_De Genève, Lyon, à Paris._
La position de Genève, près le lac, est admirable; la ville, en revenant
des belles cités d'Italie, n'a pas le grandiose que nous attendions; les
maisons sont hautes; elles sont bâties sans régularité, environnées de
collines, de coteaux pittoresques que la nature semble avoir jetés au
gré de son caprice; Genève est dans une plaine comprise entre le Jura et
les Montagnes de Savoie. La plus grande partie de la ville est située au
lieu où le Rhône, s'échappant du lac, coule avec véhémence dans un
double canal ses eaux limpides et bleuâtres: on a construit sur le Rhône
une machine hydraulique qui porte les eaux dans la ville: la campagne
est couverte de maisons de plaisance.
Il y a de belles promenades à Genève: celle de la Treille est charmante,
et a une vue magnifique. Sa population est de trente mille âmes; c'est
une des plus considérables de la Suisse. Les Genevois ont le caractère
humain et affable; comme l'éducation est à bon marché, ils sont
très-instruits; en général, en Suisse, l'éducation est uniforme; celles
des parents, des maîtres, du monde, sont en parfaite harmonie; par cette
méthode, on fait des hommes qui ne portent point la livrée de la
frivolité: ainsi, chez les anciens, Épaminondas, la dernière année de sa
vie, faisait la même chose que dans l'âge où il avait commencé d'être
instruit.
Sur le lac, on fait de délicieuses promenades dans de légères
embarcations et avec de la musique.
«Voici le soir! de légères gondoles
Voguent sans bruit sur le lac argenté:
C'est le moment où de douces paroles
Font souvent rêver la beauté.»
Nous étions logés à l'hôtel neuf de la Couronne, où l'on est
splendidement traité; mais, un jour, ayant laissé notre chambre en
désordre et ayant emporté la clef, nous fûmes très-étonnés de la
symétrie, à notre arrivée; tout y était en ordre et en état, même nos
papiers qui, errant sur le parquet, avaient été rangés dans notre malle,
où se trouvait de l'argent; j'en fis plainte à l'hôtel; on chercha à
m'apaiser: nous avons appris, plus tard, que c'était l'usage en Suisse,
et que les maîtres d'hôtel avaient toujours des doubles clefs.
À Genève, les femmes qui vous ont accueilli si gracieusement dans les
salons, sortent sans escorte de suivantes: dans la rue, elles feignent
de vous méconnaître, vous désappointent par un regard sévère, si vous
leur faites une salutation: leur pensée, dans ces airs de glace et de
froideur, est d'élever une barrière aux inclinations, sans la sanction
des parents, et de se procurer liberté plénière pour se promener en
sûreté sans exciter les nuages qu'élève un amour imprudent; parce qu'il
est d'usage que les jeunes personnes sortent sans être accompagnées.
De très-beaux hôpitaux, même pour les aliénés, existent à Genève; aussi
n'est-on jamais importuné par la vue des haillons ou les sollicitations
d'un mendiant. La bienfaisance trouve difficilement occasion de
s'exercer.
Ici, point d'ateliers où l'on entasse des centaines d'ouvriers, et où
l'on fait presque des esclaves; l'ouvrier travaille pour son compte,
comme il l'entend; possesseur des matières premières, il les façonne à
sa manière, avec une intelligence qui lui offre toujours des avantages.
Les montres se fabriquent dans le quartier Saint-Gervais.
L'ancienne église Saint-Pierre, bâtie sur les débris d'un temple
d'Apollon, est présentement un édifice protestant, et n'a rien de
remarquable dans son intérieur, que le tombeau du duc de Rohan. Le génie
de la peinture, de la sculpture et des arts, trouve peu d'aliments dans
la réforme: le Tintoret, le Véronese, le Titien, n'auraient point eu de
matériaux pour animer leurs pinceaux, ni de chefs-d'oeuvres qui vivront
au temple de mémoire. Vraiment, le Christianisme, au milieu de ses
splendeurs ravissantes et de ses merveilleuses perfections, le
paganisme, tout infirme et sénile qu'il est, avec ses pagodes, ses
fétiches, sa gentilité, en excitant par fois l'organisme des sens, ont
rendu l'homme plus poétique, et ont développé en lui le germe des
beaux-arts, de la musique, de l'architecture, de la peinture, etc.,
tandis que la réforme, ayant pour généalogie les Iconoclastes, et
s'occupant du bonheur matériel de l'homme en ce monde, en même temps
qu'elle le nourrit d'espérances immortelles, n'est encore
qu'industrielle, et ne propage que les progrès de l'industrie. Voyez si
ce ne sont pas les pays réformés qui s'occupent le plus de l'industrie,
et de faire prospérer le sort des masses sociales. Genève aussi est
toute consacrée à mécanique et excelle dans l'horlogerie.
Nous n'avons pas réalisé le projet d'acheter de jolis ouvrages, des
boîtes à musique si délicieuses pour charmer la solitude: la douane
française est trop vigilante pour ceux qui ne veulent pas faire le
métier de la contrebande.
Un jour, que nous priâmes un jeune inconnu de douze ans de nous conduire
chez un habile horloger qui était à sa maison de campagne, à peu de
distance de la ville; il lia conversation, et nous dit qu'il était de
Turin; que son père, médecin, et professant des idées libérales, avait
été enlevé par le Saint-Office; que, s'il n'en avait pas fait un
Auto-da-fé, il gémissait sûrement dans les cachots du roi de Sardaigne;
qu'il n'avait aucune nouvelle de ce qu'était devenu son père.
La ville de Carouge est adjacente à celle de Genève; en général, les
habitants sont dans l'aisance; ils ont la même maxime que les
Hollandais, de ne jamais dépenser la totalité de leur revenu, quelque
minime qu'il puisse être.
Ferney, habitation de Voltaire, n'a plus que quelques vieux meubles et
la célébrité qui s'attache à la mémoire de ce grand homme. Jean-Jacques
Rousseau, un de nos écrivains les plus distingués, était de Genève; ces
illustres peintres de la pensée, dont les perceptions étaient des traits
de feu, ne sont plus les hommes de notre siècle; le spiritualisme,
l'objectif et le subjectif de Kant, ou le svedenborgisme, la dialectique
des illuminés, tiennent aujourd'hui le premier rang dans
l'argumentation; mais on finira par déclarer compétents ceux qui
admettent que les sens sont des auxiliaires pour développer les facultés
intellectuelles.
Nous ne voulons point quitter la Suisse sans parler de ses vacheries et
du système de stabulation qui a tant de retentissement parmi les
agriculteurs. Nous les avons visitées avec intérêt; les vaches ne vont
au pâturage que très-peu de mois dans l'année; nous en avons vu qui
n'étaient pas sorties de l'étable depuis dix ans; les pâturages, n'étant
point endommagés par le pied des animaux, peuvent être fauchés plus
souvent: les vaches transpirent moins; les sécrétions laiteuses, sont
plus copieuses et d'une bonne qualité: aussi est-on obligé de leur
donner les soins les plus minutieux de propreté; de les étriller trois
fois le jour, de renouveler la litière, de les alimenter d'herbes
fauchées, composées de trèfle, de luzerne et d'excellentes mâches mêlées
au foin. Elles conservent ainsi une parfaite santé; l'engrais qu'elles
font est plus abondant. La ménagerie est disposée d'une manière
favorable à la race bovine.
Les pays Suisses offrent de la satisfaction par la liberté dont on
jouit, par la modération de l'impôt, par la douane, qui est très-peu de
chose et nullement tracassière. En raison de tout cela, on s'y fixerait
volontiers; les fortunes sont peu considérables et très-divisées, chacun
possède un peu de terre.
Nous laissons notre lettre de crédit chez notre dernier banquier, M.
Lombardier.
Les Genevois, quoiqu'hospitaliers, ont des manières rudes, et leur
esprit d'indépendance se manifeste jusque dans les rapports sociaux.
Nous reprenons le chemin de France, en nous dirigeant sur Lyon. Les
montagnes, près de Genève, appartiennent, des deux côtés, à la France;
seulement, la partie voisine de la Suisse est franche de droits; combien
ne serait-il pas à désirer que cet usage d'affranchissement de droits
s'établît dans toute la France, à l'imitation de nos voisins les
Helvétiens, et que nous fussions délivrés de ces déboursés énormes qui
rendent dispendieuse notre civilisation. Alors, au lieu de faire couler
nos trésors par flots dans les caisses du fisc, nous nous livrerions,
sur le sol de la patrie, dans la courte et fragile durée de la vie, à
toutes sortes d'améliorations, de bien-être et d'oeuvres immortelles
utiles au pays; notre prospérité s'accroîtrait avec nos libertés.
Les montagnes, dans cette partie de la France, sont escarpées, d'un
difficile accès; la douane y pénètre peu: les contrebandiers sont les
seuls qui connaissent les sentiers de ce labyrinthe à l'abri des
investigations.
C'est ici le fort l'Écluse, que les Autrichiens avaient écrasé des
montagnes qui le dominent; il est à l'abri, présentement, par l'érection
de nouveaux forts placés sur les points culminants.
Voici la première fois, depuis long-temps, que nous livrons notre
passeport aux gendarmes français: nous avions été obligés, à Milan, de
le mettre en livret pour conserver ses lambeaux. Des transports de joie
s'emparent de nous à la vue de nos compatriotes. Mais, à Bellegarde,
notre plaisir est bien tempéré par la visite minutieuse des agents de la
douane. À Naples, où la dogana est en renommée de bien jouer son rôle,
on n'a pas eu plus de dextérité et de gentillesse; même on a fait des
progrès au détriment de nos libertés; au moins, à l'étranger, on avait
eu des formes plus civiles, on avait épargné Mme Mercier. À Bellegarde,
on s'est permis de nous séparer, de nous faire subir en particulier une
inquisition et des visites domiciliaires sur nos personnes, quoique nous
ne fussions pas en état de siège. Mme Mercier, à la vérité, était
visitée par une douanière, mais en présence du chef de poste, son
officieux assistant, sans avoir le mari pour avocat et pour défenseur au
besoin. Comment, en France, peut-on développer un pareil luxe
d'asservissement, que nos lois et la liberté individuelle proscrivent
formellement? Pourquoi ces visites isolées? Pourquoi fouiller et mettre
le désordre dans les malles et les valises? Mais que peut-on porter sur
soi, de si offensif, quand on vient de la patrie du Tasse, de l'Arioste?
sinon quelques innocents bijoux, quelques souvenirs précieux de la terre
classique, quelques laves du Vésuve, quelques hommages aux Muses, aux
Héros: peut-être une feuille de laurier, cueillie au Pausilippe, sur le
tombeau de Virgile. À trois lieues plus loin, il faut encore subir une
autre fastidieuse et dégoûtante perquisition.
Pour simplifier les opérations de la douane, il est avantageux que la
mode ait mis à l'ordre du jour les postiches, les gigots et les
falbalas, perdant de leur gracieuseté sous les doigts pesants des
investigateurs qui croient trouver des bijoux de l'Orient, de la
contrebande italienne, parmi des toilettes de Long-Champ; les dames sont
mêmes décoiffées, et leurs cheveux, artistement disposés, sont mis en
désordre; tout cela par scrupule et conscience de ces âmes vénales.
Après le fort l'Écluse, a lieu la disparition du Rhône; ce fleuve coule,
depuis Genève, majestueusement dans un lit profond, mais, en
s'approchant d'un banc de rochers, probablement comme à Tivoli dans la
grotte de Neptune, il s'engouffre tout entier avec une vitesse
prodigieuse, dans une espèce d'entonnoir: ses eaux, refoulées,
s'agitent, se soulèvent et se brisent elles mêmes. L'ouverture de
l'entonnoir n'a que deux pieds; insensiblement, elle s'élargit, et le
Rhône, apaisé, roule tranquillement ses eaux dans un canal de trente
pieds de large; il disparaît ensuite sous un amas de rochers, pendant
près de soixante pas; à la renaissance du fleuve, on croit le voir
impétueux et terrible, mais il se présente si calme et si tranquille,
que ses eaux paraissent stagnantes, ce que l'on attribue à la profondeur
de son lit.
Lyon est si connue, qu'il est superflu d'en parler; c'est la seconde
ville de France; elle possède de beaux édifices: son commerce
manufacturier est très-important, mais elle vient d'éprouver plusieurs
échecs, que la guerre d'Espagne et les banqueroutes américaines ont
occasionnés, en suspendant la fabrication des soieries, par là sans
écoulement. Il serait à souhaiter que, dans de pareilles circonstances
difficiles, il se formât, derechef, dans toutes les parties de la
France, des sociétés pour acheter des marchandises en discrédit, et
attendre des temps meilleurs: par ce moyen philanthropique, les classes
ouvrières ne resteraient jamais oisives. D'ailleurs, que le riche
territoire de l'Algérie soit un écoulement à notre population, et qu'il
devienne la France Africaine, il fait disparaître les inconvénients de
la concurrence, et bientôt le malaise social.
Les chemins de fer, de Saint-Étienne à Lyon, sont aussi fort
intéressants; on aime à voir la curieuse installation de ces routes en
fer, et des machines à vapeur remorquer chacune sept omnibus contenant
cent cinquante voyageurs, avec une vîtesse qui surpasse celle des
chevaux; ces merveilles nous transportent presqu'aux temps des Divinités
de la Fable et de la Féerie; on s'occupe à les réaliser chez tous les
peuples de l'Europe; nous ne restons pas en arrière, et nous voyons
fleurir dans notre belle France ces admirables innovations qui
transforment un pays, le placent au premier rang de l'échelle de la
civilisation, et qui accélèrent, en facilitant les rapports sociaux, la
prospérité des peuples.
Les quais de Lyon sont fort beaux et très-animés; il y a de belles rues:
nous étions descendus à l'hôtel du Nord; c'est chez Casati qu'on mange
le meilleur chocolat avec d'excellents petits pains et des brioches. La
promenade Bellecour et le pont de la Guillotière méritent d'être cités.
La Guillotière et la Croix-Rousse vont devenir deux villes voisines de
Lyon. En allant au chemin de fer, on jouit de l'intéressant coup-d'oeil
de la Saône qui se marie avec le Rhône. Lyon est entourée de forteresses
et de vingt mille hommes de troupes; l'émeute n'y est plus possible.
L'hôpital d'ordre ionique, créé par Souflot, offre une magnifique façade
sur le quai du Rhône. Il est admiré comme le plus beau de France; nous
avons surtout remarqué la vaste étendue des salles, une entr'autres dont
le dôme quadrangulaire est orné des emblèmes de la médecine.
Le vaisseau de la bibliothèque publique est considérable; il contient
cent mille volumes et huit mille manuscrits dans toutes les langues.
Il y a plusieurs théâtres: celui qui a été élevé sur la place de la
Comédie, est sans élégance; il a cependant coûté quatre millions.
La cathédrale est digne d'être visitée par la beauté de sa nef et de son
architecture gothique.
Plusieurs ponts traversent le Rhône; le pont-Morand, du nom de son
architecte, a été construit tout en bois, avec une hardiesse et une
légèreté qui ne nuisent point à sa solidité.
Nous avons pris le bateau à vapeur de la Saône. Il y a trois bateaux à
vapeur, sur la Saône, qui font le trajet de Lyon à Châlons: Les
habitants de ces rives n'ont point l'humeur stationnaire: les bateaux
sont encombrés de voyageurs. À peine notre restaurateur pouvait-il
suffire aux nombreuses demandes de côtelettes, de biftecks. Comme sur un
navire qui commence à manquer de vivres, un capitaine, dans sa
sollicitude, est obligé, pour prolonger ce qui reste de biscuit et de
comestibles, de modérer les appétits insatiables, dans le voyage sur la
Saône, si vous voulez obtenir un boeuf, une volaille, un pain d'une
demi-livre, demandez deux heures d'avance; encore vous attendrez et vous
vous exposerez aux affections spasmodiques nerveuses de l'organe
digestif, disposé à s'insurger faute d'aliments, aux perturbations
intestinales qui vous feront succomber dans l'absence de lest. Il est
aujourd'hui incontestable qu'on ne meurt pas de faim, que le vide seul
fait des victimes et occasionne ensuite l'agglutination des viscères.
Parmi les quadrilles de la première chambre, nous faisions cercle,
attendant impatiemment le moment si désiré de la réfection; nos oreilles
et nos yeux furent tout à coup divertis par la conversation animée d'un
imposant champion qui attirait les regards; il parlait et gesticulait
avec assurance: on aurait dit qu'il jouait un des principaux rôles dans
la société: sa physionomie martiale annonçait un homme d'importance; il
adressait la parole aux dames, dans des termes élogieux; sa voix avait
quelque chose de mâle et de sévère; les yeux étaient fixés sur lui; il
excitait l'attention même des officiers spectateurs; on s'étonnait de la
vivacité de son esprit; on se livrait aux hypothèses et aux conjectures
sur ce personnage: tout le monde disait quel est donc ce grand homme,
lorsque tout à coup il se leva pour offrir des bonbons avec grâce, et
rompit aussitôt l'enchantement. Ce n'était plus un spadassin de cinq
pieds six pouces qui, sur un siège, répandait si bien l'illusion de la
grandeur; debout, on le mettait dans le creuset de l'analyse, et on ne
pouvait décider si c'était un Lapon ou un Lilliputien, que le plus
chétif Gulliver aurait fait pirouetter dans la main: il était difficile
de comprendre que des éclats de voix bruyants pussent sortir du larinx
d'un si petit rossignol. En nous rendant à Paris, nous apercevons Mâcon,
patrie de M. de Lamartine. Nous sommes frappés du succès des sucreries
de betteraves qui, établies sur une trop grande échelle de dépenses,
n'ont pu soutenir avec avantage la lutte contre l'abondance du sucre
colonial, et ont échoué dans les départements de l'Ouest; il paraît
encore que plus on avance dans le Nord, plus la betterave est riche en
principes sucrés.
Nous n'avons pu faire qu'un court séjour à Paris, que nous connaissions;
à Paris, temple du goût exquis et des grâces, où toute l'Europe vient
puiser le bon ton, les belles manières, l'élégance, les modes, et où les
femmes sont distinguées par une brillante éducation, l'esprit, les
agréments de la beauté et de tendres affections; à Paris, où l'industrie
se déploie avec tant d'art et de magnificence, dans tous les genres, que
rien ne peut égaler nos riches produits des Gobelins, de Sèvres, etc.; à
Paris, où tous les talents forment un faisceau admirable, et dont la
lumière douce et radieuse éclaire les nations, jalouses de nous imiter;
à Paris, dont les habitants pleins d'urbanité, de galanterie, de gaîté
et de courtoisie, démontrent que les Français sont le premier peuple du
monde, pour la civilisation, et dont César et Agathias ont été si
souvent les apologistes.
Nous n'entreprenons point ici la tâche d'articuler les progrès de
l'antique Lutèce qui, dans son origine, n'avait que dix hommes pour la
perception de l'impôt, puis avait seulement deux portes d'entrée, tandis
qu'aujourd'hui elle possède cinquante-huit barrières dont plusieurs sont
des chefs-d'oeuvres d'architecture.
Tous les embellissements sont prodigués dans Paris; le Carrousel est
devenu une magnifique place d'armes: les belles rues de Castiglione, de
la Paix se prolongent jusqu'aux Boulevards, au travers de la place
Vendôme. La fontaine Médicis et quatre cents autres fournissent de l'eau
aux habitants de cette riche cité. Nous n'avons ni la hardiesse, ni le
projet d'esquisser les palais éclatants, les monuments innombrables qui
décorent, avec tant de splendeur, la capitale de la France; nous
n'entreprendrons point de détailler ni le palais des Tuileries, ni le
Palais-Royal, avec ses brillantes arcades, ni ceux du Luxembourg, du
Louvre et de ses galeries de peinture, ni Notre-Dame-de-Paris, ni le
Dôme des Invalides, ni tant d'édifices imposants, ni les théâtres
variés, où rien ne manque, et où les sommités artistiques de tous les
pays viennent chercher des suffrages et des couronnes. Toutes ces
splendides descriptions ont été livrées au public; il ne nous appartient
point non plus d'établir un parallèle entre ces chefs-d'oeuvres et les
merveilles de l'Italie, ni d'opposer les tableaux du Poussin, surnommé
le Raphaël de France, à ceux du Tintoret et du Véronèse.
Nous n'avons rien trouvé de comparable au Jardin des Plantes de Paris,
qu'on se plaît à embellir tous les jours, même d'éclatants édifices de
verre, pour la conservation ou l'éducation des plantes exotiques.
Nous n'avons eu d'autre but, en écrivant, que de rappeler des souvenirs,
ou d'aider et d'offrir un flambeau à ceux qui voudraient visiter un jour
les délicieuses contrées méridionales que nous avons parcourues. En
livrant à l'impression nos feuilles de voyage, nos esquisses et nos vues
de la journées, comme elles se présentaient à nos investigations, nous
avons cru acquitter une dette à notre pays.
Malgré les embarras que nous donnait, sur la route et dans les hôtels,
notre chien du Mont Saint-Bernard, originaire des Abruzzes, nous nous
trouvons dédommagés par sa possession: présentement, il a l'apparence
d'un des jeunes lions de Canova.
Nous reprîmes vite le chemin de notre habitation; nous avons eu le
bonheur d'y retrouver le cher Théodore plein de santé, grâces aux soins,
aux lumières et à l'amitié de M. le Docteur Legouais. Nous voyons germer
avec plaisir ses heureuses dispositions; il balbutie déjà les noms de
Rome et de Naples.
Nous avons encore l'indicible satisfaction d'assister au banquet de nos
parents, de nos amis, de les retrouver pleins de joie et de santé: rien
de fâcheux ne s'était passé dans notre absence. Nous nous livrons
ensemble au délicieux mémento de Sorrento, des huîtres exquises de
l'Achéron, nous portons des toasts aux habitants de Pompéïa et
d'Herculanum, que nous avons salués aux Champs-Élysées. Adieu donc,
belle Italie! bords chéris, fontaines et naïades de ces lieux
enchanteurs; adieu beaux monuments éternels, riches d'émotions et de
plaisir, patrie de nos pensées!
«Nous en conserverons
Tant que nous vivrons
La douce mémoire»