CHAPITRE X.

_De Naples, Foggia, Barlelte à Bari._

Ayant l'habitude de prendre toujours le coupé, j'en fis autant dans

notre voyage de la Pouille; j'eus lieu de m'en repentir, car le coupé

n'avait point de tablier, et rien par conséquent pour préserver du froid

et de la pluie.

Nous arrivâmes d'abord à Cardinale, petite ville très-pauvre; toutes les

femmes ont les cheveux d'un rouge très-prononcé: les montagnes sont des

plus curieuses: en sortant de Cardinale, est Mougnania, où repose le

corps de Sainte Philomèle; viennent ensuite les ruines de Monteforte;

c'est là que s'excita la révolution de 1822 contre le Gouvernement

Napolitain.

Nous voici, dans la belle ville d'Avellino, de quinze mille âmes,

remarquable par son voisinage des Fourches Caudines, où les Romains

furent défaits par les Samnites; les voitures y sont traînées par des

boeufs. Dans l'Italie, on rase le poil des chevaux, comme dans le midi de

la France, et souvent, sur la route, le conducteur leur fait une

saignée. Les noisettes, qui ont donné le nom à cette ville, y sont un

grand objet de commerce.

Nous devions continuer notre voyage le lendemain, dès cinq heures du

matin; mais le voiturier ne paraissait pas; il nous avait dit qu'il

attendait des voyageurs de Naples, que leurs affaires avaient retenus;

comme nous ajoutions peu de foi à ses paroles, sur les dix heures,

croyant qu'il nous jouait un tour, j'invitai un ecclésiastique de

Naples, extrêmement aimable et notre compagnon de voyage, à

m'accompagner à la police pour obtenir justice contre le voiturin.

Tandis que nous étions cheminant pour cet objet, nous entendîmes le

voiturin qui nous criait: «Arrêtez, arrêtez, voici les voyageurs; ils

sont dans cette voiture qui va lentement; ils viennent d'être dévalisés

par des brigands.» Nous vîmes à l'instant descendre de voiture, dans

notre hôtel, trois robustes athlètes, l'un était un officier des gardes

d'honneur du Roi, les autres, deux gardes urbains dans leur domicile

d'Otrante et de Bitonto; voici ce qui leur était arrivé: Après la

descente de Monteforte, où nous étions passés huit heures avant, les

voyageurs, à demi-endormis, furent tout-à-coup tirés de leur somnolence

par le mouvement que fit la voiture pour s'arrêter: à l'instant, un

Monsieur bien costumé ouvre la portière et invite les voyageurs à

descendre, leur présentant la main pour éviter tout accident; les

voyageurs, en se frottant les yeux, croient quelque chose de cassé dans

le carrosse; ils descendent et se voient à l'instant couchés en joue par

douze brigands du pays, armés de fusils, de haches, de pistolets, leur

imposant d'obéir à la force. Que faire dans cette position, toute

résistance était inutile ou mortelle. Le voiturin, spectateur

indifférent, se tenait les bras croisés sur ses chevaux. Dans une

malencontre si épineuse, l'officier du roi de Naples ne perdit pas la

carte; il vida sa bourse pleine de pièces d'or, dans la main, et les

glissa dans la portière de la voiture, près les vitres; les brigands

s'en aperçurent sans savoir comment les retirer, se réservant de

défoncer le panneau à coups de hache; ils commencèrent par faire

l'inspection minutieuse des voyageurs, de la voiture, des malles et des

valises; après avoir consommé un ample butin de marchandises et

d'argent, entendant le bruit de voitures qui approchaient, ils

commandèrent aux voyageurs de se mettre à genoux, pour ne pas observer

leur fuite. Les voyageurs volés firent une déclaration à la justice qui,

immédiatement, ordonna des poursuites. Quinze jours après, nous avons

appris que huit de ces brigands avaient été arrêtés. Il y a déjà près de

dix ans, qu'aucune levée de boucliers n'avait été tentée par des

malfaiteurs, sur les belles routes de la Pouille.

Nous continuons de cheminer avec nos nouveaux voyageurs et des gendarmes

comme escorte, que nous payions à frais communs pour notre sûreté, ce

qui nous était très-utile à nous, pauvres étrangers, qui aurions été

fort embarrassés pour nous remettre en fonds, en cas de malheur.

Le pays continue à être des plus jolis; nous couchons à Grotta. Dans

notre chambre, il y avait une boulangerie et de petites souris qui

voulaient dormir avec nous; malgré cela, nous nous amusâmes beaucoup de

l'amabilité des Signorelle nos hôtesses. Nous admirâmes et nous palpâmes

leurs jolis colliers de corail qui faisaient l'ornement de leur cou,

parce qu'elles étaient encore célibataires; l'ecclésiastique et nos

compagnons de route étant très-gais, nous passâmes joyeusement le temps.

Nous sommes distraits par les plus beaux accidents de terrains, mais la

prudence exige d'être accompagné par la force armée. Il ponte di Bovino

a acquis une certaine célébrité: des voleurs, qui s'étaient depuis

longtemps distingués dans leur profession, furent pris; on leur coupa la

tête et les mains, qu'on mit dans une cage, comme nous en avons vu à

Naples, et qu'on exposa sur ce pont. Près de Bovino, il y a un harras de

chevaux normands qu'on cherche à propager. Les montagnes, dans ces

contrées, ressemblent à des nuages qui se succèdent, ou aux flots de la

mer que le soleil teint des plus brillantes couleurs du prisme; jamais

nous n'avons rien vu de si merveilleux. Les maisons forment un effet

très-pittoresque, elles sont groupées sur le sommet des montagnes; la

culture est si intéressante, qu'elle fait produire le centuple à cette

terre promise: le froment, les oliviers y sont très-abondants; de

nombreux troupeaux paissent dans la campagne; les haies sont remplies

d'aloës. Dans les contrées que nous avons vues, les orangers nous ont

paru les peupliers d'Italie.

Pour donner du repos à nos chevaux, nous faisons halte à la taverna del

Giardino, espèce d'Arche de Noë; nous suivons nos coursiers dans cette

humble hôtellerie; là tous les rangs sont réunis et confondus, prélats,

prêtres, maîtres, domestiques, tables d'hôtes, râtelier, fourrages,

gendarmes, cavalerie, jusqu'à des porcs qui circulent dans ce lieu

public; nous avons promené dans les riches plaines du voisinage. La

table d'hôte n'étant pas trop attrayante, nous mangions du pain et des

oranges du Mont-Gargano, du prix de deux sous la douzaine, les plus

grosses, ce qui nous creusait l'estomac et augmentait notre appétit au

lieu de le diminuer. Dans cette excursion, nous faisions une récolte de

noix de Galles, d'asperges sauvages, pour en faire une salade

très-estimée des Italiens, admirant en même temps les beaux troupeaux de

vaches qui prennent la fuite à notre approche, et qui nous refusent leur

lait.

Les caroubiers, à la verdure éclatante, se mêlent à des groupes de pâles

oliviers et d'aloës bleuâtres.

Foggia est une charmante ville de province, ses édifices sont bien

bâtis; sa population approche de trente mille âmes; l'air n'y est pas

sain. Il est rare de voir un plus joli jardin public; il y a des statues

de grandeur naturelle qui imitent des ermites à s'y tromper. Nous sommes

allés au théâtre; on y jouait une comédie toute sentimentale, que la

foule applaudissait beaucoup, et que nous trouvions fort médiocre; au

reste, la musique nous a fait infiniment de plaisir. Foggia est entourée

de plaines aussi belles que la Beauce, et très-bien cultivées; la route

continue d'être déserte, mais toujours fort curieuse jusqu'à Barlette.

C'est dans cette ville, l'ancienne Canne, si célèbre par la victoire

d'Annibal sur les Romains, que se trouve la statue colossale en bronze

d'Héraclius: un navire, qui l'apportait d'Athènes, ayant fait naufrage

sur ces plages, on l'a retirée des ondes et on en a orné Barlette. La

rade était très-agitée; la mer se brisait avec furie contre les roches,

et il n'y avait pas de navires en partance. Nous nous déterminâmes à

parcourir le littoral de l'Adriatique. Sur la route, nous trouvâmes des

villes charmantes, entr'autres Trani, Molfette, Giovenazzo; la campagne

est partout embellie de la plus riche culture; c'est le paradis

terrestre de l'Italie: le grain, les oliviers, le mûrier, même

multicaule, le caroubier se déployant comme un parasol, les vignes, tout

y abonde. Les Turcs, les Maures, les Sarrasins ont mille fois porté le

fer et le feu dans ces contrées.

En continuant de côtoyer la mer, nous arrivons à Bari, la seconde ville

du royaume de Naples; sur le bord de la mer, comme la ville

métropolitaine, elle a la forme d'un croissant: sa cathédrale, l'antique

église de Saint-Nicolas, est extrêmement remarquable, et peut-être la

seule renfermant des monuments égyptiens: deux boeufs apis soutiennent

ses colonnes; il existe un tombeau de Charles d'Anjou, avec des statues

très-indécentes; la cloche de cette cathédrale est immense; il y a en

outre sous ce duomo, une église souterraine dont nous parlerons en

traitant du pélérinage de Saint-Nicolas. On aperçoit de Bari l'Apennin

Monte Angelo, si élevé et si effroyable; Saint Michel, suivant les

relations du pays, y a fait une apparition. Quinze gendarmes, naguères,

en voulant se frayer une route dans ces montagnes inhabitées, pour aller

chercher, ou les Abbruzzes ou la Banlieue d'Ancône, tous dans ces

Apennins redoutables sont devenus la proie des bêtes féroces, et n'ont

laissé que leurs bottes et quelques vestiges de leurs désastres.

Les montagnes, en général, sont plus élevées dans l'intérieur du pays,

que sur le bord de la mer. Les villes de l'Adriatique, à l'instar de

celles de Naples, sont pavées de larges pierres.

Cet ecclésiastique, notre compagnon de voyage, padre Vita, professeur

dans un collége de Naples, avec qui nous avions formé des liaisons si

agréables par son esprit, son érudition, sa vraie piété pleine de

tolérance et de savoir vivre, qui se prêtait aux circonstances d'une

manière aimable, allait nous quitter; c'était une véritable affliction

pour nous; ce moment fut triste. Nous fûmes pris au coeur de ce profond

sentiment d'isolement qu'on éprouve dans un pays étranger. Mais tout

finit en ce monde, même les meilleures choses. Avant de se séparer de

nous, il nous donna une véritable marque d'attachement; il voulut nous

recommander à un seigneur de ses amis: nous nous rendîmes donc sur les

dix heures du matin dans le palais de ce patricien. Il se fait annoncer

par un laquais: aussitôt ordre de nous faire entrer. Après avoir

traversé plusieurs belles salles pleines de richesses, nous arrivons à

la chambre à coucher; nous sommes extrêmement surpris d'être reçus par

le seigneur et la signora, qui reposaient encore sur la couche nuptiale;

étrangers à ces usages qui appartiennent au voisinage de la Turquie, je

fus obligé de me faire violence pour ne pas perdre le sérieux; la

signora laissait onduler ses cheveux; l'un et l'autre, comme l'aube

matinale, étaient sans parure et sans ornement. À l'instant, de

charmants enfants nous abordent et, par civilité, viennent

respectueusement nous embrasser les mains. Le seigneur ordonna aussitôt

à son laquais de nous servir le café au noir, que nous acceptâmes par

urbanité. Il nous offrit une chambre dans son palais, et reprocha à

l'ecclésiastique de ne nous avoir pas amenés chez lui à notre arrivée.

Nous n'avons nulle part accepté des invitations aussi gracieuses qui

nous auraient entravé et fait perdre la liberté pour visiter les

curiosités du pays.

L'importante Bari n'avait, dans ce moment, aucun navire prêt à partir

pour Vénise, Ancône, ou Trieste; obligés d'attendre une quinzaine, nous

nous décidons à visiter le pays, but de notre voyage.

Nous ne connaissons rien de plus poétique qu'une promenade nocturne,

sous le beau ciel de Tarente. Un immense horizon, de lointains paysages,

le monde des invisibles se découvrant à nous, nous nous plongions avec

ivresse dans l'infini des souvenirs. Le mugissement de la mer, la lourde

cloche de la cathédrale, retentissant sourdement sous les pas du temps,

nous annonça que l'heure était avancée. Nous nous dirigeâmes vers notre

hôtel; tout annonçait déjà le repos, et ce silence n'était troublé que

par les derniers soupirs d'une guitare dont la voix expirait au loin, et

le chant monotone et tendre d'une mère qui endormait son nouveau-né.

Les campaniles de la terre d'Otrante ont des formes pittoresques, à la

physionomie orientale: les uns sont de pierres blanches, les autres, en

faïence peinte, offrent l'aspect de minarets; des croix brillent sur les

faîtes.

De retour à Bari, nous mangeons d'aussi bonnes glaces qu'en France; nous

nous délectons de la fameuse liqueur stomatico. À la locanda del Sole,

nous étions aussi bien que des Français peuvent le désirer dans ces

contrées; je ne conseillerai jamais d'y venir sans savoir la langue; il

est si rare de trouver des personnes qui parlent français, notre consul

même l'ignore. Ils étaient étonnés que nous eussions entrepris un si

long voyage et moltissimo pericoloso. La cuisine est meilleure que dans

la Pouille, ancienne dépendance du Roi Apulius, où on nous donnait,

comme mets délicieux, des cervelles de chèvre frites, des mamelons de

vache en ragoût; il est vrai que le fenouil et le macaroni, long de

plusieurs coudées, étaient, comme dans toute l'Italie, le grand régal,

l'alpha et l'omega des trattories italiennes, avec l'agneau bêlant et

d'un jour; pour dessert, abondance de laitues, de fèves et de pois en

gousses qui fondent dans la bouche des Italiens; la même serviette sert

à tout le monde, pendant huit jours; on retourne les verres, au lieu de

les rincer. Aussi, pour manger ce démesuré macaroni, gros en proportion,

a-t-on des tables très-hautes, de manière que le menton est dans

l'assiette comme dans un plat à barbe; autrement, le macaroni

serpenterait autour de la bouche, semblable à des vers et à des

ascarides.

Un artiste de Paris enseignait depuis peu de temps la peinture, en

quinze leçons, par le moyen de décalcage et de découpures; il avait

gagné, dans quelques semaines, quatre à cinq mille piastres; mais il

faisait bien d'imiter les oiseaux de passage, il aurait échoué dans un

long séjour.

Nous avons passé des soirées philharmoniques très-agréables; les

Italiens chantent avec beaucoup de passion. Nous avons encore assisté à

des scènes de prestidigitation et d'enchantements modernes; ils font

sauter la coupe et filer la carte avec dextérité; ils nous ont prié de

donner un échantillon de la magie française; mais nous n'avons pu

répondre à leurs désirs; ils n'usent que de cartes espagnoles avec

lesquelles nous ne sommes pas familiers. Ils excellent, en outre, dans

l'équitation. Dans le jeu de l'escrime, ils se croient de première

force; la main gauche ne leur sert point de balancier, comme chez les

Français; ils l'approchent de la poitrine, pour les aider à parer les

attaques et les ripostes. Nous avons applaudi à leurs comédies

bourgeoises et à de jolies pantomimes.

Dans ces lieux, prospère très-bien le coton; nous en avons vu de vastes

plantations se développer au loin comme un tapis mouvant. Le safran, le

frêne qui donne la manne, et le chêne qui produit la noix de Galle y

viennent très-bien.

Les paysans et les paysannes abattaient les olives à grands coups de

bâton, comme des noix; elles tombaient blessées et meurtries; ils les

laissent ensuite fermenter, ce qui leur donne un peu goût de rance,

désagréable à nos palais, mais fort estimé par les amateurs de ces

lieux.

La terre est si fertile, qu'il lui suffit d'être grattée pour lui

confier la semence, et de recouvrir celle-ci, pour la garantir des

oiseaux.

Enfin, nous faisons une seconde visite à l'église de Saint-Nicolas, où

autrefois on couronnait les Rois de Naples; mais ce n'était pas encore

le temps d'aborder le fameux pélérinage. Les ecclésiastiques, qui nous

parurent très-recueillis, en chantant vêpres, nones et matines, sitôt

l'office, traversèrent l'église, en riant, causant, fredonnant, presque

dansant, se frappant l'épaule, comme David, en gaîté, devant l'Arche;

mais sans être excités par le son mélodieux de la harpe.

La ville ancienne de Bari a des rues très-sales et très-étroites, pour

avoir de la fraîcheur et se défendre, en cas de siège; les maisons sont

aussi à terrasse. Dans les villaggi, la fumée en sort par un trou qui y

est pratiqué: la nouvelle ville est bien bâtie, dans le meilleur goût,

mais basse d'étages, pour multiplier les maisons; les rues sont alignées

et très-larges.

Au milieu de la nuit, nous entendîmes une horrible tempête qui devait

abattre les maisons, renverser les arbres, submerger les navires. Nous

songions, avec effroi, aux périls qui poursuivaient le matelot, sur

cette mer dont chaque convulsion était pour lui une menace de mort.

Cette fois, vraiment, j'avais envie de rebrousser chemin, de retourner à

Naples, et de ne pas exposer les jours de ma courageuse compagne, sur

l'Adriatique, que Virgile appelle mer horrible, féconde en naufrages;

mais de reprendre la même route, courir de nouveau le danger des

brigands, faire la quarantaine, aller encore sur la Méditerranée, avoir

les mêmes hasards; il fallait se décider à suivre son sort jusqu'au

bout, et retourner dans sa patrie.

Nous avons voulu éviter Carybde; nous avons failli tomber en Scylla;

toujours occupés à rechercher les moyens de rentrer en France, dont le

doux souvenir se retrace si bien quand on est sur un sol étranger. Après

avoir visité les quais limitrophes de la mer, nous promenâmes près du

port. Nous ignorions qu'un espace était destiné aux personnes soumises

au domaine de la santé, et qu'on ne pouvait leur parler qu'à distance

convenable. Dans cette position, nous abordâmes sans défiance un

capitaine de Raguse qui errait en attendant la fin de sa quarantaine,

qui avait lieu le lendemain matin: nous l'interrogions pour savoir si

son départ était prochain; afin de le rendre favorable à seconder nos

désirs et à mettre promptement à la voile, je voulus me familiariser

avec lui et prendre une prise de tabac dans sa tabatière: à l'instant,

une voix de stentor se fit entendre, c'était un argus de douanier,

cumulant les fonctions fiscales et sanitaires, m'annonçant que si mes

doigts avaient fait descente dans la tabatière du capitaine, j'étais de

bonne prise, et que j'allais subir la quarantaine. Heureusement que je

m'étais arrêté sur le bord de l'abîme, que je m'étais seulement borné à

une démonstration d'amateur; autrement, nous devenions sa capture, et il

nous eût fallu essuyer une ennuyeuse captivité de dix jours, parce que

ce qui venait de Raguse et de Corfou, était suspect de la peste et du

typhus.

Mme Mercier et moi, nous promenions souvent sur le bord de la mer, cette

partie de côte contient de la sèche, et est peu riche en coquillages.

Souvent, nous voyions, sur les ondes, une forêt de mâts de petites

barques de pêcheurs qui sillonnaient les flots, revenaient chargées de

poissons, et répandaient sur le pays ces délicieux habitants des mers.

Nombre de mariages se font tous les jours dans les balcons et par des

intrigues, à la faveur des entretiens nocturnes: de jeunes filles et des

jeunes gens, qui n'ont pas d'autres moyens de communication, causent

ainsi pendant des mois, et se marient, sans s'être jamais vus autrement

que par les fenêtres ou à l'église. Qu'on se figure l'ivresse que

doivent éprouver deux jeunes coeurs passionnés, le jour où disparaît le

grillage qui les a séparés depuis qu'ils s'aiment; les entraves, les

barrières, les grilles ne sont qu'une recherche de coquetterie ou de

sentiment; l'un n'est jamais séparé de l'autre.

En général, l'éducation des demoiselles est fort peu soignée à Naples et

dans le royaume; elles ont un vernis d'usage du monde; on les marie dès

douze ans, et elles sont vieilles de bonne heure.

Les parents, sans énergie, avec aveuglement, faiblesse, et sans

apprécier le prix des talents, laissent leurs enfants perdre le temps

dans des futilités, source ordinaire de regrets amers pour les autres

âges de la vie: beaucoup de jeunes gens végètent sans état au milieu des

débordements que provoque l'oisiveté.

Un nouvel installé dans le mariage vivait dans la lune de miel avec sa

jeune épouse: un frère, qu'il aimait tendrement, avait à toute heure

l'entrée de son palais. Qui eût pu se persuader que, sous le manteau de

la consanguinité, un frère aurait abusé du toit de la famille: ce

perfide investit les avenues du coeur de sa belle-soeur, puis il l'enleva

sans qu'elle y mît opposition. Le mari, justement courroucé, ne se livra

point à la vengeance; il abandonna l'infidèle à son frère, et se borna à

une simple séparation, c'était la grande nouvelle pendant notre séjour.

À Tarente, comme à Bari, les rues sont bordées de maisons enrichies de

balcons encombrés de fleurs. Les signorelle font la conversation d'un

palais à l'autre, en échangeant des sourires avec les cavaliers qui

passent; c'est une flânerie délicieuse, une existence toute de bonheur,

un _far niente adorable_.

La chaleur, tempérée par des brises marines, le soir et le matin, est si

forte au milieu du jour, qu'il y a nécessité de dormir, ou toujours de

rester à la maison: en raison de cela, le dîner n'a lieu qu'à dix heures

du soir. À onze heures du matin, la vie cesse comme par enchantement sur

tous les points à la fois: alors le génie de la solitude s'empare de la

cité jusqu'à la chute du jour.

Un Français, M. Ravenas est venu installer à Bitonto une machine à

presser l'huile: dans le commerce, il y a beaucoup d'argent à gagner sur

les huiles; l'un portant l'autre, les terres rapportent quinze pour

cent.

Peu habitués à voir des Français dans ces lieux, nous étions regardés de

près, depuis les pieds jusqu'à la tête, même par le clergé régulier; il

est vrai que les femmes de ce pays ne sortent jamais, sauf le dimanche

pour aller à la messe.

La législation, dans l'Italie, est le code civil français que nous y

avons établi, modifié par les coutumes et les moeurs des localités; en

général, le droit d'aînesse, qu'on a voulu ressusciter en France, contre

l'équité et le bon sens, usage arbitraire qui allume l'inimitié et

dégrade le coeur en excitant le venin de la jalousie, puisque le père

doit également justice à tous ses enfants; cet usage féodal est proscrit

dans les contrées de l'Adriatique.

Dans ces gouvernements, qui ne sont pas à bon marché, l'argent est la

grande divinité, et les juges se laissent facilement corrompre. On peut

dire qu'il n'y a point de justice: de là vient l'emploi du poignard,

espèce de navaja ou couteau des Espagnols, pour se venger d'un affront

ou d'une violation légale; c'est un frein imposant. Que l'action des

tribunaux soit équitable, et bientôt cesseront les excès de barbarie et

de surprise. Une rixe a lieu entre un Italien et un Français: l'Italien

préfère laver la querelle en tirant un coup de fusil par une fenêtre, ou

en le faisant tirer sur le Français qui passe dans la rue; la clef d'or

trouvant le moyen de mettre un bandeau sur les yeux et la moralité des

Juges: quelles garanties pour les personnes et les propriétés? Faut-il

que de tels climats, qui sont le jardin du monde, et autrefois une

pépinière de héros, soient ainsi dégénérés et tombés en quenouille!

À Bari, la douce intimité, qui fait le charme de la vie en France, est

complètement bannie.

Accompagnés de seigneurs et de signore, signor et signore Domenico del

Giudice, chez lesquels nous avions plusieurs fois dîné, à la

recommandation du seigneur Liji di Vincenzo, Mme Mercier et moi, avec ce

charmant cortège, nous nous transportâmes à l'église, souterraine de

Saint-Nicolas, pour faire visite à ce pélérinage peut-être plus en

renommée que celui de Notre-Dame-de-Lorette; arrivés à l'autel qui

renferme les os du Saint, on aperçoit l'église souterraine, remplie

d'ex-voto, en commémoration des miracles opérés par cette manne céleste.

Ces ex-voto sont suspendus aux murs de la chapelle; il y en a de toute

espèce: des jambes d'argent, des doigts, des bras, des chars, des

bateaux; c'est tout-à-fait un cabinet de curiosités. Ils représentent

des personnes tombées dans des précipices, dans la mer, en proie aux

bêtes féroces, aux brigands, sous les roues des voitures, si l'on porte

une bouteille ou fiole de la liqueur des os du Saint, on se trouve tout

d'un coup arraché à ces dangers par l'omnipotence de cette eau

miraculeuse. Les habitants de Bari y ont beaucoup de foi et de dévotion;

de nombreux pèlerins viennent y faire des stations de toutes les parties

de l'Italie, même des côtes de l'Albanie et de la Dalmatie. Voici

présentement en quoi consiste le miracle quotidien: depuis des siècles,

c'est-à-dire depuis la translation des ossements de Saint Nicolas, de

Myr à Bari, on remarquait qu'il sortait de ses os une eau, liqueur ou

manne inodore et ressemblant parfaitement à de l'eau distillée,

incorruptible: dans la bouteille qui en contient, il y a quelquefois une

végétation sous la forme de cryptogames; on en conserve, depuis des

siècles, et ceux qui sont porteurs de cette eau, y ayant foi, obtiennent

journellement des miracles; en général, le caractère des Italiens est

d'aimer le merveilleux. Tout étincelle d'argent dans cette chapelle; des

prêtres s'y tiennent avec grand recueillement. La chronique du lieu dit

qu'un seigneur vénitien avait écrit à un ami de Bari, de lui expédier

trois bouteilles d'eau du Saint; que cet ami, pour faire la fraude,

avait envoyé deux bouteilles d'eau ordinaire, une seule de la manne

précieuse; qu'arrivées à Vénise, les deux bouteilles d'eau, fraudées, se

trouvèrent corrompues, l'autre, dans sa bonté, avec ses vertus

prodigieuses.

Corroboré de tant d'apparentes certitudes, je vis un prêtre ouvrir une

porte dans l'autel, se prosterner, et y pénétrer dans cette pieuse

posture; allumant une bougie, la faire descendre à l'aide d'un grand

bois, et rester ainsi dix minutes, extasié, pendant lesquelles je

suspendais tout jugement, fermement décidé à croire, si je voyais le

moindre sujet de le faire; c'est dans ces dispositions que je me

présentai, sitôt que le prêtre se fut retiré, les seigneurs voulant nous

faire honneur, je me prosternai pour remplacer le prêtre: dans cet autel

souterrain, j'entrevis un tuyau d'une dizaine de pieds de longueur,

éclairé par cette bougie qu'avait fait descendre le prêtre; au bout de

ce tuyau, l'endroit s'élargissait et s'épanouissait: dans son milieu, je

découvris un os reluisant d'humidité; je sortis de là sans avoir la foi

plénière au miracle; car si l'os du Saint produit environ deux seaux de

liqueur par jour, que le prêtre obtient en faisant descendre un bâton

d'argent avec une éponge, puis il l'exprime dans un vase précieux;

pourquoi ces saintes dépouilles sont-elles dans un lieu bas, obscur,

dérobé et humide? Pourquoi ne pas rendre le miracle visible, en

l'exposant aux yeux du monde pour le vérifier: je m'abstiens d'autre

argumentation: nous sommes dans un siècle positif et mathématique, nous

ne cherchons pas à raisonner sur le miracle, mais nous ne voulons pas

être captivés sous des jongleries italiennes; nous voulons explorer si

la source prétendue miraculeuse est respectable, pour empêcher le fablio

et le romantique de duper les masses sociales.

À Bari, les dignités ecclésiastiques se font reconnaître par la couleur

des bas et les cordons de chapeaux; les nuances bleues, vertes,

violettes signalent un chanoine, un vicaire, un apôtre.

Nous vîmes dans la banlieue de Bari, le joli jardin de M. Macoo; il est

orné de belles statues en terre cuite de Vénise; les feuilles et les

fleurs des plantes qui sont dedans comme dans des vases, sortent par les

yeux, la bouche et le nez de ces statues, ce qui donne une charmante

scène florale. Nous avons aussi trouvé l'église de Saint-François une

des plus riches de ces contrées. Les derniers rayons du soleil couchant

se jouaient à travers les vitraux et les embrasaient de leur splendeur

expirante; c'était l'heure de la prière; les ténèbres commençaient à

envahir le temple. L'orgue soupirait de vagues et plaintives mélodies;

un sacristain vêtu de blanc se perdait comme une ombre à travers les

piliers. Quelques femmes, à genoux, au pied des autels, cachées dans

leurs mantilles, confiaient au consolateur invisible de secrètes

douleurs et des larmes mystérieuses.

Les habitants de Bari n'ont encore pour boire que de l'eau de

gouttières. Des ânes, chargés de deux amphores à large ventre, font

l'office de porteurs d'eau, s'arrêtent d'instinct devant chaque porte;

ils distribuent l'onde rare et coûteuse. Comme l'eau douce manque, on a

soin de conserver l'eau de pluie dans de vastes citernes, pour laver et

arroser.

On peut dire que l'aspect de la nouvelle Bari fait un bon effet du côté

de la mer et offre un charmant panorama. M. Melelle, un des plus riches

négociants de cette cité commerçante, nous a fort bien accueilli. M.

Jougla et sa dame nous ont témoigné beaucoup d'intérêt; nous trouvâmes

un jour un signor couché devant de charmantes signore qui faisaient

cercle autour de son lit pendant la sieste; elles avaient le cou

très-découvert, suivant l'usage, et étaient chargées de colliers de

coraux, de perles fines, de bracelets, étalant des grâces à l'aide d'un

éventail. On aime tellement la musique, la mandoline et la guitare sont

si en vogue, que chez un perruquier, deux guitares jouent sans cesse

quand un patient se fait faire la barbe.

C'est dans les conversations de la rue et des chemins, qu'un voyageur

découvre souvent les nuances les plus fines et les plus cachées du

caractère d'un peuple.

Une française était une grande nouveauté dans le pays: les signorelle,

nos hôtesses, vinrent un soir, au nombre de six ou sept, demander

permission de palper devant moi Mme Mercier, pour voir si elle était

bien de chair et d'os comme elles. Au reste, ces braves gens nous ont

témoigné beaucoup de cordialité, quoiqu'en général, ils soient peu

scrupuleux pour les moeurs, abus que la chaleur du climat excuse, ainsi

qu'une complète ignorance, voisine de l'abrutissement. Qu'on laisse le

flambeau de la presse et de la civilisation éclairer ces populations, on

verra bientôt d'autres hommes donner l'exemple de la moralité et des

vertus: les campagnes ne sont pas si dépravées; elles conservent mieux

les impressions virginales.

Des omnibus, à l'instar de France, inventés autrefois par Blaise Pascal,

circulent de Bari à Molfette.

Pour éviter les regards et de pénibles adieux, nous partons incognito de

Bari, accompagnés du digne M. Jougla et de sa chère compagne: ils

voulurent nous donner, jusqu'aux derniers moments, des marques

d'attachement, ce qui entrait dans les vues de M. le Recteur de

l'Université de Bari, qui nous portait de l'intérêt, en qualité de

Français; il nous fit chaudement recommander à un capitaine de navire et

à un seigneur de Molfette, il signor Francesco Rosso.

Arrivés à la ville de Giovenazzo, M. Jougla nous fit entrer au Sérail,

vaste bâtiment ainsi nommé dans ces lieux; c'est une école d'arts et

métiers, très-belle institution philantropique du Roi de Naples, pour

les enfants trouvés; elle est parfaitement dirigée à l'instar de nos

plus beaux ateliers de France.

Les Italiens de ces endroits, quand ils veulent appeler un subalterne,

ils le sifflent comme nous sifflons nos jambes torses ou nos bassets;

quand ils embrassent quelqu'un par amitié, ils ne l'embrassent jamais

que sur une joue; ils ne prennent point d'eau bénite, en sortant de

l'église, parce qu'ils disent qu'on est purifié.

Nous sommes à Molfette, que nous avions vue en passant; c'est une belle

ville de quinze mille âmes; les marchés y sont très-animés; la rade est

excellente; les femmes sont moins sauvages qu'à Bari, Brindisi, Otrante,

Trente, où, quand un mari fait une invitation, aucune femme ne paraît;

elles sont déjà un peu regardées en esclaves, et ne partagent point le

gouvernement et l'administration de la maison comme maîtresses.

C'est de Brindisi que Cicéron partit pour Thessalonique, au jour de son

exil, et que Virgile y exhala sa plainte dernière.

En Italie, le prêtre n'est point incarcéré dans un confessionnal; sa

figure est à découvert, et laisse voir les fugitives impressions que ses

pénitents produisent à la barre de son tribunal. Dans une église de

Molfette, nous ne savons ce qu'il y avait d'amusant dans l'acte

d'accusation d'une gentille pastourelle, mais elle excitait des assauts

de gaîté au révérend père, au point de le rendre malade par des rires

qu'il s'efforçait de modérer, son visage en était incarnat, menaçant

d'apoplexie.

Nous étions très bien à Molfette, à la locanda de la Bella Napolitana;

on nous servait avec une sorte de religiosité, et on avait pour nos

personnes une véritable dévotion. Notre passeport n'ayant pas été visé

par le gouverneur de Bari, nous fûmes obligés d'éprouver un retard. Il

vaudrait mieux perdre sa bourse que son passeport sur cette terre

étrangère; mille difficultés s'élèveraient pour se procurer une nouvelle

carte de route. Mais la mer étant houleuse, il n'était pas prudent de

lever l'ancre; d'ailleurs, il est dangereux de le faire quand les

Apennins paraissent sombres et couverts de vapeurs.

Nous voici au moment du départ. Avant d'embarquer, trois docteurs

indigènes, à figure hypocratique, nous examinèrent depuis les pieds

jusqu'à la tête, avec beaucoup de curiosité, parce que nous venions des

Gaules; ils nous tâtèrent le poulx et nous firent ouvrir la bouche pour

admirer la langue française: la position béante et soporeuse devenant

pénible; il nous prit une quinte de toux, et nous manquâmes de les

couvrir de flocons salivaires. Notre locandier, par honnêteté, se refusa

à nous faire payer le dernier repas; il nous donna encore une bouteille

de liqueur que nous fûmes obligés d'accepter; plusieurs nous baisèrent

les mains, jusqu'au cafetier qui était venu nous apporter des glaces et

des bonbons. Les femmes ont des schals sur la tête et des bas de

plusieurs couleurs. Les habitants sont hospitaliers, et aux coups de

canon de départ, presque toute la population voulut voir embarquer un

Français et une Française. La gloire de Napoléon a rendu le nom Français

illustre dans ces lieux. Du temps des Croisades, le comte de Vermandois

et d'autres Français s'étaient plusieurs fois embarqués sur ces plages,

afin d'aller chercher la lumière de l'Orient, et de laisser peu à peu

périr la puissance seigneuriale, au profit de la monarchie, en sapant

les fondements de la féodalité.

Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri · 第 19 / 26 题