CHAPITRE XV.

_De Genève, Lyon, à Paris._

La position de Genève, près le lac, est admirable; la ville, en revenant

des belles cités d'Italie, n'a pas le grandiose que nous attendions; les

maisons sont hautes; elles sont bâties sans régularité, environnées de

collines, de coteaux pittoresques que la nature semble avoir jetés au

gré de son caprice; Genève est dans une plaine comprise entre le Jura et

les Montagnes de Savoie. La plus grande partie de la ville est située au

lieu où le Rhône, s'échappant du lac, coule avec véhémence dans un

double canal ses eaux limpides et bleuâtres: on a construit sur le Rhône

une machine hydraulique qui porte les eaux dans la ville: la campagne

est couverte de maisons de plaisance.

Il y a de belles promenades à Genève: celle de la Treille est charmante,

et a une vue magnifique. Sa population est de trente mille âmes; c'est

une des plus considérables de la Suisse. Les Genevois ont le caractère

humain et affable; comme l'éducation est à bon marché, ils sont

très-instruits; en général, en Suisse, l'éducation est uniforme; celles

des parents, des maîtres, du monde, sont en parfaite harmonie; par cette

méthode, on fait des hommes qui ne portent point la livrée de la

frivolité: ainsi, chez les anciens, Épaminondas, la dernière année de sa

vie, faisait la même chose que dans l'âge où il avait commencé d'être

instruit.

Sur le lac, on fait de délicieuses promenades dans de légères

embarcations et avec de la musique.

«Voici le soir! de légères gondoles

Voguent sans bruit sur le lac argenté:

C'est le moment où de douces paroles

Font souvent rêver la beauté.»

Nous étions logés à l'hôtel neuf de la Couronne, où l'on est

splendidement traité; mais, un jour, ayant laissé notre chambre en

désordre et ayant emporté la clef, nous fûmes très-étonnés de la

symétrie, à notre arrivée; tout y était en ordre et en état, même nos

papiers qui, errant sur le parquet, avaient été rangés dans notre malle,

où se trouvait de l'argent; j'en fis plainte à l'hôtel; on chercha à

m'apaiser: nous avons appris, plus tard, que c'était l'usage en Suisse,

et que les maîtres d'hôtel avaient toujours des doubles clefs.

À Genève, les femmes qui vous ont accueilli si gracieusement dans les

salons, sortent sans escorte de suivantes: dans la rue, elles feignent

de vous méconnaître, vous désappointent par un regard sévère, si vous

leur faites une salutation: leur pensée, dans ces airs de glace et de

froideur, est d'élever une barrière aux inclinations, sans la sanction

des parents, et de se procurer liberté plénière pour se promener en

sûreté sans exciter les nuages qu'élève un amour imprudent; parce qu'il

est d'usage que les jeunes personnes sortent sans être accompagnées.

De très-beaux hôpitaux, même pour les aliénés, existent à Genève; aussi

n'est-on jamais importuné par la vue des haillons ou les sollicitations

d'un mendiant. La bienfaisance trouve difficilement occasion de

s'exercer.

Ici, point d'ateliers où l'on entasse des centaines d'ouvriers, et où

l'on fait presque des esclaves; l'ouvrier travaille pour son compte,

comme il l'entend; possesseur des matières premières, il les façonne à

sa manière, avec une intelligence qui lui offre toujours des avantages.

Les montres se fabriquent dans le quartier Saint-Gervais.

L'ancienne église Saint-Pierre, bâtie sur les débris d'un temple

d'Apollon, est présentement un édifice protestant, et n'a rien de

remarquable dans son intérieur, que le tombeau du duc de Rohan. Le génie

de la peinture, de la sculpture et des arts, trouve peu d'aliments dans

la réforme: le Tintoret, le Véronese, le Titien, n'auraient point eu de

matériaux pour animer leurs pinceaux, ni de chefs-d'oeuvres qui vivront

au temple de mémoire. Vraiment, le Christianisme, au milieu de ses

splendeurs ravissantes et de ses merveilleuses perfections, le

paganisme, tout infirme et sénile qu'il est, avec ses pagodes, ses

fétiches, sa gentilité, en excitant par fois l'organisme des sens, ont

rendu l'homme plus poétique, et ont développé en lui le germe des

beaux-arts, de la musique, de l'architecture, de la peinture, etc.,

tandis que la réforme, ayant pour généalogie les Iconoclastes, et

s'occupant du bonheur matériel de l'homme en ce monde, en même temps

qu'elle le nourrit d'espérances immortelles, n'est encore

qu'industrielle, et ne propage que les progrès de l'industrie. Voyez si

ce ne sont pas les pays réformés qui s'occupent le plus de l'industrie,

et de faire prospérer le sort des masses sociales. Genève aussi est

toute consacrée à mécanique et excelle dans l'horlogerie.

Nous n'avons pas réalisé le projet d'acheter de jolis ouvrages, des

boîtes à musique si délicieuses pour charmer la solitude: la douane

française est trop vigilante pour ceux qui ne veulent pas faire le

métier de la contrebande.

Un jour, que nous priâmes un jeune inconnu de douze ans de nous conduire

chez un habile horloger qui était à sa maison de campagne, à peu de

distance de la ville; il lia conversation, et nous dit qu'il était de

Turin; que son père, médecin, et professant des idées libérales, avait

été enlevé par le Saint-Office; que, s'il n'en avait pas fait un

Auto-da-fé, il gémissait sûrement dans les cachots du roi de Sardaigne;

qu'il n'avait aucune nouvelle de ce qu'était devenu son père.

La ville de Carouge est adjacente à celle de Genève; en général, les

habitants sont dans l'aisance; ils ont la même maxime que les

Hollandais, de ne jamais dépenser la totalité de leur revenu, quelque

minime qu'il puisse être.

Ferney, habitation de Voltaire, n'a plus que quelques vieux meubles et

la célébrité qui s'attache à la mémoire de ce grand homme. Jean-Jacques

Rousseau, un de nos écrivains les plus distingués, était de Genève; ces

illustres peintres de la pensée, dont les perceptions étaient des traits

de feu, ne sont plus les hommes de notre siècle; le spiritualisme,

l'objectif et le subjectif de Kant, ou le svedenborgisme, la dialectique

des illuminés, tiennent aujourd'hui le premier rang dans

l'argumentation; mais on finira par déclarer compétents ceux qui

admettent que les sens sont des auxiliaires pour développer les facultés

intellectuelles.

Nous ne voulons point quitter la Suisse sans parler de ses vacheries et

du système de stabulation qui a tant de retentissement parmi les

agriculteurs. Nous les avons visitées avec intérêt; les vaches ne vont

au pâturage que très-peu de mois dans l'année; nous en avons vu qui

n'étaient pas sorties de l'étable depuis dix ans; les pâturages, n'étant

point endommagés par le pied des animaux, peuvent être fauchés plus

souvent: les vaches transpirent moins; les sécrétions laiteuses, sont

plus copieuses et d'une bonne qualité: aussi est-on obligé de leur

donner les soins les plus minutieux de propreté; de les étriller trois

fois le jour, de renouveler la litière, de les alimenter d'herbes

fauchées, composées de trèfle, de luzerne et d'excellentes mâches mêlées

au foin. Elles conservent ainsi une parfaite santé; l'engrais qu'elles

font est plus abondant. La ménagerie est disposée d'une manière

favorable à la race bovine.

Les pays Suisses offrent de la satisfaction par la liberté dont on

jouit, par la modération de l'impôt, par la douane, qui est très-peu de

chose et nullement tracassière. En raison de tout cela, on s'y fixerait

volontiers; les fortunes sont peu considérables et très-divisées, chacun

possède un peu de terre.

Nous laissons notre lettre de crédit chez notre dernier banquier, M.

Lombardier.

Les Genevois, quoiqu'hospitaliers, ont des manières rudes, et leur

esprit d'indépendance se manifeste jusque dans les rapports sociaux.

Nous reprenons le chemin de France, en nous dirigeant sur Lyon. Les

montagnes, près de Genève, appartiennent, des deux côtés, à la France;

seulement, la partie voisine de la Suisse est franche de droits; combien

ne serait-il pas à désirer que cet usage d'affranchissement de droits

s'établît dans toute la France, à l'imitation de nos voisins les

Helvétiens, et que nous fussions délivrés de ces déboursés énormes qui

rendent dispendieuse notre civilisation. Alors, au lieu de faire couler

nos trésors par flots dans les caisses du fisc, nous nous livrerions,

sur le sol de la patrie, dans la courte et fragile durée de la vie, à

toutes sortes d'améliorations, de bien-être et d'oeuvres immortelles

utiles au pays; notre prospérité s'accroîtrait avec nos libertés.

Les montagnes, dans cette partie de la France, sont escarpées, d'un

difficile accès; la douane y pénètre peu: les contrebandiers sont les

seuls qui connaissent les sentiers de ce labyrinthe à l'abri des

investigations.

C'est ici le fort l'Écluse, que les Autrichiens avaient écrasé des

montagnes qui le dominent; il est à l'abri, présentement, par l'érection

de nouveaux forts placés sur les points culminants.

Voici la première fois, depuis long-temps, que nous livrons notre

passeport aux gendarmes français: nous avions été obligés, à Milan, de

le mettre en livret pour conserver ses lambeaux. Des transports de joie

s'emparent de nous à la vue de nos compatriotes. Mais, à Bellegarde,

notre plaisir est bien tempéré par la visite minutieuse des agents de la

douane. À Naples, où la dogana est en renommée de bien jouer son rôle,

on n'a pas eu plus de dextérité et de gentillesse; même on a fait des

progrès au détriment de nos libertés; au moins, à l'étranger, on avait

eu des formes plus civiles, on avait épargné Mme Mercier. À Bellegarde,

on s'est permis de nous séparer, de nous faire subir en particulier une

inquisition et des visites domiciliaires sur nos personnes, quoique nous

ne fussions pas en état de siège. Mme Mercier, à la vérité, était

visitée par une douanière, mais en présence du chef de poste, son

officieux assistant, sans avoir le mari pour avocat et pour défenseur au

besoin. Comment, en France, peut-on développer un pareil luxe

d'asservissement, que nos lois et la liberté individuelle proscrivent

formellement? Pourquoi ces visites isolées? Pourquoi fouiller et mettre

le désordre dans les malles et les valises? Mais que peut-on porter sur

soi, de si offensif, quand on vient de la patrie du Tasse, de l'Arioste?

sinon quelques innocents bijoux, quelques souvenirs précieux de la terre

classique, quelques laves du Vésuve, quelques hommages aux Muses, aux

Héros: peut-être une feuille de laurier, cueillie au Pausilippe, sur le

tombeau de Virgile. À trois lieues plus loin, il faut encore subir une

autre fastidieuse et dégoûtante perquisition.

Pour simplifier les opérations de la douane, il est avantageux que la

mode ait mis à l'ordre du jour les postiches, les gigots et les

falbalas, perdant de leur gracieuseté sous les doigts pesants des

investigateurs qui croient trouver des bijoux de l'Orient, de la

contrebande italienne, parmi des toilettes de Long-Champ; les dames sont

mêmes décoiffées, et leurs cheveux, artistement disposés, sont mis en

désordre; tout cela par scrupule et conscience de ces âmes vénales.

Après le fort l'Écluse, a lieu la disparition du Rhône; ce fleuve coule,

depuis Genève, majestueusement dans un lit profond, mais, en

s'approchant d'un banc de rochers, probablement comme à Tivoli dans la

grotte de Neptune, il s'engouffre tout entier avec une vitesse

prodigieuse, dans une espèce d'entonnoir: ses eaux, refoulées,

s'agitent, se soulèvent et se brisent elles mêmes. L'ouverture de

l'entonnoir n'a que deux pieds; insensiblement, elle s'élargit, et le

Rhône, apaisé, roule tranquillement ses eaux dans un canal de trente

pieds de large; il disparaît ensuite sous un amas de rochers, pendant

près de soixante pas; à la renaissance du fleuve, on croit le voir

impétueux et terrible, mais il se présente si calme et si tranquille,

que ses eaux paraissent stagnantes, ce que l'on attribue à la profondeur

de son lit.

Lyon est si connue, qu'il est superflu d'en parler; c'est la seconde

ville de France; elle possède de beaux édifices: son commerce

manufacturier est très-important, mais elle vient d'éprouver plusieurs

échecs, que la guerre d'Espagne et les banqueroutes américaines ont

occasionnés, en suspendant la fabrication des soieries, par là sans

écoulement. Il serait à souhaiter que, dans de pareilles circonstances

difficiles, il se formât, derechef, dans toutes les parties de la

France, des sociétés pour acheter des marchandises en discrédit, et

attendre des temps meilleurs: par ce moyen philanthropique, les classes

ouvrières ne resteraient jamais oisives. D'ailleurs, que le riche

territoire de l'Algérie soit un écoulement à notre population, et qu'il

devienne la France Africaine, il fait disparaître les inconvénients de

la concurrence, et bientôt le malaise social.

Les chemins de fer, de Saint-Étienne à Lyon, sont aussi fort

intéressants; on aime à voir la curieuse installation de ces routes en

fer, et des machines à vapeur remorquer chacune sept omnibus contenant

cent cinquante voyageurs, avec une vîtesse qui surpasse celle des

chevaux; ces merveilles nous transportent presqu'aux temps des Divinités

de la Fable et de la Féerie; on s'occupe à les réaliser chez tous les

peuples de l'Europe; nous ne restons pas en arrière, et nous voyons

fleurir dans notre belle France ces admirables innovations qui

transforment un pays, le placent au premier rang de l'échelle de la

civilisation, et qui accélèrent, en facilitant les rapports sociaux, la

prospérité des peuples.

Les quais de Lyon sont fort beaux et très-animés; il y a de belles rues:

nous étions descendus à l'hôtel du Nord; c'est chez Casati qu'on mange

le meilleur chocolat avec d'excellents petits pains et des brioches. La

promenade Bellecour et le pont de la Guillotière méritent d'être cités.

La Guillotière et la Croix-Rousse vont devenir deux villes voisines de

Lyon. En allant au chemin de fer, on jouit de l'intéressant coup-d'oeil

de la Saône qui se marie avec le Rhône. Lyon est entourée de forteresses

et de vingt mille hommes de troupes; l'émeute n'y est plus possible.

L'hôpital d'ordre ionique, créé par Souflot, offre une magnifique façade

sur le quai du Rhône. Il est admiré comme le plus beau de France; nous

avons surtout remarqué la vaste étendue des salles, une entr'autres dont

le dôme quadrangulaire est orné des emblèmes de la médecine.

Le vaisseau de la bibliothèque publique est considérable; il contient

cent mille volumes et huit mille manuscrits dans toutes les langues.

Il y a plusieurs théâtres: celui qui a été élevé sur la place de la

Comédie, est sans élégance; il a cependant coûté quatre millions.

La cathédrale est digne d'être visitée par la beauté de sa nef et de son

architecture gothique.

Plusieurs ponts traversent le Rhône; le pont-Morand, du nom de son

architecte, a été construit tout en bois, avec une hardiesse et une

légèreté qui ne nuisent point à sa solidité.

Nous avons pris le bateau à vapeur de la Saône. Il y a trois bateaux à

vapeur, sur la Saône, qui font le trajet de Lyon à Châlons: Les

habitants de ces rives n'ont point l'humeur stationnaire: les bateaux

sont encombrés de voyageurs. À peine notre restaurateur pouvait-il

suffire aux nombreuses demandes de côtelettes, de biftecks. Comme sur un

navire qui commence à manquer de vivres, un capitaine, dans sa

sollicitude, est obligé, pour prolonger ce qui reste de biscuit et de

comestibles, de modérer les appétits insatiables, dans le voyage sur la

Saône, si vous voulez obtenir un boeuf, une volaille, un pain d'une

demi-livre, demandez deux heures d'avance; encore vous attendrez et vous

vous exposerez aux affections spasmodiques nerveuses de l'organe

digestif, disposé à s'insurger faute d'aliments, aux perturbations

intestinales qui vous feront succomber dans l'absence de lest. Il est

aujourd'hui incontestable qu'on ne meurt pas de faim, que le vide seul

fait des victimes et occasionne ensuite l'agglutination des viscères.

Parmi les quadrilles de la première chambre, nous faisions cercle,

attendant impatiemment le moment si désiré de la réfection; nos oreilles

et nos yeux furent tout à coup divertis par la conversation animée d'un

imposant champion qui attirait les regards; il parlait et gesticulait

avec assurance: on aurait dit qu'il jouait un des principaux rôles dans

la société: sa physionomie martiale annonçait un homme d'importance; il

adressait la parole aux dames, dans des termes élogieux; sa voix avait

quelque chose de mâle et de sévère; les yeux étaient fixés sur lui; il

excitait l'attention même des officiers spectateurs; on s'étonnait de la

vivacité de son esprit; on se livrait aux hypothèses et aux conjectures

sur ce personnage: tout le monde disait quel est donc ce grand homme,

lorsque tout à coup il se leva pour offrir des bonbons avec grâce, et

rompit aussitôt l'enchantement. Ce n'était plus un spadassin de cinq

pieds six pouces qui, sur un siège, répandait si bien l'illusion de la

grandeur; debout, on le mettait dans le creuset de l'analyse, et on ne

pouvait décider si c'était un Lapon ou un Lilliputien, que le plus

chétif Gulliver aurait fait pirouetter dans la main: il était difficile

de comprendre que des éclats de voix bruyants pussent sortir du larinx

d'un si petit rossignol. En nous rendant à Paris, nous apercevons Mâcon,

patrie de M. de Lamartine. Nous sommes frappés du succès des sucreries

de betteraves qui, établies sur une trop grande échelle de dépenses,

n'ont pu soutenir avec avantage la lutte contre l'abondance du sucre

colonial, et ont échoué dans les départements de l'Ouest; il paraît

encore que plus on avance dans le Nord, plus la betterave est riche en

principes sucrés.

Nous n'avons pu faire qu'un court séjour à Paris, que nous connaissions;

à Paris, temple du goût exquis et des grâces, où toute l'Europe vient

puiser le bon ton, les belles manières, l'élégance, les modes, et où les

femmes sont distinguées par une brillante éducation, l'esprit, les

agréments de la beauté et de tendres affections; à Paris, où l'industrie

se déploie avec tant d'art et de magnificence, dans tous les genres, que

rien ne peut égaler nos riches produits des Gobelins, de Sèvres, etc.; à

Paris, où tous les talents forment un faisceau admirable, et dont la

lumière douce et radieuse éclaire les nations, jalouses de nous imiter;

à Paris, dont les habitants pleins d'urbanité, de galanterie, de gaîté

et de courtoisie, démontrent que les Français sont le premier peuple du

monde, pour la civilisation, et dont César et Agathias ont été si

souvent les apologistes.

Nous n'entreprenons point ici la tâche d'articuler les progrès de

l'antique Lutèce qui, dans son origine, n'avait que dix hommes pour la

perception de l'impôt, puis avait seulement deux portes d'entrée, tandis

qu'aujourd'hui elle possède cinquante-huit barrières dont plusieurs sont

des chefs-d'oeuvres d'architecture.

Tous les embellissements sont prodigués dans Paris; le Carrousel est

devenu une magnifique place d'armes: les belles rues de Castiglione, de

la Paix se prolongent jusqu'aux Boulevards, au travers de la place

Vendôme. La fontaine Médicis et quatre cents autres fournissent de l'eau

aux habitants de cette riche cité. Nous n'avons ni la hardiesse, ni le

projet d'esquisser les palais éclatants, les monuments innombrables qui

décorent, avec tant de splendeur, la capitale de la France; nous

n'entreprendrons point de détailler ni le palais des Tuileries, ni le

Palais-Royal, avec ses brillantes arcades, ni ceux du Luxembourg, du

Louvre et de ses galeries de peinture, ni Notre-Dame-de-Paris, ni le

Dôme des Invalides, ni tant d'édifices imposants, ni les théâtres

variés, où rien ne manque, et où les sommités artistiques de tous les

pays viennent chercher des suffrages et des couronnes. Toutes ces

splendides descriptions ont été livrées au public; il ne nous appartient

point non plus d'établir un parallèle entre ces chefs-d'oeuvres et les

merveilles de l'Italie, ni d'opposer les tableaux du Poussin, surnommé

le Raphaël de France, à ceux du Tintoret et du Véronèse.

Nous n'avons rien trouvé de comparable au Jardin des Plantes de Paris,

qu'on se plaît à embellir tous les jours, même d'éclatants édifices de

verre, pour la conservation ou l'éducation des plantes exotiques.

Nous n'avons eu d'autre but, en écrivant, que de rappeler des souvenirs,

ou d'aider et d'offrir un flambeau à ceux qui voudraient visiter un jour

les délicieuses contrées méridionales que nous avons parcourues. En

livrant à l'impression nos feuilles de voyage, nos esquisses et nos vues

de la journées, comme elles se présentaient à nos investigations, nous

avons cru acquitter une dette à notre pays.

Malgré les embarras que nous donnait, sur la route et dans les hôtels,

notre chien du Mont Saint-Bernard, originaire des Abruzzes, nous nous

trouvons dédommagés par sa possession: présentement, il a l'apparence

d'un des jeunes lions de Canova.

Nous reprîmes vite le chemin de notre habitation; nous avons eu le

bonheur d'y retrouver le cher Théodore plein de santé, grâces aux soins,

aux lumières et à l'amitié de M. le Docteur Legouais. Nous voyons germer

avec plaisir ses heureuses dispositions; il balbutie déjà les noms de

Rome et de Naples.

Nous avons encore l'indicible satisfaction d'assister au banquet de nos

parents, de nos amis, de les retrouver pleins de joie et de santé: rien

de fâcheux ne s'était passé dans notre absence. Nous nous livrons

ensemble au délicieux mémento de Sorrento, des huîtres exquises de

l'Achéron, nous portons des toasts aux habitants de Pompéïa et

d'Herculanum, que nous avons salués aux Champs-Élysées. Adieu donc,

belle Italie! bords chéris, fontaines et naïades de ces lieux

enchanteurs; adieu beaux monuments éternels, riches d'émotions et de

plaisir, patrie de nos pensées!

«Nous en conserverons

Tant que nous vivrons

La douce mémoire»

Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri · 第 25 / 26 题