelte et légère, on bat solidement pour bien fixer ces fractions de

marbre dans le plâtre: on donne ensuite un brillant poli avec la pierre

ponce à ces couleurs marbrées, enfin on coule de l'huile chaude sur ces

compositions qui remplacent si richement et avec tant de luxe les

parquets.

Les Vénitiens et les Italiens sont amateurs de tabac qu'ils aromatisent

et qu'ils fument, tantôt dans une pipe élégante, tantôt sous la forme du

modeste cigaro.

Nous avons été visiter plusieurs églises; entr'autres Saint-Paul,

Saint-Salvator, Notre-Dame-des-Frères, où sont les tombeaux de Canova,

du Titien, d'Ucella, qui a surpassé Zeuxis et Apelles, et de la famille

de Piscoï. Le fameux Canova était né dans le village de Possagno, aux

pieds des Alpes; son père était un tailleur de pierres; Canova ne

rougissait point de sa naissance, comme Jean-Baptiste Rousseau, fils

d'un cordonnier; il savait que le plus grand mérite d'un homme était de

ne devoir son avenir qu'à lui seul, plutôt qu'à une longue généalogie

d'aïeux. Le jeune manoeuvre Canova, formé aux rudes travaux, ne savait

pas qu'en coupant un quartier de marbre, il ferait sortir de sa main les

Dieux de l'Olympe, qui procureraient l'immortalité à son ciseau.

Le Palais Carnoco est en face de l'Académie des Beaux-Arts; celui de

l'Académie a une galerie de tableaux magnifiques du Veronèse, du

Tintoret; nous sommes surpassés par la beauté et la vivacité des

couleurs: nous sommes en arrière et nous ne pouvons plus que glaner sous

le rapport de la peinture, de la sculpture, de l'architecture et des

beaux-arts.

Notre-Dame-de-la-Sainteté, en face de notre hôtel de l'Europe, est un

petit séminaire; dans l'île voisine, est l'église Saint-Georges-Majeur,

d'où l'on découvre au milieu des eaux la plus belle vue de la magique

Vénise. Sur le canal Grande, le bruit des cloches de tant d'églises fait

un merveilleux effet.

Dans l'église de Saint-Jean et de Saint-Paul, les corps de seize Doges

reposent dans des tombeaux magnifiques, et la peau du fameux Antoine

Bragodin, qui fut écorché par Mustapha, général de l'armée des Turcs.

Le Grand-Opéra a été la proie d'un incendie, on s'occupe à le réparer;

il y a huit théâtres. La mer passe dessous l'édifice de la quarantaine,

soutenu par des poteaux.

Plus loin, nous continuons nos investigations avec la fragile gondole

disposée intérieurement comme une voiture; au devant de la gondole, est

une espèce de scie d'acier qui brille au clair de la lune comme les

dents embrasées des dragons de l'Arioste. Nous arrivons chez les

Religieux Arméniens, dans l'île de Saint-Lazare: un jeune Frère, avec sa

longue et majestueuse barbe, sa figure douce et belle, vient, avec une

vanité monacale, nous faire admirer leur belle imprimerie, leur église,

leur bibliothèque et leur cabinet de physique.

Les montagnes qui entourent Vénise sont couvertes de neige; en revenant

nous allons visiter l'hospice des fous, situé sur l'île Sancervillio.

L'église dans l'île de Torquelo, est bâtie sur les débris d'un temple

d'Aquilée: la coupole est couverte de mosaïques exécutées grossièrement

par des artistes grecs: c'est de là qu'est venu l'art de la mosaïque en

Italie.

La nuit, on s'imagine voir, dans le reflet des lumières des gondoles,

des colonnes de feu et des cascades d'étincelles qui s'enfoncent à perte

de vue dans une grotte de cristal. Les gondoliers portent une veste de

nankin; ils lancent leurs esquifs comme une flèche, avec toute l'aisance

d'un enfant de l'Adriatique. Les huîtres se collent dans la mousse, aux

pieds des palais. On pêche, en pleine rue, de quoi nourrir la

population; les gondoles coulent entre deux tapis de verdure, où le

bruit de l'eau vient s'amortir languissamment avec l'écume du sillage.

À tous les coins de rue, la Madone abrite sa petite tête sous un dais de

jasmin, et les traguetti, ombragés de grandes treilles, répandent le

long du canal le parfum de la vigne en fleur: ces traguetti sont les

places de station pour les gondoles publiques.

Les gondoliers et les faquins se postent devant une Madone; ils ont un

air mystérieux comme s'ils songeaient à commettre un assassinat, mais

ils chantent en choeur des airs tirés d'opéras; tantôt c'est une cavatine

de Bellini, un choeur de Rossini, un duo de Mercadanti, les refrains

d'une barcarole, les symphonies de Beethoven. La sonorité des canaux

fait de Vénise la ville la plus propre à retentir de chansons.

La physionomie du gondolier a un caractère de finesse mielleuse; ils ont

l'esprit subtil et pénétrant; les gondoliers des particuliers portent

des vestes rondes de toile anglaise, imprimée à grands ramages de

diverses couleurs. Les dandis, comme ceux de Londres, se donnent le

divertissement de conduire une petite barque sur les canaux; c'est pour

eux ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris: leur costume est

gracieux, une veste fond blanc, à dessins de Perse, un pantalon blanc,

un ceinturon bleu; un bonnet de velours noir: nonchalamment couchés dans

des gondoles découvertes, ils s'approchent gracieusement des croisées

pour admirer les beautés sensibles qui se mettent aux fenêtres. On

trouve des hommes du peuple, à Vénise, qui n'ont jamais été d'un

quartier à l'autre.

Un gondolier ne possède souvent qu'un pantalon, sa chemise et sa pipe;

quelquefois un petit chien qui nage à côté de sa gondole avec l'agilité

d'un poisson; il a en outre la Madone de son traguetti tatouée sur la

poitrine, avec une aiguille rouge et de la poudre à canon; il a son

patron sur un bras, et sa patronne sur l'autre. Quand une ou deux

courses, dans la matinée, ont assuré l'entretien de son estomac et de sa

pipe, il s'endort le ventre au soleil.

La fabrique de chaînes d'or mérite sa renommée.

M. Manille, dernier de la famille des Doges, mène une vie privée, et

n'attire pas plus les regards que le plus ordinaire citoyen.

Ceux qui aiment à lire les journaux, en trouvent plusieurs au café

Florian, place Saint-Marc.

Le gouvernement autrichien grève d'impôts sa conquête; d'abord l'impôt

fixe pour le foncier est de vingt-cinq pour cent sur le revenu, puis,

avec les taxes surérogatoires, l'impôt s'élève à cinquante pour cent du

revenu: on achète alors la propriété, en conséquence de toutes ses

charges, à-peu-près quatre et demie pour cent.

Les rues étant étroites, l'arrivée soudaine des gondoles contribuait à

rendre important le carnaval et à lui donner une grande renommée; mais

depuis que le lion de l'Allemagne, avec sa crinière, s'est installé sur

ces îles enchantées, la magie du carnaval s'est évanouie; il est fort

peu de chose; il ne reste plus que son ancienne réputation de fêtes et

de plaisirs.

Les édifices sacrés y sont très-beaux; nous avons été visiter les

églises Saint-Moyses, Saint-Fantin et Saint-Zacharie, où est le Tableau

de la Sacrée-Famille, par Jean Belineau, et la belle fresque du Paradis,

par Rio; enfin l'église Saint-Martin, et, dans l'île de Saint-Michel, la

belle église bâtie des deniers d'une courtisane appelée Marguerite

Emiliani, richesses qu'elle avait amassées dans sa jeunesse voluptueuse

et qu'elle employa, à la fin de ses jours, à cette oeuvre de piété.

Dans l'île Saint-Nicolas, on voit un puits d'eau douce qui croît et

décroît, suivant le flux ou le reflux de la mer.

Les Vénitiens ont de beaux meubles et tout ce qui peut contribuer à la

sensualité et à la mollesse.

La place Saint-Marc est constamment couverte de pigeons qui voltigent

amoureusement et font leurs nids sur les toits de plomb; personne n'est

en guerre avec eux: sur les deux heures, ils viennent ponctuellement

chercher la nourriture qu'une dame riche leur a léguée en mourant.

Nous flânions sur la place Saint-Marc; nous vîmes sortir, d'un des plus

brillants cafés, un joli cavalier qui avait l'air d'aller à la rencontre

des aventures: il était décoré de longues moustaches, comme le sont les

chefs-d'oeuvres de Raphaël et de Michel-Ange; il avait un cigaro, et à la

main le jonc du fashionnable; il nous a abordés d'un air de

connaissance: nous cherchons alors à dévisager ce gentil Mustapha; nous

reconnûmes le très-recueilli pasteur de Saint-Pétersbourg, que nous

avions eu occasion de voir plusieurs fois à Rome, sous l'habit pénitent

et apostolique; mais, dégagé de toute forme mystique, il était ainsi

travesti en voyageant, pour mieux pénétrer dans le dédale des moeurs.

À la porte de l'Arsenal, on aperçoit deux lions de grandeur colossale,

transportés d'Athènes, une belle lionne, également en marbre, est

auprès: l'Arsenal a trois mille pieds carrés, et possède l'armure

d'Henri IV, don que ce prince avait fait à la république de Vénise.

Il existe aussi un dépôt de mendicité et un corps de pompiers. Un homme,

dans la grande tour en face de l'horloge dont nous avons parlé, qui est

couverte de marbre et qui marque les saisons et les signes du Zodiaque,

est toujours de garde pour sonner le tocsin, au besoin et en cas

d'incendie.

La révérence vénitienne est fort différente de la nôtre; quand ils

abordent quelqu'un pour le saluer, ils se baissent lentement pour

marquer plus de modestie et de respect, et restent longtemps dans cette

posture, faisant mille protestations de service et de dévoûment.

Le long du canal de la Giudecca, on voit deux colonnes en marbre

apportées de Constantinople.

Sur la Place de l'Hôpital, est une statue colossale, en bronze, du

général de la république, Bartolemeo Colcona, monté sur un beau cheval

du même métal.

Partout des citernes reçoivent de l'eau de pluie pour boire et pour

laver.

Nous avons visité une seconde fois l'église de Saint-Jean et de

Saint-Paul; on y voit un beau tableau du Tintoret, représentant trois

sénateurs qui implorent la Vierge, contre la peste: dans une chapelle

contiguë est une sculpture en marbre magnifique, de Psonari, dont le

sujet est la Nativité. L'église des Jésuites possède une chaire toute en

marbre ainsi que les rideaux, si bien imités, qu'on croit que ce sont

des draperies; le beau tableau de l'Assomption est du Tintoret, et

l'autel entier est en lapis lazuli.

L'église du Cimetière et les tombeaux méritent aussi d'être explorés.

Dans l'ancienne Vénise, on remarque l'église de Saint-Pierre; c'est de

ce côté, appelé le bourg de Maran, que l'on fait les glaces, les perles;

que l'on mange les meilleures huîtres: on compte six fabriques de

perles, dirigées par un Français; il faut le dire, notre industrie

pénètre partout. On voit encore dans cette localité l'église

Santa-Maria-Formosa. Il y a aujourd'hui trente églises de la plus grande

beauté, dignes de fixer l'attention des peintres et des artistes, d'un

genre qui inspire plus de piété qu'à Rome.

C'est surtout à Vénise que nous avons vu réunie, dans les édifices

sacrés, la multitude en une seule famille; les grands et le peuple, le

maître et le serviteur, aux pieds des mêmes autels, apprennent qu'ils

sont égaux par la nature, enfants du même père, soumis aux mêmes lois;

qu'une même destinée les attend, et que les rangs se confondent dans le

sentiment d'une vraie piété, d'une bienveillance universelle. Dans les

temples, dit Bernardin-de-Saint-Pierre, la religion abaisse la tête des

grands, en leur montrant la vanité de leur puissance, et elle relève

celle des infortunés, en leur présentant un avenir immortel.

La cathédrale Saint-Marc est d'une richesse infinie; les fresques

innombrables et admirables sont d'un grand prix. L'eau de la mer a un

peu endommagé le pavé de cet édifice éblouissant et merveilleux.

Saint-Marc a cinq dômes et point de clocher; on voit sur le haut de la

porte d'entrée quantité de figures de pierres, entr'autres celle d'un

petit vieillard qui tient son doigt sur la bouche: on prétend que c'est

l'architecte qui a bâti cette église. Il s'était engagé à faire le plus

beau bâtiment qu'il y eût au monde, à condition qu'on lui laissât la

liberté de placer sa statue dans l'endroit le plus honorable de

l'église, pour rendre son nom immortel. Ayant un jour reçu quelques

mécontentements des procurateurs de Saint-Marc, il s'en plaignit au

Doge, et son ressentiment le porta même à dire que, si on en avait mieux

usé avec lui, il aurait fait encore quelque chose de plus beau. Le Doge

lui répondit que, puisqu'il manquait à sa parole, il ne devait pas

trouver mauvais qu'on ne lui tînt pas celle qu'on lui avait donnée, de

placer sa statue dans le lieu de l'église le plus apparent. L'architecte

reconnut aussitôt sa faute, c'est pourquoi on le voit le doigt sur la

bouche, dans la posture d'un homme qui se repent d'avoir dit une

sottise. Les cinq portes de l'église sont d'airain, venant autrefois de

Sainte-Sophie, à Constantinople, ainsi que les admirables coursiers qui

sont au-dessus. Il y a huit colonnes de porphyre et, autour de l'église,

cinq cents colonnes apportées de Grèce et d'Athènes: le pavé se compose

de petites pierres de jaspe, de porphyre, de serpentine, de marbre de

plusieurs couleurs qui forment des compartiments. La contretable du

maître-autel est extrêmement riche; elle est d'or massif et de pierres

précieuses. Dans la chapelle du Saint-Sacrement repose le corps de Saint

Marc; il y a quatre colonnes d'Albâtre transparent, que l'on dit avoir

été au temple de Salomon.

Il est triste présentement de regarder le port dépourvu de vaisseaux et

en si petit nombre, comparé à sa splendeur primitive; mais la

victorieuse Trieste, quoique le port de Vénise soit franc, fait à elle

seule tout le commerce, et laisse peu de choses à sa vassale.

L'industrie de cette magnifique désolée ne sera plus que dans une

misérable végétation, tant que cette cité sera sous le joug d'un

suzerain: il est vrai que son éclat et son ancienne virilité ne doivent

plus exister, puisque tout change de face ici-bas; que les empires se

disloquent et se démembrent, que d'autres s'élèvent au milieu des

décadences, des ruines, et des jours néfastes; mais il n'en est pas

moins vrai que si la Lombardie recouvrait son indépendance, Vénise, sans

avoir l'esprit de conquête, florirait encore, et ses navires

parcourraient majestueusement l'Adriatique: aujourd'hui, ce qui la

soutient, c'est qu'elle est habitée par des seigneurs d'une grande

richesse, que les chefs-d'oeuvre qu'elle possède, attirent un nombre

considérable d'étrangers, comme dans plusieurs endroits de l'Italie;

cela suffit et peut rendre durable son existence, qui a besoin de tout

tirer du dehors pour se conserver.

Nous avons eu de charmants rapports avec M. Cherdubois, le banquier; il

a fait ce qu'il a pu pour contribuer à nous rendre profitable le séjour

de Vénise. Trois des côtés de la place Saint-Marc sont entourés de

spacieuses et belles galeries; pendant le jour, les désoeuvrés viennent

prendre le café et dépenser un temps qu'ils n'ont pas le moyen

d'utiliser; nous avons entendu sur cette place de délicieuse musique, et

dans les cafés, nous avons vu des dames avoir un cortège sans doute

innocent.

Du clocher près la cathédrale, qui a trois cent soixante pieds de

hauteur, et qu'on monte sans escalier, par une pente douce comme une

spirale, on découvre Vénise, unique dans son genre, Vénise qui étonne,

qui captive pour quelques mois, Vénise que nous sommes enchantés d'avoir

vue, et que nous sacrifierions volontiers pour habiter Naples ou

Trieste: on y découvre encore les montagnes d'Istrie, l'Apennin, la

Lombardie, l'embouchure de l'Adige et du Pô.

N'ayant plus rien à examiner de remarquable dans Vénise, et après avoir

fait quelques emplettes en perles et en chaînes d'or, actuellement

principal commerce de cette ville, je fis réclamer à notre jolie Térésa,

à l'oeil si noir, le linge que nous lui avions donné; elle eut l'audace,

la cruelle, de nous demander quatre fois plus qu'à Rome et qu'à Naples;

il est vrai qu'il faut souvent faire venir de l'eau de loin, et que,

contre la nécessité, nous avions oublié de faire marché préalablement:

donc, nous devions être un peu mutilés en quittant Vénise.

Nous subîmes une investigation de douane très-rigoureuse. La

merveilleuse parisienne qui ne voyage jamais sans avoir à sa suite

l'arsenal obligé de sa gracieuse toilette, est à plaindre lors de la

visite des douaniers: que de chapeaux déformés! Que de rubans flétris

par la main calleuse de ces inquisiteurs en sous ordre! Nous fîmes

plomber nos malles pour éviter les pénibles fouilles douanières, et nous

nous en retirâmes avec la bonne-main, prodiguant la lire de Lombardie.

Nous quittons Vénise, et nous allons en gondole jusqu'à Fusine; sous la

rame, l'eau est étincelante: quand on se rend à Vénise, on s'embarque à

Mestre. Nous passons par Padoue, dont les maisons sont entourées de

belles arcades; l'église dédiée à Saint Antoine renferme son corps;

c'était autrefois un temple consacré à Junon; Padoue est située au

milieu d'une riche plaine; elle est la patrie de Galilée et de

Pétrarque.

Nous sommes à peu de distance du Tyrol; nos coeurs vibrent pour y aller;

nous aimerions voir ces montagnes pittoresques et entendre le pâtre

chanter:

Doux Tyrol, montagnes tranquilles,

Lieux chéris, berceaux de mes amours,

Fatigué du bruit de leurs villes,

Attristé des plaisirs des cours,

Je vous revois... C'est pour toujours, c'est pour toujours.

Mais le temps nous manque, et le cher Théodore, notre fils chéri, a

peut-être besoin de nos soins. Nous nous arrêtons à Vicence, à Véronne,

remarquable par un cirque olympique, et où les contadines portent le

chapeau comme les hommes: pour la haute classe, nous l'avons déjà dit,

elle copie et se rapproche des modes françaises.

Dans l'église des Capucins, à Véronne, nous avons vu le tombeau de Romeo

et de Juliette, victimes mémorables d'un amour malheureux, et

immortalisées par Shakespeare.

C'est encore à Véronne qu'est le mausolée de Gonsalgue Gabia. Les

fortifications de la ville sont immenses. La campagne de la Lombardie

est une terre promise, d'une grande fécondité et abondant en luzerne, en

trèfles, grains, arbres de toutes espèces. La route de Brescia est

superbe; des bords enchanteurs du lac de Garda, nous voyons les

montagnes du Tyrol, dans la direction de Trente. Brescia est aussi une

jolie ville bien fortifiée. C'est en traversant ce riche territoire,

escortés par deux gendarmes, que nous arrivons à Milan.

Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri · 第 23 / 26 题