CHAPITRE IX.

_De Rome et Terracine à Naples._

Nous voilà donc en route pour Naples, passant par Albano, où est le

tombeau des Horace et des Curiace; nous y vîmes encore un temple

consacré à Esculape, avec le mausolée d'Ascagne et de Pompée. La

situation d'Albano est charmante: la route, à travers les marais

Pontins, est magnifique, bordée de riantes avenues de belles rangées

d'arbres; une grande quantité de bestiaux, de chevaux et de bêtes à

cornes, se trouve sur les marais. Loin d'être rassuré par la vue d'un

paysan, on craint d'être dévalisé; en un instant, cinquante contadins

deviennent cinquante bandits, et le passant ne sait jamais si c'est un

ennemi ou un défenseur qu'il va trouver dans l'homme qu'il rencontre,

surtout à l'époque de la Semaine-Sainte, où de nombreux voyageurs

parcourent ces contrées avec un riche butin. Les Anglais, qui ont jeté

aux brigands des marais Pontins plus d'or qu'il n'en faut pour les

dessécher, ont soin, dans leur budget de voyage, de voter d'avance le

budget des arrestations. Les marais Pontins sont une campagne fertile et

pestilentielle tout à la fois. Envahis par le malaria ou mauvais air,

on ne voit pas une habitation, quoique la nature y semble féconde;

quelques hommes malades attèlent vos chevaux; le sommeil est un

avant-coureur de la mort dans ces lieux. Des buffles d'une physionomie

basse et féroce traînent la charrue, que d'imprudents cultivateurs

conduisent sur cette terre fatale: on a tenté inutilement de dessécher

ces marais, que les montagnes environnantes inondent sans cesse.

Nous arrivons à Terracine, où nous avons fait un excellent déjeûner de

bonnes sardines. Le point de vue est magnifique et les roches

imposantes. Terracine est sur le bord de la mer, aux confins du royaume

de Naples: derrière, est le mont Anxur, couvert d'antiquités; toute la

montagne qui domine Terracine, est chargée d'orangers et de citronniers

en pleine terre; les aloës, les cactus à larges feuilles y abondent.

De Terracine à Naples, la route est embaumée de citronniers, de mirtes,

de lauriers, d'oliviers, de vignes; elle est bordée d'énormes haies

d'aloës plantés autour de jolis vergers: quelquefois les pâles oliviers,

assez semblables, pour la forme et la couleur, aux saules de nos

climats, sont dominés par un palmier à la tête élégante et noble. Ce roi

des arbres du midi donne aux paysages un aspect oriental: c'est la

plante des contrées où le ciel brille: ses branches régulières se jouent

en tous sens au milieu des airs, et les rayons du jour passent par ces

éventails naturels comme à travers les feuilles d'une jalousie. Le

palmier, par la régularité de sa forme, par son feuillage en parasol,

par la légèreté de ses rameaux, qui se détachent du ciel brûlant de

Naples, comme des coups de pinceau sur un fond d'or et d'azur, paraît

l'emblème du soleil lui-même. Du reste, la culture est la même que dans

nos pays. Dans les bourgs, la misère est très-grande, les figures sont

décharnées et livides: la chaussure des indigènes est du cuir attaché

avec des ficelles; les femmes sont parées de leurs cheveux avec une

broche et des rubans de couleur pour les retenir; quelques hommes

portent un caleçon et une petite blouse qui descend jusqu'à moitié de la

cuisse; leurs chapeaux sont à la Robinson.

À Gaëte, les auberges sont assez bonnes. Le choléra, qui y régnait

alors, faisait peu de sensation. Il n'attaquait que les vieillards, les

personnes d'une santé délabrée, les malheureux auxquels des excès de

diète et une nourriture de mauvaise qualité ont altéré les organes

digestifs; mais les disciples de la tempérance et de la modération ont

peu à redouter ce fléau originaire de l'Asie.

En arrivant à Gaëte, nous remarquons le costume leste et élégant d'une

gaëtane: de longues et larges tresses roulées en torsades sur sa tête;

un jupon bleu tombant sous un corset rouge; sa taille fine, sa démarche

gracieuse et ses yeux noirs exprimaient le sentiment.

C'est près du promontoire de Gaëte que Cicéron a perdu la vie.

À la délicieuse Capoue, nous avons changé de voiture, pour visiter

l'ancienne ville et un amphithéâtre fort curieux, différent des autres,

en ce que le cirque était sur la loge des bêtes.

Faisant halte à la nouvelle Capoue, pour réparer nos forces, et trouvant

les mets détestables, nous demandâmes des oeufs à la coque; mais comme

ils n'avaient pas de thermomètre, et que le degré de chaleur

outrepassait, on nous apporta des oeufs durs; nous les congédiâmes pour

en avoir d'autres moins cuits et dans leur lait; pas du tout, on passa

d'un extrême à l'autre; on aurait dit qu'on nous servait des oeufs tels

que la poule venait de les pondre; tempêtant contre le cuisinier, qui ne

pouvait pas gouverner sa cuisine dans le juste milieu, nous nous

bornâmes à faire accommoder la même chose, sous diverses formes, comme

Esope dans sa métamorphose des langues; on nous apporta une omelette,

notre appétit devenant exigeant, nous fîmes la visite d'un placard;

quelle ne fut pas notre surprise, de voir une machine pneumatique

aspirante, foulante et anodine. Diafoirus n'aurait pas demandé un canon

mieux disposé; il y avait de quoi nous faire perdre tout-à-fait l'envie

de manger; nous ne comprenions pas cette alliance de malpropreté; mais

bientôt nous sûmes le but de la mécanique: c'était une presse en étain,

semblable à l'instrument dont Molière s'est servi si habilement pour

effrayer M. de Pourceaugnac, laquelle imprimait au beurre la forme du

macaroni, que les Italiens se plaisent à contempler partout.

La route continue d'être charmante jusqu'à Naples; les terres sont bien

soignées; des corps-de-garde, mieux que sur les voies romaines, y sont

établis pour la sûreté. Dans les campagnes, on cultive le riz; la vigne

se marie à l'ormeau; on voit souvent à une charrette un boeuf et un âne

attelés de front. On éprouve dans ces lieux un bien-être si parfait, une

si douce aménité de la nature que rien n'altère les sentiments agréables

qu'elle vous cause; elle vous inspire une indolence rêveuse dont on ne

se rend pas compte. La douane de Naples est tracassière, et offre

beaucoup de désagréments; les employés sondent jusqu'aux selles des

chevaux: ils fouillent les voyageurs. Le chapeau de Mme Mercier, qu'elle

avait acheté à Florence, et qu'elle n'avait pas malheureusement sur la

tête, est saisi: cependant il avait tout ce qu'il fallait pour

constituer l'usage; coiffe et rubans, rien n'y manquait. Si j'avais été

au fait du clignotement des douaniers, si je leur avais glissé une

piastre dans la main, tout cela ne serait pas arrivé; nous avons traité

amiablement le lendemain, et, pour deux piastres, nous sommes rentrés en

possession. Mais nous avons eu un orage bien plus sérieux, un de nos

compagnons de voyage, amateur de tabac, n'allait jamais sans sa

provision pour deux jours; il ne déclare point une demie livre de tabac

pour son service quotidien; un vieux renard d'employé s'en aperçoit,

fond sur sa proie; aussitôt la dogana juge cette peccadille un cas

pendable; des soldats entourent notre voiture il faut nous envoyer sous

escorte à l'inquisition de la grande douane, subir le sort: le coupable

est menacé de quinze jours de prison, de deux mille francs d'amende; la

voiture et les chevaux du vetturino vont être confisqués; nous cheminons

lentement au milieu d'une haie de soldats, escortés de la populace. Nous

obtenons par grâce de faire monter deux gendarmes dans la voiture pour

rendre l'impétuosité à nos coursiers et nous délivrer des curieux.

Heureusement que le capitaine Martin, maître de l'hôtel du Commerce, qui

savait que nous devions prendre gîte chez lui, fut en même temps prévenu

de notre position difficile, pour nous surtout, détenus dans la voiture

depuis quatre heures, et qui payions les pots cassés, malgré notre

aversion pour le tabac. Comme il était très lié avec un chef de la

grande douane, il éteignit sans difficulté ce feu qui ne valait pas la

chandelle. Nous fûmes remis en liberté; mais ce chef de douane a été

lui-même inquiété pour avoir accommodé cette affaire. Voulant ne pas

perdre un moment, d'autant plus que notre santé n'en souffrait pas, dès

le lendemain nous allâmes admirer l'église royale, où les dames sont

obligées, pour entrer, d'ôter leurs coiffes et leurs chapeaux; nous

vîmes le palais du Roi, d'une, grande régularité, et auprès duquel est

le palais du prince de Salerne; dans la belle rue de Tolède, bordée

d'édifices élégants, et qui a un mille de longueur, les troupes du Roi

défilaient pour se rendre à la revue.

Au milieu de la population de Naples, si animée et si oisive tout à la

fois, nous voyons les lazzarones couchés presque nus sur le pavé, ou

retirés dans un panier d'osier, leur tente et leur habitation de jour et

de nuit; il en est parmi ces hommes qui ne savent pas même leur nom; ils

craignent les ardeurs du soleil, dorment le jour pendant que leurs

femmes filent; on voit des Calabrois se mettre en marche pour aller

cultiver des terres, avec un joueur de violon à leur tête et dansant de

temps en temps pour se reposer de marcher.

Il y a tous les ans, près de Naples, une fête à la Madone, à laquelle

les jeunes filles dansent la Tarentèle au son du tambourin et des

castagnettes; elles ont soin de mettre polir condition, dans leur

contrat de mariage, que leurs époux les conduiront tous les ans à cette

solennité.

L'église de Saint-Janvier possède d'immenses richesses et la tête de

Saint Janvier, évêque de Pouzzoles, avec deux petites fioles remplies du

sang de ce Saint, qu'une dame recueillit le jour de son martyre. Tous

les ans, le premier dimanche du mois de mai, on porte ces reliques à une

procession qui se fait avec beaucoup de pompe, et à laquelle assiste la

famille royale; après la procession, on dit la messe, ensuite s'opère le

miracle; on présente les fioles devant la tête; le sang dont elles sont

remplies, qui est toujours figé, se liquéfie, dit-on, et bouillonne

d'une manière très-sensible; les Napolitains y ont une grande dévotion;

lorsque le sang ne se liquéfie pas, ils disent que la ville est menacée

d'un grand malheur.

Dans cette église, est le tombeau de l'infortuné André II, Roi de

Naples, fiancé à l'âge de sept ans, et que la Reine son épouse fit

assassiner à dix-huit ans.

Dans l'église Saint-Janvier, quantité de Saints, de grandeur naturelle,

sont en argent, ainsi que des fleurs et des chandelliers; le Baptistère

est sorti de Pompéïa, c'est une coupe de porphyre.

Nous nous transportâmes ensuite au Champ-de-Mars, à la belle revue que

le Roi donnait en l'honneur du grand duc Michel: seize mille soldats

étaient sous les armes: les manoeuvres s'exécutaient parfaitement; on

simulait l'assaut d'une forteresse. Les régiments étalaient au champ de

Mars leurs brillants costumes; les officiers chamarés d'or et de cordons

faisaient piaffer à merveille leurs coursiers fringants, respirant

l'ardeur des combats.

Nous nous rendîmes de là aux belles promenades de Chiaia et de la Villa

Réale, si magnifiques et donnant sur le port: leurs délicieuses

situations les rendent très-fréquentées. Chiaia est la corruption de

Piaggia. C'est là qu'on voit des enfants de prince, portés par quatre

laquais sur de riches palanquins. On porte aussi leurs nourrices pour

qu'elles n'échauffent pas leur lait, et l'enfant repose sur un oreiller

de soie bleue garni de blonde. Le jardin du roi, nommé Villa Réale, est

orné de trois rangées d'arbres, de statues, de gazons, de parterres,

d'orangers et de pavillons chinois; il y a une douzaine de fontaines et

un bassin en granit oriental d'une seule pierre. Le roi, revenant de

conduire le grand duc à l'ambassade de Russie, passait dans la rivera di

Chiaia, et eut la galanterie de saluer nos dames. À Chiaia, de

charmantes fanfares étaient exécutées, avec une grande précision, par

les régiments royaux.

Le tombeau de Virgile est à l'entrée de la grotte du Pausilippe; c'est

une espèce de pyramide presque détruite, couverte d'arbrisseaux d'une

riche végétation; un laurier croit auprès; nous avons cueilli et nous

conservons comme un trésor précieux quelques feuilles de cet arbuste;

les cendres du grand poète sont transportées au Musée de Naples.

La grotte Pausilippe, creusée à travers la montagne, abrège la route de

Pouzzole à Naples; c'est un petit coteau, délicieux, couvert de fleurs,

de fruits, de bons vins et de quantité de maisons de plaisance; elle a

plus d'un mille de longueur, quarante pieds de haut et trente pieds de

large; elle est pavée de pierres de lave; il y a, au milieu, une Madone

pratiquée dans le roc, devant laquelle brûle une lampe: de cette grotte,

on sent déjà l'odeur de la Solfatara; elle fut faite en quinze jours par

cent mille hommes; rien n'est comparable à la température de l'air qui

règne dans cet endroit; on entend résonner des voitures sous les voûtes

qu'éclairent des fanaux.

La route de la Solfatara est entourée de champs abondant en hauts

peupliers, mûriers, unis l'un à l'autre par des vignes qui se suspendent

à leurs fronts, sous lesquelles croissent et passent, pour ainsi dire,

tour-à-tour, dans une année, trois ou quatre moissons.

Des monceaux énormes de pierres d'une couleur gris de perles, recouverts

de cristallisations de soufre jetées sur la voie, nous annonçaient le

voisinage de la Solfatara.

La Solfatara est un ancien volcan éteint où l'on tire et clarifie le

soufre: le sol retentit comme une voûte qui menace à chaque instant de

s'écrouler, pour faire place à un lac; puis nous vîmes l'immense

réservoir Cinto Camarille, que les Romains avaient fait construire pour

avoir de l'eau en toutes saisons; il y a auprès un amphithéâtre

remarquable, avec un autel dédié à Saint Janvier, des mosaïques et des

symboles de sa décapitation.

La ville de Cumes est située entre Monte-Vecchio et Monte-Novo, montagne

formée dans une seule nuit, sortie du lac Lucrin, que des pêcheurs

cherchèrent inutilement pour retrouver et leurs barques et leurs filets.

Dans le même jour, nous avons vu encore le temple de Jupiter Sérapis, où

il y a trois espèces d'eaux thermales, purgatives, rhumatismales et

diaphorétiques, puis le vase où tombait le sang des victimes.

Le beau Ciel de Naples, souvent sans nuages, d'un azur si ravissant et

si pur, nous faisait désirer d'y prolonger notre séjour: heureux les

habitants, s'ils savaient apprécier le bonheur d'un des plus beaux

climats du monde.

Les Italiens sont obligeants par caractère, et quand on emploie avec eux

les formules de la politesse, ils sont toujours disposés à vous rendre

service.

Nous étions fort bien à l'hôtel du Commerce, chez le capitaine Martin,

Strada di Florentini; la table d'hôte est de trois francs par tête, elle

est bien servie; les domestiques parlent français, ces officieux laquais

vous dispensent du soin de couper les viandes; ils les dissèquent

proprement, commencent par servir les dames, puis font le tour de la

table avec beaucoup d'attention, sans répandre des graisses sur les

convives.

Les tables d'hôte sont fort amusantes; elles ressemblent à une espèce de

lanterne magique, où l'on voit passer des gens de tous les pays, de

toutes les conditions, de toutes les opinions, où l'on entend parler

toutes les langues et où le plaisir que l'on trouve est un changement

complet d'habitude. On voyage, on se quitte sans se dire adieu; si les

mêmes hommes ne se rencontrent plus, il s'en rencontre d'autres, ce qui

suffit aux habitants, d'un monde fugitif. Quand on se fait servir du

café au noir, on trouve autant à manger qu'à boire.

Le lazzarone, à la peau brûlée et presque noire, est en général bien

fait; il a la figure martiale et à caractère tout à la fois; il poursuit

la carrière que le hasard a ouverte devant lui; il dort où le soleil le

surprend souvent à demi-nu; il se soumet au travail par indolence comme

à une nécessité; il en dissipe le salaire sans calcul du lendemain; la

faim est sa réserve, la privation sa ressource; il n'a souvent qu'une

chemise ou une espèce de manteau brun à capuchon dont il laisse pendre

les manches. Les lazzaroni sont vigoureux et constitués comme les

anciens athlètes; ils ne contractent aucun mariage civil ni religieux;

ils n'ont point de ménage. Ils portent des culottes flottantes terminées

au-dessus des genoux, qu'ils laissent à découvert. Le lazzarone va

étancher sa soif dans des flots d'aqua gelata ou de limonade.

Notre chambre était d'une piastre par jour.

Nous avions à notre service un domestique de place qui nous, coûtait

journellement une piastre; c'était un ancien brigadier de gendarmerie,

membre de la Légion-d'Honneur, fort bon homme et fort intelligent, nommé

Michel; nous avions encore à notre usage une voiture à trois chevaux, du

prix chaque jour de quatre piastres. Par ce moyen, nous pouvions voir

beaucoup de choses en peu de temps; nous nous étions associés, seulement

à Naples, avec M. et Mme Pérignon, peintre distingué de Paris, qui

partageaient les frais de voiture, de domestique de place et de

nombreuses bonnes-mains.

Après avoir vu les belles églises de Rome, celles de Naples paraissent

fort ordinaires, ainsi que les statues, malgré qu'il y ait de grandes

richesses.

On voit des barbiers, des marchands de légumes, de fruits, de poissons,

de macaroni; des cuisines qui, sous la protection d'une Madone,

s'installent rapidement et ont toujours une nombreuse clientelle; des

toiles ambulantes abritent ces boutiques où sont déposés, sur une couche

de plantes marines, des coquillages et des poissons vivants dont les

écailles reflètent mille couleurs.

Voulant connaître toute ce qu'il y avait de curieux, surtout dans ce

pays, qui est entièrement mytologique, nous partîmes pour l'Achéron, lac

des enfers, ou lac Fusaro, sur lequel se trouve une maison de campagne

du Roi, pour les parties de pêche; nous y avons mangé des huîtres

délicieuses et de l'excellent poisson spinola; nous saluons les Champs

Élysées, trouvant qu'il était trop tôt aller jouir des délices de

l'Olympe; nous fûmes ensuite nous spiritualiser aux temples d'Apollon,

de Mercure et de Vénus.

Les bains de Néron, ou étuves de Tritala, sont une voûte très-vaste et

très-soignée à l'extrémité de laquelle se trouvent des sources d'eau

bouillante qui peuvent durcir, des oeufs à l'instant; un Français (et que

n'ose un Français!) voulut y pénétrer; mais il en fut mal récompensé; la

chaleur l'avait suffoqué à tel point, qu'il ferma pour toujours les yeux

à la lumière.

La voluptueuse Baia, où Marius, Sylla, César, Néron, etc., vinrent si

souvent jouir des délices de la vie, n'est plus qu'une côte abandonnée,

que rongent les flots qui la battent sans cesse. Quelques débris de

villas et de temples romains ont encore survécu au naufrage du temps.

Le lac Lucrin et le lac Agnano sont voisins de la grotte de la Sibylle

de Cumes: on ne voit presque plus de trace de l'ancienne ville de Cumes;

c'est un désert inculte semé de quelques pierres; l'Arco Felice est près

de la mer; on voit encore les fragments d'un temple de la Sibylle;

quelques habitations semblent être elles-mêmes des ruines, et leurs

possesseurs sont souvent dévorés par la misère et la maladie. La voûte

souterraine est très longue; des faquins vous portent sur les épaules

comme un précieux fardeau; d'autres vous éclairent avec des torches: les

torches produisaient les images les plus fantastiques sur ces murailles

noires et condamnées à l'ombre éternelle. Les faquins vont même dans

l'eau, pour vous conduire dans l'endroit où la Sibylle se baignait, le

lieu où elle allait s'asseoir, celui où Néron la regardait. L'air manque

un peu dans ces réduits obscurs, encore empreints de fresques; enfin,

nous revoyons la lumière; il est bon d'être plusieurs pour imposer aux

portantini qui vous dévaliseraient facilement dans une semblable

exploration.

Au milieu du Cap Misène, il y a une source d'eau douce qui surgit du

fond de la mer.

C'est ici la grotte du Chien, au pied de la montagne Spina, dans

laquelle il y a un fort dégagement d'acide carbonique à odeur de

champagne, et qui éteint la lumière; les animaux ne peuvent respirer

dans cette grotte, le pistolet même ne part pas.

Notre cocher alimentait ses chevaux avec le caroube, les lupins, les

fèves et le chiendent; les autres fourrages sont très-rares; on nourrit

un cheval pour quatre carlins ou deux francs par jour tout compris. Le

grain est si abondant, qu'il y a de quoi fournir l'Italie; on en exporte

en quantité, ainsi que de l'huile et de la soie. Le beurre vaut trois

francs la livre.

À Naples comme à Rome, des sermonaires prêchent parfois dans les

Carrefours et sur les places publiques, malgré le roulement des

voitures, le cliquetis des armes des soldats, le luth harmonieux des

bardes et des troubadours, les scènes burlesques de Polichinelle.

Il y avait hier grand spectacle: nous avons vu jouer le _Siège de

Calais_ et une pantomime équestre. Le théâtre de Saint-Charles est

magnifique, bien décoré; le roi et le grand duc Michel y assistaient; en

l'honneur de ces princes, il y avait grande illumination. Les diamants

ruisselaient et étincelaient sur le front et les épaules de ces belles

Napolitaines, et la loge royale était parée avec une magnificence

inaccoutumée. Les danses ne sont pas si gracieuses qu'à l'Académie

Royale de Paris; on croirait voir danser les Sauvages Américains; d'un

autre côté, la musique est divine.

Que d'émotions nous eussions éprouvées en terminant la soirée, si nous y

eussions entendu M. et Mme Duprez réunir tous les suffrages avec la

ravissante Mme Malibran, dans la _Somnambula_ et les Cavatines de _Don

Juan_. Le souvenir de ces artistes est encore présent à Naples; chacun

nous en entretenait; nous étions flattés de leurs victoires, et l'on

conserve aussi toujours dans ces lieux la mémoire de la liaison intime

de ces célébrités; on nous faisait comme assister à ces charmants

soupers qui les réunissaient chaque jour tous les trois à la même table.

La gloire de Duprez a quelquefois éprouvé des éclipses, des vicissitudes

et l'ingratitude ordinaire du public; il joua le rôle de _Polione_, dans

_La Norma_, par déférence pour Mme Malibran, son amie, il était, ce qui

lui arrivait rarement, fort enrhumé, et cette indisposition ayant pris

un caractère sérieux dès la seconde représentation, il s'efforça de

chanter, sans en avoir préalablement fait prévenir le public. Duprez fut

sifflé à outrance à sa sortie, et le Ministre de la Police lui dit même

que: «_Quand on était premier ténor, on ne devait jamais être enrhumé,

parce que cela pouvait compromettre l'ordre public_.» Duprez supporta la

tempête avec courage, mais Mme Duprez, qui remplissait dans la même

pièce le rôle d'_Adalgisa_ de _la Norma_, fut applaudie à trois reprises

différentes. Ce petit échec maladif n'a pas empêché de rendre par suite

à notre illustre chanteur, l'enthousiasme et le délire napolitain, dans

_la Lucia di Lamermoor_, de Donizetti. Duprez, jouant le rôle de

_Ravenswood_, a fait vibrer une voix magique qui a été saluée par des

tonnerres d'applaudissements.

Après avoir récolté une ample moisson de gloire et mûri son talent à la

chaleur vivifiante du soleil italien, notre virtuose, embrasé du feu

sacré, retourna avec sa dame dans sa patrie, ranimer le génie musical,

briser les entraves qui arrêtaient son essor, et cueillir, de nouvelles

palmes et de nouveaux triomphes.

La façade du théâtre Saint-Charles, un peu sévère, est composée d'un

portique sous lequel circulent les voitures. Le vestibule est grandiose,

les corridors sont spacieux, la salle est plus grande que celle de

l'Opéra à Paris; il y a six étages de loge, trente-deux à chaque rang:

ces loges peuvent contenir environ douze personnes. Toutes les places du

parterre sont numérotées et séparées; c'est un usage général en Italie;

on peut retenir son billet huit jours à l'avance, sans augmentation de

prix; la salle est toute entière dorée de haut en bas; les loges sont

drapées en bleu; celle du roi est en face du théâtre, au-dessus de la

porte d'entrée du parterre; elle est soutenue par deux palmiers dorés,

décorée par deux rideaux que soulèvent des génies; les peintures du

plafond de la salle, représentent le Parnasse; au-dessus de la scène est

une horloge composée d'un cadran sur lequel des amours indiquent les

heures; entre chaque loge est un candélabre d'or et d'argent, à cinq

branches; derrière chaque loge est un petit salon pour l'agrément des

spectateurs.

Il y a encore le théâtre Comique des Florentins; les Napolitains aiment

beaucoup les petits spectacles; ils sont surtout amateurs de

marionnettes; il y avait un acteur de cette espèce âgé de quatre-vingts

ans, qui faisait rire les Napolitains depuis soixante ans, dans son rôle

de Polichinelle. Ces polichinelles et saltimbanques, toujours gais et

fantasques, faisaient tressaillir la multitude ébahie.

Les cafés, les boutiques, les promenades, les lieux publics sont pleins

dès le matin jusqu'à midi de toutes sortes de gens; à midi, on se

couche; une heure avant la nuit on se lève, on se rhabille, on entre au

café ou bien l'on monte en voiture pour se promener à Chiaia; ou le long

du Pausilippe; le soir on va à l'Opéra.

On ne voit pas sur les lèvres des Italiens, la raillerie piquante, le

rire sardonique.

Le mouvement de la rue Saint-Honoré n'est pas comparable à celui de la

Strada de Tolède, les places, les rues, pleines de population, sont

continuellement sillonnées par une multitude de voitures et de petites

calèches qui voilent tant elles vont vite, et l'on craint d'écraser les

enfants. Enfin les boutiques et les maisons semblent inondées

d'habitants.

C'est sur la terrasse ou loggia, qu'au déclin du jour on vient chercher

le repos et le souffle de la brise du soir.

La ville de Portici a le beau palais que Murat avait occupé; il y a des

salles en porcelaine de Chine; le palais du prince de Salerne, la Bella

Favorita, est au commencement de la ville; on voit, peu loin de là,

Torre del Greco, brûlé neuf fois par le Vésuve: dans ces lieux, toutes

les constructions sont sur la lave.

À Naples et sur les routes, on a sous les yeux un continuel tableau des

misères humaines: des hommes ne pouvant mouvoir qu'une seule jambe

suivent une voiture au grand trot des chevaux, et cela pendant un long

trajet, demandant toujours la carita: des aveugles, des estropiés

courent après vous; il y en a qui ont la forme de spectres hideux, de

cadavres difformes; des cancers leur ont rongé le nez et les yeux; leur

aspect fait reculer d'horreur. Les moines, si multipliés dans ces lieux,

s'opposent à la formation de dépôts de mendicité, disant que nous devons

toujours voir le spectacle fidèle des misères humaines pour être plus

humains.

Nous entrons enfin dans cette merveilleuse Pompéïa, dérobée et conservée

pendant dix-huit siècles; notre domestique de place n'a pas permission

d'entrer; c'est un militaire invalide qui doit nous promener dans cette

ville antique que la cendre a préservée du temps dévastateur. Il n'y a

point de monuments qui inspirent plus d'intérêt que ceux de Pompéïa:

tout se trouve tel qu'il était le jour de la terrible catastrophe qui la

fit disparaître sous les couches volcaniques. L'épaisseur de la fumée

obscurcit, du temps de Pline et de Titus, l'an 79, le soleil en plein

midi; la mer se recula plusieurs fois et laissa les ruisseaux à sec; une

grande pluie étant survenue dans le temps que l'air était le plus rempli

de cendres, cela fit un mortier qui tombait par moment sur la terre; des

fleuves de feu coulaient jusque dans la mer; des villages furent

renversés; les dernières secousses ébranlèrent la ville: on entendit un

bruit souterrain plus épouvantable que le tonnerre, qui retentit jusqu'à

Rome et jusqu'en Égypte; en ce moment, les villes de Pompéïa et

d'Herculanum furent ensevelies avec la plupart des habitants qui étaient

au spectacle public, suivant le narrateur Dion: nous ne partageons pas

cette opinion.

La première maison qui s'offre à nos regards est celle d'Arius Diomède;

dix-sept personnes de sa famille sont trouvées victimes de l'éruption:

Diomède lui-même meurt dans son jardin: nous avons examiné les amphores

qui servaient à conserver son vin, pour faire des libations à Bacchus;

dans la distribution de son appartement rien n'est oublié; depuis son

boudoir jusqu'à la salle de ses femmes; les fresques sont encore

parfaitement conservées; mais des figures obscènes ont été transférées au

Musée de Naples; les appartements ne sont pas de grande dimension; tous

construits avec la lave et la pierre ponce. On voit le tombeau de

Diomède et la salle à manger après les funérailles.

Nous avons visité le cimetière, où se trouve le tombeau du commandant

des anciens, de Luc Libelle, etc.; l'ossuaire est adjacent, ainsi que le

four pour brûler les corps. Pompéïa avait environ trente mille âmes de

population.

Les rues sont pavées de larges pierres et ornées de beaux trottoirs

paralelles. Il y a des maisons à l'enseigne de Priape: les lits comme

chez les Turcs touchaient presqu'à terre: on voit sur les pavés ou

dalles la trace des roues de voiture. Les fontaines sont à

l'embranchement de deux rues. Les fours avec des pains dedans et des

moulins pour les grains sont encore très-bien conservés et de même forme

qu'aujourd'hui; dans les maisons de cabaret on aperçoit la tache faite

par les verres à liqueur sur le marbre; les marques de l'ancienne douane

existent encore.

Nous nous sommes promenés dans la maison de Salluste; nous avons vu sa

table à manger: son jardin est petit; mais tout est symétrique; son lit

en fer ressemble à ceux d'aujourd'hui. Dans les temples de Faune et de

la Fortune, on trouve seulement la pierre purpurine.

Le tribunal, immense et imposant, est entouré de belles colonnes; la

prison est sous la salle où siégeaient les juges.

On fouille depuis cent vingt ans, et on transporte au loin les cendres,

de manière à donner une libre circulation dans la ville: un tiers

seulement de cette cité, entourée de murailles, est découvert.

Nous avons parcouru la rue des douze vérités qui sont Minerve, Junon,

Apollon, Diane, etc.; elle conduit au temple d'Isis, puis à un

magnifique amphithéâtre.

Il y a un théâtre comique, une fontaine en mosaïque de la plus grande

beauté; les salles de bains n'ont point été oubliées.

Épuisés d'explorations longues et curieuses, nous nous sommes restaurés

d'excellent vin de Pompéïa et du fameux champagne d'Ischia. On a trouvé

des statues, des médailles d'or et d'argent, des vases, de toute espèce,

des chaînes pour les criminels, des bracelets pour les filles, des

candélabres, une balance avec un poids ayant la forme d'un Mercure, une

bague avec le mot Ave; la bibliothèque de Salluste; les parchemins du

consul Pansa.

Tout existe à Pompéïa. L'homme seul a disparu. On a trouvé dans

l'atelier d'un statuaire les ciseaux que la mort fit tomber des mains de

l'artiste.

Dans la maison de Faono, à cause du beau Faune en bronze qu'on y a

trouvé, on a découvert la plus belle mosaïque: c'est un grand tableau

historique qui représente la bataille d'Alexandre et de Darius.

Vingt-six guerriers et quinze chevaux de dimensions presque naturelles

forment ce groupe admirable; les plus beaux édifices publics sont: le

Grand Portique, le Forum, le Panthéon ou Temple d'Auguste.

On a retiré des oeufs bien conservés, du blé, de l'huile, du vin, des

réchauds avec leurs charbons et leurs cendres, des provisions dans des

magasins, qui consistaient en dattes, châtaignes, figues sèches,

amandes, prunes, aulx, pois, lentilles, petites fèves, de la pâte et des

jambons. On a découvert des tableaux du meilleur goût, puis la maison

entière d'un barbier. La boutique de cet artisan, les ustensiles, les

bancs où les citoyens se plaçaient en attendant leur tour, jusqu'aux

épingles qui servaient à la chevelure des femmes; on a obtenu des

instruments de chirurgie, tout est du plus beau travail; rien n'est

comparable à un Faune qui dort, à deux jeunes lutteurs qui sont nus. Ils

vont lutter, on a peur, car on a oublié qu'ils sont de bronze.

On appelait la salle à manger triclinium, parce que l'on plaçait trois

lits autour d'une table; dans les maisons riches, il y avait des salles

à manger d'été et d'hiver; on restait à volonté à demi-assis, le bras

gauche penché sur un coussin; il était d'usage d'apporter sa serviette

avec soi; à peine assis, des esclaves versaient de l'eau sur les mains,

ôtaient les sandales, nettoyaient les ongles. Le pavé d'une salle en

mosaïques représente toute sorte de débris de repas, comme s'ils fussent

tombés naturellement à terre.

À la fin du repas, on faisait circuler la coupe d'amitié, c'était un vin

miellé: le maître buvait le premier, ensuite les convives, quelquefois

on effeuillait des roses dans la liqueur.

Les candélabres étaient le meuble le plus élégant, quelques-uns

représentaient une tîge bourgeonnée, d'autres un bâton noueux, la

plupart en bronze. Lorsque le pavé de lave se brisait, on comblait les

intervalles, et on scellait les fragments avec des chevrons de fer qu'on

voit encore.

Dans le temple d'Isis, on égorgeait les victimes, le sang coulait par

une rigole pour se rendre au milieu d'un bassin où il allait baigner la

tête du prêtre, dans une petite hambre qui servait de sacristie. Dans le

sanctuaire, il y a six colonnes. Au coin de l'autel, il y a deux portes

par où les imposteurs se glissaient entre les murailles et l'autel pour

faire parler la divinité. Les plus riches compositions de la renaissance

s'inspirèrent de ces élégantes créations.

La maison d'Aufidius est délicieuse; les peintures à fresques sont

charmantes; c'est Venus et Adonis dans le bain, le jeune Narcisse, le

joli Mercure; on croirait qu'ils viennent d'être peints.

On trouve peu d'ossements humains à Pompéïa, parce que le peuple avait

pris la fuite dès les premières hostilités du Volcan; les riches seuls

étaient restés pour garder leurs maisons et en empêcher le pillage: ces

faits sont consacrés par la tradition.

Nous sommes revenus à Portici, assis sur Herculanum, entre le Vésuve,

qui fume, et la mer, qui bouillonne à ses pieds. Enfin rendus à Résine,

nous descendons à quatre-vingts pieds de profondeur dans Herculanum,

ensevelie pendant seize siècles sous une couche de grapilio, espèce de

pierre ponce de la grosseur d'une noisette; on nous éclairait à la lueur

d'un flambeau, sous une voûte humide; le Théâtre est grand et

magnifique, on en admire la solidité; la façade est ornée de belles

colonnes de marbre, et les décorations étaient très-riches. Le portique

du Forum avait plusieurs statues équestres en marbre; les rues

d'Herculanum sont dans le genre des rues de Pompéïa; il y a des

trottoirs, des fresques, des mosaïques, mais on a été obligé de

recombler tout cela, dans la crainte d'occasionner l'éboulement de

Résine et de Portici, bâties sur Herculanum.

On voit le moine, sur la route de Portici, tirer par la bride sa mulle

rétive, et des corricoli à caisses fort étroites, vernissées de mille

couleurs, pouvant contenir deux places et chargées de sept ou huit

personnes, dont les unes sont entassées sur les brancards à sièges

élastiques, le cocher, à bonnet rouge et veste brodée, tient les guides;

un autre en arrière excite du fouet aigu sa haquenée à flancs décharnés,

parée de fleurs, de plumes, de reliques; le filet suspendu comme un

hamac, sous le train, porte aussi quelques enfants et le cane du

vetturino.

Il y a encore de belles églises à Naples, c'est celle de Jésus, où sont

des reliques de Sainte Philomèle; les précieuses dépouilles des Saints

sont enrichies de leurs têtes au-dessus de leurs os; la Santa Chiesa

possède l'intérieur du Temple de Salomon, le Tombeau de Charles d'Anjou,

de la Reine d'Anjou et de son fils; le choeur des Religieuses

Franciscaines est remarquable. L'Inquisition n'est point en désuétude,

et est dirigée, par les Augustins. Les loteries s'expédient comme à

Rome, sur les mêmes échelles.

Les Calabrois mettent une Madone sur leur charrette; ils ont souvent

dans la même poche chapelet et stilet, outre le portrait de la Madone,

suspendu à leur cou, ils ont encore l'image de leur patron. Mais,

soigneux de leurs aises, ils sont toujours juchés sur leurs charrettes.

Les Italiens n'ont souvent qu'une cheminée; c'est à la cuisine qu'il

faut se chauffer, et on est obligé de se contenter du scaldino.

Le gouvernement commence à s'occuper de l'instruction du peuple. Il a

créé des écoles primaires et secondaires. Dans le couvent des Carmes, on

voit encore l'endroit où Masaniello fut assassiné, trois jours après la

formation de sa république.

L'aspect des édifices est fort beau; les toits sont presque entièrement

plats, il y a des balcons avec des fenêtres vitrées; on vend sur les

petites boutiques, dans les rues, de l'eau à la glace, avec des piles de

citrons, d'oranges; des jets d'eau s'élancent entre des fleurs

odorantes; enfin, voici les souhaits que nous avons partout entendu

faire: voir Naples, y jouir et puis y vivre.

À Naples, on ne sait guère ce qui se passe à Rome, et réciproquement: en

général, les Italiens voyagent peu, et où iraient-ils pour trouver un

plus beau climat?

La population du royaume est prodigieuse, on y vit à peu de frais, on se

contente de peu: la mer nourrit de ses poissons, de ses coquillages; la

cendre du Vésuve, de fruits, de vin et de blé, et les Apennins

désaltèrent le Napolitain de leur neige.

Quand le lazzarone a gagné de quoi vivre pendant quelques jours, il se

repose, se promène ou se baigne. Le sexe est très-laid; la beauté

s'altère promptement, attaquée par le climat, l'éducation et les moeurs;

les hommes se conservent assez bien.

Cicéron venait aussi savourer les délices de ces charmants rivages. Nous

avons vu sa maison de campagne à Baïa.

Les Camaldules circulent encore dans le royaume de Naples, vêtus de

blanc, de rouge, et le visage voilé; ils ressemblent aux ombres

infernales qui accompagnent les morts chez le dieu des enfers.

Enfin, on peut dire que le climat de Naples est si doux et si tempéré,

qu'on y voit ensemble les beautés du printemps avec les richesses de

l'automne. Dès le mois de janvier, la nouvelle année a déjà produit des

fleurs, des pois verts et des artichaux, et l'on y trouve encore la

terre chargée de melons, de raisins et des autres fruits tardifs de

l'année précédente. Les marchands ont la coutume de surfaire une fois de

plus que ne vaut la chose.

Le palais Capo di Monte, bâti par Charles III d'Espagne, est une des

maisons de campagne du Roi; nous y avons admiré de bien belles fresques,

un horizon très-étendu; notre guide nous a fait entendre un orgue

magnifique qui imitait parfaitement le piano; c'était un objet de

récréation pour les jeunes princes. Plusieurs salles sont revêtues des

tapisseries des Gobelins de Paris.

Nous avons voulu visiter une seconde fois le tombeau de Virgile, qui

appartient à M. de Jourdan, Napolitain. Alors ses poésies se

représentaient délicieusement à notre esprit, et nous jetaient dans

d'indicibles ravissements.

En parcourant les Catacombes, nous avons vu l'autel où Saint Janvier

disait la messe, sa chambre, puis tout un populeux quartier de tombeaux,

le souterrain se continuait jusqu'à Pouzzole et au Champ-de-Mars; ils

ont été creusés par les Chrétiens de la primitive église, pour se

dérober aux persécutions.

Ce n'est qu'avec une terreur religieuse qu'on pénètre dans ces lieux; on

craint à chaque instant de heurter quelques débris humains; cette

montagne d'ossements est un spectacle affreux et imposant.

Le Musée de Naples, appelé Borbonico, est peut-être le plus curieux qui

soit dans le monde, possédant les trésors de Pompéïa et d'Herculanum;

des bagues, des boucles d'oreille, des bracelets, comme ceux de nos

jours, quantité de vases, des candélabres, de belles peintures, des

fresques admirables, des momies de deux mille ans, avec cheveux sur la

tête, des statues en bronze infiniment remarquables; une clef de pompe,

mastiquée d'un bout, fermée de l'autre, renferme de l'eau depuis le

désastre de la cité; nous l'avons secouée et nous nous sommes assurés du

fait.

Plusieurs fois, après nous être délectés de la musique qu'on entend

ordinairement sur la place, près le palais du Roi, nous allions jouir de

la vue lointaine et imposante du Vésuve: au demi-jour, le cratère

paraissait s'ouvrir et se préparer au spectacle d'une éruption. Dans

cette espérance, nous nous déterminons à aller lui faire visite. Nous

retournâmes donc le lendemain à Résine, route du Vésuve, et où demeure

le guide Salvator, dont la réputation pour connaître les mystères et

l'avenir du Vésuve est européenne. Nous laissâmes notre voiture à la

porte de cette illustre renommée volcanique, et nous nous munîmes

d'excellents roussins d'Arcadie, montures locales et exquises pour nous

rendre sans précipitation et à pas sûrs, au-delà de l'Ermitage, aux

pieds du mont bitumineux. Je caracolais pompeusement, à l'instar de

Balaam et comme un fashionnable, sur une légère Mascarone (c'était son

nom) que son maître suivait derrière, à grands pas, et s'évertuait en

lui administrant sur les jambons force coups de canne, à conserver sa

réputation de pétulante marcheuse, mais ayant oublié ce jour-là de lui

donner la nourriture quotidienne et restaurante, au milieu de la route,

mon modeste coursier, malgré les excitations et les coups peu soporeux

que son maître avec dextérité faisait pleuvoir sur elle comme les coups

de marteau sur l'enclume, ou plutôt on aurait dit un orage de grêle; un

spasme et une faiblesse s'emparent du quadrupède; il se roule sur la

cendre et la lave; prévoyant une catastrophe, par prudence, mes pieds

n'étaient point engagés dans les étriers, et je pus sans être demi-mort

ou demi-boiteux, me remettre lestement sur les jambes, quoiqu'un peu

maltraité de boeuf à la mode, par les sauts et soubresauts de ma rustique

et lourde monture; j'essayai un autre âne, et, pour cette fois,

j'arrivai à l'Ermitage sans autre aventure fâcheuse. Nos montures

répondaient par un coup d'oreille à leurs noms. En Angleterre, on les

défigure et on leur coupe les oreilles, ce qui les rend moins

intelligentes et plus sourdes à la voix de leurs maîtres. Encore nous

apparaissait le froid serpent qui levait avec fierté la crète de son

front superbe; la belle verdure des trèfles incarnats et des vignes du

Lacryma Christi venait réjouir notre vue. La vigne élance ses rameaux et

donne l'espoir de propager ses bacchiques trésors.

Nous saluons chemin faisant la maison de Pergolèse, auteur, à vingt-sept

ans, de son immortel Stabat, et les Solitaires du Vésuve; c'est une

espèce de caravansérail, ou lieu de station pour le repos des voyageurs;

c'est encore un oasis au milieu du désert; ces pieux cénobites nous

offrirent des rafraîchissements et le livre contenant la pensée des

visiteurs: nous y trouvâmes des calomnies et des turpitudes si atroces

et si plates, que nous ne voulûmes point y laisser figurer nos noms.

Nous continuons de cheminer; dès ce moment, des gendarmes nous

escortent; on a pris ces précautions depuis l'assassinat, par des

brigands, de quatre Bolonais qui venaient visiter ces lieux: on paie sa

sûreté en donnant une bonne-main aux gendarmes: des loups, des bêtes

sauvages se montrent dans ces déserts.

Nous voici au bas du Vésuve! C'est donc là ce formidable volcan qui

brûle depuis tant de siècles; qui a subjugué tant de cités, qui a

consumé des peuples, qui menace à toute heure cette vaste contrée, cette

Naples, où dans ce moment on chante, on danse sans s'occuper guère du

Vésuve.

Nous mettons pied à terre; à l'instant, des faquins nous offrent le

bâton du voyageur pour monter la roche escarpée, nous l'acceptons;

d'autres nous présentent des sièges. Officieux, ils se proposent de nous

tirer avec des courroies; nous refusons, nous voulons essayer nos

forces. Nous montons très-péniblement pendant plus d'une heure, nous

reposant souvent, luttant aussi contre la rudesse de la lave,

quelquefois enfonçant dans la cendre, tourmentés que nous sommes par la

crainte d'être obligés de rétrograder, ce qui est arrivé à plusieurs;

enfin, après mille pénibles efforts, nous arrivons au sommet du Vésuve,

que nous avons monté presqu'à pic.

Dans ce difficile passage, on voit des voyageurs s'en retourner,

d'autres errer sur le cratère; nous descendons dans le volcan, guidés

toujours par notre Salvator, marchant souvent sur des laves enflammées,

étudiant les mouvements du volcan, comme les battements systoliques du

poulx, pour éviter d'être couverts de feu, de cendre et de pierres

sulfureuses.

Nous faisons ensuite d'abondantes provisions minéralogiques; reposés de

nos fatigues et après avoir pris des rafraîchissements au milieu des

ruines et des débris, sur le domaine de la mort, nous fîmes des

libations à Bacchus, et nous entonnâmes des hymnes à la gaîté.

À en juger par la montée, la descente devait être difficile: pas du

tout. Nous cherchons une côte couverte de cendre, pour nous empêcher de

glisser, et nous prenons sur nos jambes un train de galop, de manière

que, sans accident, nous nous trouvâmes au bas dans six minutes: ce qui

présente une descente fort amusante.

Le volcan n'a rien de fixe, quelquefois, il alimente deux et trois

cratères; dans d'autres moments, il n'en a qu'un; volage et capricieux,

tantôt il s'élance sur une montagne, tantôt il jette sur l'autre ses

feux à profusion: il y a des signes précurseurs de sa furie; les fumées

du cratère sont plus épaisses, les détonnations plus rapides et plus

nombreuses, des tremblements de terre se font sentir au loin, les puits

du voisinage se tarissent, la mer dans le golfe de Naples retire un peu

ses eaux: tout cela démontre que l'eau bitumineuse de la mer, les

soufres, les matières pyriteuses sont son principal aliment, qui n'a

besoin pour produire les feux destructeurs, que d'être excité par les

principes volcaniques du Vésuve. Les couches de lave et de roches,

déjections du volcan, sont superposées, et attestent que les volcans

sont des creusets générateurs qui ont produit les roches, les montagnes

et les métaux; que la terre enfin, cette croûte sphérique que nous

habitons, dont la charpente intérieure ne nous est pas connue, a été

primitivement formée par les volcans, sources des dérangements et des

grandes dislocations du globe.

Les volcans sont encore le principe des trésors de la terre végétale;

les productions du voisinage ont une végétation si vigoureuse, qu'on

peut dire que la terre est vierge et dans sa naissance primitive. Le

soufre du Vésuve n'est pas bon, il produit peu dans sa purification. De

ce sommet, on découvre les plus belles vues, les plus fertiles

campagnes, et on a, sous les pieds, les nuages qui, arrêtés, prennent

une autre direction, cause ordinaire des changements de vents, que les

volcans excitent encore par la dilatation et la condensation de l'air.

De retour à Naples, chargés de butin du Vésuve, nous remarquons un grand

nombre de Napolitains qui déménagent une partie de leurs boutiques et

qui travaillent dans les rues pour mieux jouir du beau temps.

Les mendiants mettent une main dans leur poche et l'autre sur leur

bouche ouverte, en disant: morire di fame.

Le lazzarone jouit d'un beau soleil, il s'enivre de tabac, puis d'un vin

exquis, et il savoure le _benedetto farniente si dolce_, par les belles

soirées.

Les calésines, espèce de petits cabriolets gothiques, à un cheval, vont

chargées d'amateurs. Ces voitures s'emploient de manière à porter onze

et douze personnes à la fois, tant elles se prêtent à la souplesse

italienne. Les curés des environs de Naples ont la calésine

triangulaire, qui ne contient que le pasteur et son laquais, le

sacristain, quand il va visiter les confrères de la Métropole.

L'île de Caprée, à quinze lieues de Naples, est trop intéressante pour

ne pas y faire une excursion. Nous nous rendons donc en voiture jusqu'à

Castellamare, au-dessous des ruines de l'ancienne ville de Stabia, ornée

de si jolies maisons de campagne: tout près est situé le bourg de

Quilsissana, avec un beau palais du Roi; nous y sommes allés voir

l'établissement des bains sulfureux.

Sur la route, la vigne, en guirlandes, semble avoir été oubliée après

une fête; leurs festons de verdure sont jetés comme des filets sur la

cime des arbres; le souvenir de ces tableaux revient sans cesse; on

voudrait ne plus quitter ces sites de l'Arioste.

Les vaches de Castellamare sont renommées par la bonté de leur lait.

C'est à Castellamare que se font les constructions navales ordinaires;

les chantiers nous ont paru peu animés, en comparaison de ceux de nos

ports: le nombre des forçats n'est pas très-considérable; le bagne est

sur le même pied que ceux de France et de Gênes.

Notre domestique de place marchande le louage d'une embarcation pour

nous rendre à Caprée: enfin nous voilà sur le golfe napolitain avec huit

nautonniers et une barque légère; au milieu des plus jolies grottes dans

le rocher, nous relâchons à Sorrento, pour saluer le palais du Tasse; ce

palazzo appartient au duc de Montfort, son descendant, il renferme peu

de richesses: au-dessous, près de la mer, est un temple de Neptune qui

devait si bien inspirer le génie du poète; puis, à peu de distance, est

présentement une maison aux Jésuites.

Les orangers, les cédrats, les poncires étaient si chargés, qu'ils

pliaient sous le poids des fruits, et leurs fleurs odorantes emportées

par les doux Zéphirs, parfumaient notre route.

Nous remontons sur notre pirogue, et nous entonnons des cantatilles et

des barcaroles:

À Naples, ville heureuse,

La vie est gracieuse

Comme un jardin fleuri.

Sous ce beau ciel d'étoiles,

Quand la nuit tend ses voiles,

Le gai Napolitain

Chante la sérénade.

Des concerts, des prières,

Un ciel pur, des cratères,

Voici Naples toujours.

La mer est couverte de filets qui restent sept mois dans les ondes, pour

la poche du thon; plus loin, on aperçoit les ruines du temple d'Hercule.

Ici c'est le villago di Massa. Nous continuons de voguer au milieu de

ces merveilles; mais la mer, dont les bords sont couverts de soufre,

devient houleuse, et offre un peu de danger: enfin nous débarquons à

Caprée, île très-pittoresque, où résident quatre mille insulaires, et

célèbre par l'éclatante victoire du général Lamarque. C'est à l'entrée

du golfe de Naples que se trouvent les délicieuses îles de Caprée,

d'Ischia, de Procida: dans ces deux dernières, les femmes ont conservé

les habillements des anciens grecs. La physionomie des femmes de Procida

et d'Ischia est empreinte du type grec; elles portent une longue robe

flottante, elles vont jambes et pieds nus; leur taille svelte et étroite

est emprisonnée dans un corset de velours, et sur leurs épaules,

largement découvertes, tombent des flots de leur chevelure liée au

sommet de la tête, à la manière antique. Nous avons vu, à Caprée, les

restes du palais d'Auguste, ceux des douze palais élevés aux douze

divinités majeures; on voit encore des ruines du Forum, des Thermes,

l'emplacement d'une villa de Tibère. Nous descendons à l'hôtel de

Salvator Petagno. Nous fîmes un bon repas dans cette île enchantée.

Point d'ennuyeux laquais épiant nos discours, critiquant nos maintiens,

murmurant d'un trop long dîner, se plaisant à nous faire attendre à

boire, comptant nos morceaux d'un oeil avide; nous étions nos valets pour

être nos maîtres. Nos hôtes sont fort aimables, musiciens et danseurs

tout à la fois. Après le souper, ils nous régalent de la danse

sentimentale dite la Tarentèle, plus joyeuse que le Boléro des

Espagnols, et, au bout d'une demi-heure, nous nous mîmes à danser avec

eux, au son de leur mélodieuse guitare. À la porte de leur hôtel sont

exposées de grandes cornes, espèce de talisman ou d'amulettes, pour

préserver de la Guetatou, mauvais génie ou la fatalité; les Messieurs et

les Dames en portent de fort élégantes. Caprée est couverte d'oliviers,

de vignes et de colza.

Dans notre barque, escortée de deux canots, nous nous dirigeons sur la

grotte d'Azur ou des Nymphes, à une demi-lieue plus loin. La mer était

si mauvaise, que des vagues monstrueuses et écumantes en obstruaient

l'entrée et présentaient des risques à y pénétrer; nos nacelles

disparaissaient dans l'abîme des ondes, et s'élevaient ensuite sur ces

montagnes liquides, pour offrir le coup d'oeil de la mer irritée. Tibère

allait s'ensevelir dans la grotte d'Azur pour oublier ses crimes; c'est

une vaste voûte creusée dans le roc: la réfraction et la réflexion de la

lumière, qui l'éclaire du haut en bas, produit ce beau bleu éclatant; en

traversant la nappe d'eau qui est dans cet antre en communication avec

la mer. Il y avait donc du danger à y pénétrer; nous virâmes de bord,

d'ailleurs le temps menaçant d'empirer, traverser le golphe et se rendre

immédiatement à Naples, offrait trop de risques; nous cinglâmes vers

Castellamare, la côte nous protégeant un peu contre la fureur du vent;

mais au milieu du trajet, la mer étant trop périlleuse, nous relâchâmes

une seconde fois à Sorrento.

De jeunes filles formaient des couronnes parfumées, avec des fleurs

naturelles, qu'elles mêlaient agréablement à leurs cheveux, et qui leur

donnaient beaucoup de grâces. Leurs beaux fronts rayonnaient d'une gaîté

naïve, leurs longues paupières voilaient mystérieusement leurs regards;

sveltes et élancées, elles avaient, dans leurs mouvements, une souplesse

et une agilité parfaite: comme la biche légère, elles bondissaient de

rochers en rochers.

Aucune autre voie pour se rendre à Castellamare, que d'aller à pied ou

sur des ânes, nous préférâmes marcher, la pluie venant surtout aggraver

notre position; les filles du pays nous ont paru les plus jolies du

royaume de Naples; de charmants accidents de terrains nous ont

dédommagés de nos souffrances: c'était quelque chose de comique à voir

que la débâcle de notre petite caravane. L'un tombait sur le sol

glissant et mouillé, et se relevait dans un état qui n'annonçait point

que nous étions dans le pays des Muses; un autre luttait avec la terre

qui, comme un mastique, retenait la chaussure; dans cette perplexité, un

de nos compagnons de voyage y laissa une semelle de botte, et fut obligé

de continuer dans la boue comme un maraicher; nos manteaux nous ont

préservés un instant de la pluie; mais, pénétrés eux-mêmes, ils

devinrent si pesants, que nous préférâmes recevoir la rosée céleste sur

nos corps et charger notre vieux domestique de place de nos dépouilles;

celui-ci, qui ne fonctionnait pas aussi vigoureusement qu'un mulet, ne

pouvait nous suivre; nos dames chantaient au milieu de ces aventures

fâcheuses; enfin, n'en pouvant plus, nous nous arrêtons un instant chez

de jolies fileuses de soie qui travaillent avec beaucoup de perfection,

et qui nous permirent d'aller cueillir des pommes d'or ou des oranges

dans leur jardin; grâces à ces ravissantes Hespérides, nous étanchâmes

notre soif. Tout près, sont des cordes disposées parallèlement sur des

montagnes, pour faciliter la descente de fagots à un four à chaux,

exercice qui ne laisse pas d'être amusant à voir. Enfin, avec une pluie

battante et pénétrés comme si nous avions fait plongeon dans la mer,

nous arrivons à Castellamare sans avoir de quoi changer; les chaussures

pleines d'eau, après avoir traversé des bois d'oliviers et d'orangers.

Le Vésuve se fâchant cette fois et faisant entendre ses nombreuses

crépitations; nous ne pûmes sécher notre corps tout morfondu. Nous

avions devancé un peu nos dames, afin de préparer une voiture; pour

comble de contrariété, nous eûmes mille difficultés à nous retrouver à

Castellamare. Nous montons, ainsi imbibés d'eau, jusqu'à Naples,

quittant cette mer couverte partout de bitume sulfureux: un changement

de costume et un repas réparateur nous empêchèrent d'être malades des

fatigues de ce voyage, que le beau temps aurait rendu si délicieux.

Nous renonçons au projet d'aller à Amalfi et à Poestum, débris de

Sybaris, pour voir des ruines; nous en avions tant vues! Ayant déjà

contemplé le beau palais de Caserte, il ne nous restait que des choses

de peu d'importance à voir à Naples. Retourner par le même chemin, ne

nous offrait pas d'intérêt, nous exposait d'ailleurs à la quarantaine

qu'on ne faisait pas en débarquant à Ancône, Vénise ou Trieste; il y

avait impossibilité d'entrer en Sicile, où le climat est doux, le sol

d'une merveilleuse fécondité, pour visiter Palerme, Messine, Catane, les

belles ruines de Syracuse, aujourd'hui si réduite de son ancienne

splendeur; la quarantaine pour s'y rendre était de quarante jours, et

les Siciliens fermentaient et se préparaient à secouer le joug du Roi.

La pointe de Campanella, qui sépare le golfe de Naples du golfe de

Salerne, est très-dangereuse, par un tournant d'eau, c'est auprès que

passe le bateau à vapeur. Il ne nous restait donc d'autre parti, que

d'aller chercher l'Adriatique, en parcourant les riches contrées de la

Pouille.

Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri · 第 18 / 26 题