CHAPITRE VIII.

_Rome_

Enfin nous entrons dans la ville sainte; nous sommes émerveillés de la

beauté de la Place du Peuple, ornée de statues majestueuses. Au milieu,

est un obélisque magnifique qui tenait au grand cirque et qui était

consacré au Soleil par Auguste; les deux églises, au commencement de la

rue del Corso, contribuent à l'embellissement de cette place.

Nous descendons à l'hôtel de Frank, strada Condotti; voulant

immédiatement faire connaissance avec Rome, nous rencontrons un de nos

compatriotes qui nous conduit au restaurant Bertini, dans la strada del

Corso; nous nous y trouvons très-bien, à quatre paoli par tête, et nous

nous décidons à y prendre habituellement nos repas; dès le soir, nous

allons admirer le Colisée, ce chef-d'oeuvre antique ou amphithéâtre

destiné aux gladiateurs, aux combats de bêtes féroces, ensuite au

supplice des Chrétien: les fiers Romains sont devenus rampants et

mendiants, la sentinelle s'approcha de nous, je crus que c'était pour

nos passeports, pas du tout; il ne nous demandait pas autre chose que la

bonne-main.

Notre maître-d'hôtel devenant un homme de glace, parce que nous ne

prenions pas nos repas chez lui, nous nous décidâmes à louer un

appartement près du restaurant.

Le lendemain de notre arrivée, nous adressâmes, par hasard, la parole,

en visitant la cité, à M. de Zamboni, neveu du général du château

Saint-Ange; en qualité de Français et d'étrangers, il nous fit le

meilleur accueil, nous témoigna beaucoup d'intérêt, nous proposa de nous

promener et de nous faire voir la capitale du monde chrétien.

Nous traversâmes donc ensemble le pont Saint-Ange, sur le Tibre, qui est

orné d'une balustrade en marbre, des statues de Saint Pierre et de Saint

Paul, en marbre, plus grandes que nature, et des Anges qui portent les

instruments de la passion.

Le Tibre n'a pour lui que l'auguste majesté de l'histoire.

Avec M. de Zamboni, les troupes nous laissent passer et nous entrons

dans le château Saint-Ange, bâtiment rond, que l'empereur Adrien fit

élever pour lui servir de tombeau; cette tour est terminée en

plate-forme sur laquelle il y avait autrefois plus de sept cents

statues; le tout était surmonté d'une, pomme de pin en cuivre doré

contenant les cendres de l'empereur; elle est d'une grosseur

prodigieuse; nous l'avons vue au jardin du Vatican.

La peste étant dans Rome, le pape Grégoire Ier fit une procession et, en

passant sur le pont Ælius, présentement pont Saint-Ange, il eut la

vision d'un Ange qui remettait une épée ensanglantée dans le fourreau;

la peste ayant cessé, le pape, en action de grâces, fit mettre la statue

d'un Ange sur le haut de cette tour: nous avons admiré un fort beau

tableau dans une chapelle dédiée à Saint Michel, qui représente cette

histoire. Voilà la cause du nom du château Saint-Ange.

M. de Zamboni nous fit voir les beaux magasins d'armes et de poudre, et

l'endroit où l'on garde la tiare qui sert au couronnement des papes et

où est le trésor de l'église.

Nous fûmes ensuite explorer la place Saint-Pierre, formée de deux

portiques dont la beauté surprend; ils sont soutenus par trois cent

vingt colonnes qui forment trois allées de chaque côté, par le moyen

desquelles on est à couvert jusque dans l'église: au-dessus de ces

portiques sont de vastes galeries ornées de quatre-vingts statues: au

milieu de la place, il y a un obélisque en granit apporté d'Égypte à

Rome, et trouvé sous le cirque de Néron; cet obélisque, de figure

quadrangulaire, finit en pointe, et au haut, il y a une croix de bronze

doré renfermant un morceau de la vraie croix: cet obélisque est

accompagné de deux belles fontaines qui jettent des gerbes d'eau.

L'église Saint-Pierre est d'une grandeur et d'une dimension si

majestueuse, qu'on pourrait, par tous les endroits, la mettre au rang

des merveilles du monde; elle ne saisit pas d'étonnement à la première

vue; non fugitive comme les météores, étant un chef-d'oeuvre du génie, il

faut l'examen, l'étude de ces nombreuses perfections, pour se livrer à

une juste appréciation, pour s'abîmer dans toutes ces dépenses et ces

épuisements de l'art, de la peinture, de l'architecture, du bon goût,

des mosaïques, des fresques admirables. Constantin et Charlemagne, sur

des coursiers gracieux et lyriques, signalent l'entrée de la superbe

basilique. Toutes les richesses des idoles ont été splendidement

métamorphosées par l'éclat ultramontain. Le Saint Pierre, en bronze, si

en vénération, dont le pied est usé par la piété des fidèles qui lui

donnent un baisser et qui reçoivent en échange le trésor de

l'indulgence, était originairement Jupiter Olympien, que le zèle des

Apôtres a ainsi transformé.

L'église Saint-Pierre est si grande, que généralement elle paraît

déserte de population: dès l'entrée, vous apercevez deux Anges d'un

aspect ordinaire, à mesure que vous en approchez, ils grossissent; à

leurs pieds, ils sont d'une grandeur démesurée, et soutiennent de riches

coquilles pour l'eau bénite.

Il n'y a point de sièges consacrés au repos des fidèles; on voit errer

des curieux, des admirateurs de peinture, des pélerins et des bergers

des Abruzzes et de la Calabre, qu'on rencontre coiffés du chapeau pointu

qui penche sur une de leurs oreilles. Les épaules couvertes dû manteau

brun descendant jusqu'aux genoux, les hanches entourées d'une peau de

mouton garnie de sa fourrure, et chaussés; à l'antique, d'une sandale

fixée avec goût par une bande qui entoure plusieurs fois la jambe et en

fait ressortir la beauté.

Il faut aller tous les jours à Saint-Pierre, et le voir à toute heure,

car tous les jours et à toutes les heures, il a des effets nouveaux et

inattendus; la matinée appartient aux pompes de la messe, elle s'y

célèbre avec un luxe qui sied à la magnificence du lieu; les robes

rouges et blanches des officiants, la robe noire du chanoine, à longue

queue traînante, est portée par les enfants de coeur, vrais pages de ces

gentils hommes de l'Autel.

Le dôme de Saint-Pierre est un ouvrage qu'on ne cesse de regarder; la

voûte est en mosaïque, soutenue par quatre gros piliers. Au bas de ces

piliers, il y a quatre statues en marbre, plus grandes que nature, qui

représentent Sainte Véronique, qui conserve la face de Notre-Seigneur

empreinte sur son voile. Les autres statues sont: Sainte Hélène, Saint

André et Saint Longin.

Les deux lions majestueux de Canova, comme des sentinelles vigilantes,

gardent l'entrée du sépulcre de Clément XIII.

De quelque côté que l'on arrive à Rome, on voit toujours ce bel édifice;

aussi, des galeries de son Dôme, on jouit d'une des plus belles vues de

l'Italie. Les pénitents, occupés à casser des pierres près de l'escalier

qui conduit au haut de l'église, sont, d'après ce qu'on nous en a dit,

des gens qui, n'étant pas assez riches pour se marier dans des degrés de

parenté défendus par les canons, gagnent des dispenses à la sueur de

leur front.

Le grand Autel de Saint-Pierre est directement sous le Dôme; le devant

regarde le fond de l'église, en sorte que le célébrant, ayant toujours

le visage du côté du peuple, ne se retourne point suivant la liturgie.

Rien ne peut égaler la magnificence de cet Autel; il est tout de marbre,

et quatre colonnes de bronze torse, ornées de festons composés de

feuillage et d'abeilles, soutiennent un dais magnifique, tout en bronze,

qu'on a ôté du Panthéon; quatre Anges posés sur le haut des colonnes, et

d'autres moins grands qui ont l'air d'errer sur la corniche, donnent une

majesté toute singulière à ce superbe Autel. Au pied de cet Autel sont

deux escaliers en marbre qui conduisent au tombeau de Saint Pierre, où

il fut, dit-on, enterré.

Tout reluit d'or et d'azur dans Saint-Pierre; les piliers sont revêtus

d'un marbre poli et éblouissant, les voûtes sont de stuc à compartiments

dorés. Le pavé est tout en marbre, au-dessus de la porte Sacrée est un

Saint Pierre, en mosaïque, objet d'admiration.

De superbes mausolées font un des plus beaux ornements de ce magnifique

temple, celui de la comtesse Mathilde est un des plus considérables.

L'Autel sur lequel est la Chaire de Saint Pierre, est d'une beauté et

d'une magnificence achevée; cette chaire; qui n'est que de bois, est

enchâssée dans une autre Chaire de bronze doré environnée de rayons

étincellants par le soleil et soutenue par les quatre docteurs de

l'église.

Il n'est pas une mosaïque représentant un Saint qui n'ait demandé huit

années de travail à l'ouvrier, et Saint-Pierre est plein de ces

chefs-d'oeuvres.

Le mausolée de Paul III est remarquable par deux statues de marbre

blanc, la Vieillesse et la Jeunesse, qui approchent si fort du naturel;

qu'on a été oblige de donner, à la statue de la Jeunesse, une chemise de

bronze pour éteindre les passions de quelques artistes impressionnables

qui en étaient devenus amoureux.

Celui d'Alexandre VII est aussi fort beau, il y a quatre statues au

milieu desquelles on voit la mort qui sort de dessous un tapis en

marbre.

Enfin, pour arriver au Vatican, nous traversons une haie des gardes du

Pape: ce sont des Suisses en uniforme bariolé de jaune, rouge et bleu,

en culottes courtes et en fins escarpins, avec chapeau à plats bords

relevés. Des salles immenses se présentent pleines de statues, de vases

antiques, de bains romains, et vous jettent dans de continuelles

surprises d'admiration.

Le palais du Vatican est contigu à Saint-Pierre et n'est pas régulier;

on y monte de cette église, par un escalier magnifique: chez lui, le

Pape est habillé de Damas blanc avec un rochet et un camail rouge sur

les épaules. Les appartements de Sa Sainteté sont tendus de Velours

rouge et galons d'or l'hiver, et l'été d'un Damas cramoisi orné de

crépines d'or. Son cabinet est rempli de curiosités: dans la chambre où

il couche, il y a une pierre blanche transparente représentant la Vierge

et l'Enfant Jésus, qu'on estime un million.

La Bibliothèque est magnifique; les jardins du Vatican sont délicieux;

les promenades agréables, couvertes d'orangers; des bustes, des statues

antiques, des jets-d'eau qui s'élèvent si haut, qu'ils semblent vouloir

se perdre dans les nues: on voit la mer artificielle sur laquelle vogue,

à pleines voiles, une galère armée de ses canons; on fait faire la

manoeuvre à ce vaisseau, on fait une décharge de cette artillerie, et, au

lieu de boulets, on voit sortir une quantité d'eau de tous côtés.

L'appartement du Musée surtout, appelé le Belvéder ou Belle-Vue,

renferme dans des niches, les plus belles statues antiques, une Louve

qui allaite Rémus et Romulus, Antonius, une Vénus sortant du bain, un

Apollon avec le Serpent Piton, un Hercule; dans une niche ornée de

coquillages et de mosaïques, est la statue de Cléopâtre dans la même

attitude où elle était quand elle se donna la mort; plus loin, les

statues du Tibre et du Nil, une Vénus qui regarde l'Amour, son fils:

Laocoon avec ses deux enfants, que deux serpents tiennent enveloppés, le

tout d'un seul bloc de marbre.

À notre arrivée à l'hôtel, nous trouvons une lettre de M. Billotie, de

Livourne, ami intime du Secrétaire du Capitole, dans laquelle il nous

exprimait que sympatisant avec les Français et aimant beaucoup notre

nation, il nous faisait offre de service pendant notre séjour à Rome;

que, familiarisé dans l'étude de Rome antique et moderne, il nous

aiderait de tous ses efforts; j'acceptai la proposition de cet obligeant

étranger qui nous a constamment tenu parole.

Au lieu de musique jusque dans les rues et sur les places publiques,

qu'on aime tant à entendre en Italie, il est vrai que nous étions dans

le carême, ce n'étaient que processions masquées de camaldules et de

flagellants qui se fustigeaient et se donnaient de la discipline,

Psalmaudiant psaumes et leçons,

Sans y mettre tant de façon.

Nous avons entendu des camaldules capucins prêcher au Colisée, en plein

air; cette arène, où les martyrs ont succédé aux gladiateurs, s'appelle

Chemin de la Croix; les camaldules se revêtent, pendant les exercices

religieux, d'une espèce de robe grise qui couvre entièrement la tête et

le corps, et ne laisse que de petites ouvertures pour les yeux. Ces

hommes, ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la face contre

terre et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur se jette à

genoux, en criant miséricorde et pitié, le peuple qui l'environne, se

jette aussi à genoux, et répète les mêmes cris qui vont se perdre sous

le vieux portique du Colisée.

Le Colisée, construit par trente mille Juifs, se trouve vis-à-vis du

palais des empereurs. On aperçoit encore le plan de Jérusalem, tracé par

ces malheureux captifs, touchant souvenir de la patrie! il y avait trois

galeries couvertes, dans lesquelles cent cinquante mille personnes se

plaçaient; douze chariots pouvaient y courir à la fois; le milieu était

orné d'obélisques, de colonnes et d'un grand nombre de statues. Quel

coup-d'oeil! quel tableau! quel étalage de ruines! les unes portent

l'empreinte de la main du temps, les autres de la main des barbares: à

travers tous ces débris, le lierre, les ronces, la mousse, les plantes

rampantes, on croit entendre les mugissements du lion, les soupirs du

mourant, la voix des hommes, les applaudissements des Romains.

Au milieu s'élève une croix, et, tout au tour, à égale distance,

s'appuient, sur les loges où l'on enfermait les bêtes féroces, quatorze

autels.

Nous nous sommes promenés dans toutes les parties du Colisée, nous

sommes montés à tous les étages, nous nous sommes assis dans la loge des

Empereurs. Quel silence! quelle solitude! On rencontre dans tous ces

corridors la petite chouette des masures volant presque sur nos têtes,

quand nous passâmes sous les portes voûtées du Colisée, le hibou aux

ailes jaunes jetait son cri du haut du clocher du Capitole.

Combien le silence de la nuit ajoute à la beauté du monument! Nous

étions dans une sorte d'extase, tous les grands souvenirs se

présentaient en foule à notre imagination: nous jouissions de tout le

passé. Les noms de César et d'Auguste erraient sur nos lèvres: nous

appelions ces grands hommes sur les débris de leur patrie. Nous croyions

encore entendre Corine se livrer à ses admirables improvisations, etc.,

etc.

Ce qu'il y a de plus curieux dans les environs de Rome, c'est surtout

Tivoli; nous prenons une voiture pour nous y conduire, et nous roulons

sur la voie romaine appelée Tiburtine: notre compagnon de voyage était

Rossini, compositeur de musique à Saint-Charles et à la Pergola, neveu

du célèbre auteur dont les heureuses inspirations règnent en maître

absolu sur le coeur des dilettanti. Il parlait aussi bien le latin que sa

langue natale. Nous sentons une odeur de soufre, et nous voyons le lac

d'eau bleuâtre de la solfatare; quand on y jette la moindre chose, l'eau

bouillonne; nous achetons des pétrifications de ce lac de soufre. En

avançant vers Tivoli, nous rencontrons, aux pieds des montagnes,

plusieurs ruines parmi lesquelles domine le tombeau de Plautius.

Arrivés à Tivoli, nous traversons l'Anio, qui tombe en bouillons

impétueux et se précipite avec fracas; nous descendons dans la grotte de

Neptune, montagne de roches, qui s'avance sur un abîme épouvantable.

Dans le fond de ce gouffre, on voit encore sur le sommet les temples de

Vesta et de la Sibylle: les nombreuses cascades et cascatelles sont des

plus curieuses et des plus poétiques; l'eau se précipitant dans cet

antre profond, on ressort à travers des roches pour former une petite

rivière, après mille serpentements. Le paysage est animé par des

oliviers, des mûriers, des figuiers et des vignes; on voit des

voyageuses sur de modestes roussins d'Arcadie descendre avec

circonspection les montagnes; des troupeaux paissent sur les

escarpements; les cascatelles paraissent comme des gerbes jaillissantes

et les flots ressemblent à des filets d'argent.

La maison d'Horace est située vis-à-vis des cascades, sur le versant de

la montagne des Sabines, si propice aux émotions et au grandiose.

Apparaît ensuite la maison de Catule, puis celle de Marius; dans le

voisinage est la belle maison des Jésuites et la villa d'Est.

Notre cicerone, convoitant de nouvelles clientelles, faisait ses efforts

pour nous quitter au milieu de ces lieux magiques; il nous laissa près

de la villa Adriana: nous éprouvâmes beaucoup de difficultés pour en

découvrir la véritable entrée; nous promenons dans la ville Adrienne, si

féconde en curiosités et en souvenirs; nous trouvons des artistes

peignant les fresques d'une voûte. L'empereur Adrien y avait réuni tous

les monuments dont la magnificence et la gloire avaient frappé ses

regards. Quelles impressions n'avons-nous pas éprouvées à l'aspect de

ces lieux! ce ne sont plus que des herbes, des ronces, des tronçons de

colonnes, des débris de murailles remplaçant le temple de Jupiter.

Les longues herbes de la solitude croissent partout; des colonnes

jonchent le sol, et sont couvertes de mousse. Nous trouvâmes, au sortir

de la villa Adriana, une source dont l'eau était d'une pureté et d'une

fraîcheur admirables; elle sortait des flancs d'une montagne bordée

d'une haie épaisse de lauriers roses en fleurs; comme nous étions

très-échauffés, nous n'osâmes nous y désaltérer; fatigués de ces

excursions, aux ardeurs du Soleil, et pressés de soif, nous faisons une

longue course sur la route de Rome, pour trouver un liquide désaltérant;

enfin le voiturin nous reprend; cette fois nos compagnons de voyage sont

encore Rossini et un officier de carabiniers.

Tout est disposé en Italie contre la chaleur, et rien contre le froid;

l'hiver, on n'a souvent pour se réchauffer, dans une vaste pièce, que

l'homicide braciajo.

Le lendemain nous promenons au Capitole. Du haut de la tour, on découvre

Rome, Frascati ou Tusculanum, remarquable par le séjour de Cicéron.

Le Capitole renferme un Musée plein de richesses; on y entrait par le

Forum; il est surmonté d'un clocher d'où sort la statue de la Religion:

de chaque côté de l'escalier sont des lions apportés d'Égypte, qui

jettent de l'eau par la gueule: au haut sont Castor et Pollux, une

colonne milliaire avec une boule dorée, et sur la façade du Capitole, on

voit aussi des trophées de Marius.

Les antiques sont fort remarquables; il y a encore les statues d'airain

de Rémus et de Romulus, qu'une louve allaite; on y voit fort bien le

coup de foudre dont elle fut frappée: dans un des palais du Capitole,

est la statue de Marforio, couchée dans la cour, près de la muraille,

c'est contre cette statue qu'on affiche la réponse aux satyres de

Pasquin.

Nous avons visité une boutique où l'on vendait secrètement des

poignards: il y en a pour les Dames, qui sont travaillés avec beaucoup

d'élégance, et elles les portent comme instruments de toilette.

En allant au Capitole, du côté du Forum, sont les prisons Mamertines

dans lesquelles périrent Jugurtha, les complices de Catilina, et où

Saint Pierre et Saint Paul, détenus, ont été délivrés par l'Ange.

À peu de distance du Capitole, est le Campo-Vaccino, célèbre par

l'ancien Forum, le Temple de Jupiter Tonnant, de Jupiter Capitolin, dont

on connaît à peine les traces, et celui de Vesta. La villa Farnèse est

le principal ornement du Campo-Vaccino.

Nous ayons visité un cloaque Maximin fort curieux.

Du côté du Tibre, nous ayons vu les débris d'un ancien pont.

Voici comment pêchent les Romains; ils ont deux carrelets au bout d'un

grand bois tournant, mis en mouvement par un arbre et des palettes ayant

le courant pour moteur: avec ce piège facile, où il y a un appât, ils

prennent en badinant le poisson trop avide.

Près de l'église Saint-Grégoire, se trouve le temple de la Fortune

virile, ensuite les immenses débris des Thermes de Dioclétien, autrefois

destinés aux bains, à la musique et aux fêtes: près des Thermes, sont

les tombeaux des Scipion, découverts depuis sept ans; nous sommes

descendus dans les caveaux sépulchraux, au milieu de cierges et

d'illuminations.

Nous avons ensuite visité Saint-Jean-de-Latran, célèbre par les douze

Apôtres, possédant en outre les chefs de Saint Pierre et de Saint Paul.

Nous voici au pélérinage de la Santa Scala, qu'on monte à genoux; la

porte qui est au haut n'est jamais ouverte; ceux qui l'ouvrent, suivant

la pieuse chronique, n'en ressortent point; la Santa Scala renferme le

sang précieux de Jésus-Christ. On arrive à cette petite chapelle par

cinq escaliers différents, celui du milieu a vingt-huit degrés de marbre

blanc; Jésus-Christ y monta quand il fut conduit chez Pilate.

De là, nous nous rendons au Baptistère de Constantin, qui est admirable;

on y remarque encore les pierres qui servaient à noyer les martyrs; nous

explorons les acqueducs ou grandes arches, les Thermes de Titus, le

temple de Jupiter Vengeur; il ne reste plus de la Roche Tarpéïenne

d'autre importance que son ancienne réputation, ayant été immortalisée

par tant de condamnés.

Nous avons vu le Palais Doria, dont on offrit qu'une partie à l'Empereur

d'Autriche qui s'offensa de ne pas l'occuper tout entier, mais quand il

fut à Rome, il s'aperçut que le quart était déjà trop grand pour son

cortège.

Nous avons admiré le temple de la Concorde, la fontaine des Parfums près

le Colisée, la voie sacrée sur laquelle passaient les Rois et les

Empereurs. Après avoir parcouru la voie sacrée, nous entrâmes dans une

jolie chiesa; nous fûmes étonnés de la fraîcheur et de la beauté des

fresques qui en décorent le Dôme: on remarquait jadis dans une chapelle

de cette église, un petit vieillard qui paraissait abîmé dans les

profondeurs de la mysticité et des extases; on aurait dit qu'il

s'élevait de la terre; c'était le chevalier Bernin, auteur de ce Dôme,

qui paraissait se complaire dans la vue de ses oeuvres sublimes. Nous

visitâmes le temple de la Paix et le Panthéon consacré par Agrippine à

tous les Dieux, depuis à tous les Saints; le corps de Raphaël y repose,

ainsi que celui du célèbre Carrache, fils d'un simple tailleur. Le

Panthéon est un des plus anciens édifices antiques; quoique dépouillé de

ses premiers ornements, il fait l'admiration des étrangers: c'est un

bâtiment qui a autant de largeur que de profondeur; il est sans fenêtres

et sans piliers, il ne reçoit la lumière que par une ouverture au milieu

de la voûte.

La fontaine Pauline ne doit point être oubliée; l'eau tombe par cinq

ouvertures dans autant de bassins, et se répand par des conduits

souterrains dans plusieurs quartiers de la ville.

Les Juifs, à Rome, sont au nombre de sept mille; ils habitent un

quartier isolé où tous les soirs on les enferme et on les garde à vue

pour les préserver de l'intolérance du peuple.

Sainte-Marie-Majeure possède, dans un tabernacle, la crèche de Jésus

naissant, et, dans une niche, l'image de la Vierge peinte par Saint Luc.

À notre arrivée sur la place de la Poste, notre cocher eut une rixe avec

un ami de profession; il y eut un échange de coups de fouets dont nous

manquâmes de devenir victimes dans notre calèche découverte. En même

temps, notre maître d'hôtel nous atteint, et nous annonce qu'un cavalier

du Pape est venu nous apporter une dépêche pour une audience pontificale

le même jour, que M. Vaur, pénitencier français, extrêmement obligeant,

avait sollicitée pour nous. Nous n'avions que trois quarts d'heure pour

nous préparer et nous rendre au Vatican: notre toilette fut rapide; nous

montons en voiture; le Souverain Pontife nous accueille avec des

manières pleines de bienveillance; il paraît témoigner beaucoup

d'affection aux Français et nous donne de précieux souvenirs.

Le Pape Grégoire XVI a une physionomie pleine de bonté; c'est un

théologien habile, doué d'une grande modestie: de simple camaldule de la

banlieue de Vénise, il est parvenu au pontificat et à la tiare par ses

talents.

Nous eûmes une conversation agréable avec son bibliothécaire Monseigneur

Mezzofanti qui parle quarante-deux langues; comme on lui dit que nous

venions de la Bretagne, il se mit à nous entretenir dans l'idiome

bas-breton, dialecte qui nous était inintelligible; il fut obligé de

nous exprimer sa pensée en français et en italien.

Le majordome du Roi de Rome, Monseigneur Fieschi, eut la complaisance de

déranger ses projets, et de nous promener, partout dans les salles, même

dans les cuisines, qui nous ont paru ordinaires. Dans toutes les

Seigneureries ultramontaines, on suit littéralement l'étiquette,

beaucoup d'urbanité et force compliments sont l'assaisonnement de la

conversation.

Les premières glaces que nous avons mangées à Rome, nous ont causé

d'horribles tranchées, soit qu'elles fussent préparées dans des vases de

cuivre, soit qu'elles fussent aromatisées d'eau de laurier.

Nous avons pris des glaces dans d'autres endroits qui ne nous ont pas

ainsi travaillé les intestins. On ne voit partout que soutanes et habits

ecclésiastiques: il est vrai que les avocats et les huissiers revêtent

la toge sacerdotale; mais comme les prêtres dominent à Rome, qu'ils

occupent les emplois et font la police, on ne doit pas être surpris de

les trouver en nombre même dans les cafés; nous avons vu souvent des

ecclésiastiques petits maîtres, fiers comme des abbés de cour, frapper

de la canne dans le café, demander au garçon promptement la gazette, et

perdre patience si on les faisait attendre un peu. Le jeu de billard y

est très en vogue, et les lotteries sont dans tous les coins de rues.

Nous assistons à la belle cérémonie des Palmes, à laquelle figurait

l'ex-roi de Portugal Don Miguel, armé d'une riche lorgnette qu'il

employait souvent à admirer la beauté des princesses romaines; il aurait

dû être pourtant un peu plus modéré, depuis son aventure au bal du

prince Borghèse. En dansant, il s'était épris de belle flamme pour la

princesse, peut-être dans un mouvement de galop, mais l'incendie était

si considérable, que le prince, pour empêcher son désastre, fut obligé

d'appeler Don Miguel à un combat singulier; le Souverain Pontife,

prévenu de l'affaire, la fit promptement cesser, car Don Miguel vit des

bienfaits du Souverain de Rome.

Le grand duc Michel, au nombre des curieux, puisqu'il est encore

schismatique, assistait aux cérémonies de la Semaine-Sainte, dans la

chapelle Sixtine, dont la voûte est ornée des belles fresques du

Jugement dernier, par Michel-Ange; tout le monde sait apprécier cette

oeuvre magnifique du peintre, mais, dans nos pays, nos yeux, adoucis par

les voiles et les gazes, ne pourraient supporter ces chefs-d'oeuvres de

la belle nature.

Les dames n'entrent point sans avoir de billets, tous les hommes

costumés proprement en noir sont admis; le peuple seul ne peut aborder.

Dans les charrettes, les conducteurs ont une grotte qui leur sert

d'abri.

Le commerce de Rome consiste dans la vente de tableaux, de statues, de

reliques et de chapelets.

Notre église est Saint-Louis. M. de Châteaubriand a fait une épitaphe

sur le tombeau de Pauline de Montmorin, jeune personne qui vint mourir

en terre étrangère, après y avoir perdu toute sa famille. Dans cette

église, on fait une prédication française le dimanche.

Le marché est la place Navone; on l'appelle ainsi, parce qu'autrefois on

pouvait facilement l'inonder et y faire voguer des pirogues et des

nacelles pour s'exercer aux joutes marines: la colonne, au milieu de la

Piazza, représente le Nil et ses débordements fertilisateurs. Les palais

Mursini, Pamphili, Saint-André, sont auprès, et le palais Spazza. Le

palais Farnèse est enrichi du sarcophage de Metella Caracalla. Ce palais

a été achevé par Michel-Ange; il est orné de belles statues: celle de

Socrate, l'Apollon du Belvéder, la statue de Pompée, un Hercule appuyé

sur sa massue, trouvé dans les bains de Caracalla, Antonius, la statue

d'Alexandre Farnèse, duc de Parme. Dans la grande salle, on voit le

fameux Taureau; une femme est attachée par les cheveux à une des cornes

de cet animal furieux; deux hommes font leurs efforts pour les pousser

dans la mer du haut d'un rocher; une autre femme avec un petit garçon,

accompagnés d'un chien, regardent ce spectacle: ces sept figures sont

d'un bloc de marbre.

La colonne de Trajan reçut ses dépouilles comme les Pyramides celles des

rois d'Égypte, et sa statue en bronze doré brillait au faîte du

mausolée, comme celle de Napoléon ombrage aujourd'hui la place Vendôme.

Les décombres du Forum Trajan ont exaucé le sol actuel de dix pieds. Sur

les ruines, on a élevé deux églises, dont l'une est dédiée à la madone

de Lorette.

Le palais des Chevaliers de Malte mérite aussi d'être visité; la belle

église Saint-Charles appartient aux Jésuites.

L'église Sainte-Marie-in-Cosmedin est remarquable par une grosse pierre

de marbre percée en cinq endroits; ces cinq trous sont disposés de

manière qu'on pourrait mettre la bouche dans un, le nez dans un autre,

le menton dans celui d'en bas; les deux autres répondent aux deux yeux;

on croit que ce marbre était l'_ara maxima_ dédiée à Hercule, sur

laquelle on jurait solennellement: on dit aussi qu'on mettait la main

dans cette bouche en pierre pour dire la vérité, et que la main se

séparait, si on faisait un mensonge.

Saint Paul, incendié il y a quelques années, maintenant en

reconstruction, excitait notre curiosité.

Nous voulons nous distraire d'avoir été plusieurs jours de suite aux

longues cérémonies de la Semaine-Sainte, dans la chapelle Sixtine, et

nous cheminons pédestrement sur Saint-Paul, que nous croyions peu

distant, il y avait encore une heure de jour; je demandai à un faquin si

nous étions bien sur la route: ce faquin s'offrit de nous accompagner;

malgré nos refus, il persista à nous suivre. Le chemin fut beaucoup plus

long que nous ne le pensions. Théodose a jeté les premiers fondements de

Saint-Paul; il y avait cent quatorze colonnes de marbre blanc prises aux

bains d'Antonin; la voûte était peinte à la mosaïque. Sur la voie

Apienne près de Saint-Paul, on voit encore les débris du cirque

d'Antonin, ainsi que les réservoirs où était destinée l'eau pour les

combats sur mer. À quelque distance, se fait remarquer le tombeau de

Cécilla Metella; c'est un bâtiment de forme ronde dont les murailles ont

vingt pieds d'épaisseur.

Nous quittâmes Saint-Paul à la nuit. Chemin faisant, nous stationnâmes

au petit oratoire où Saint Pierre et Saint Paul s'adressèrent leurs

derniers adieux, en allant au supplice. Le faquin nous escortait

toujours, et de si près, que je fus obligé de le menacer de la canne

bretonne pour le faire aller en avant ou en arrière; il se décida à

prendre les devants: la nuit commençait à nous couvrir de ses voiles

ténébreux, le faquin fit rencontre de gens de son honorable profession;

ils chuchotèrent et formèrent un conciliabule; je crus qu'ils allaient

improviser une attaque à nos bourses; nous fîmes bonne contenance, et

arrivâmes les premiers à Rome, non sans accélérer le pas, toujours

suivis de ce parasite qui vint nous demander la bonne-main dans la

Strada del Corso.

Chose inouïe, dans la nuit du Jeudi-Saint, il est tombé quatre pouces de

neige à Rome, ce qui, au dégel, a occasionné un débordement du Tibre.

Nous sommes allés à Saint-Pierre, au lavement des pieds; nous avons

attendu cinq heures et demie la cérémonie, dans une attitude fatigante

propre à modérer la ferveur; les hommes n'ayant aucun siège. Quel

murmure, quel bruit, quelle confusion! ce sont des flots d'étrangers qui

sortent sans cesse. On cause dans Saint-Pierre, on y rit, on s'y conduit

comme sur une place publique.

Mme Mercier, avec qui je ne pouvais communiquer que de loin, par des

signes, car on sépare dans cette chiesa les maris et les femmes, quitte

le lavement des pieds pour aller au repas des Apôtres, dans la chapelle

Pauline, et elle me perd dans la foule. J'allais cherchant, comme

Orphée, mais sans avoir les doux accents de sa voix, mon Euridice

jusqu'au palais des enfers. Je ne la retrouve, avec grande inquiétude,

qu'au bout de deux heures de pénibles recherches: une mère, repoussée

par ce flux et reflux de la population, perd sa fille, qui se trouve

seule sans l'abri maternel, et que sa mère ne put rejoindre: les hommes

et les femmes sont toujours séparés aux cérémonies de Saint-Pierre. Le

peuple est exclu de la chapelle Sixtine, et ne voit les choses que de

loin. On n'entend jamais de musique dans ces saints lieux; seulement

quelques chants renommés entr'autres le fameux _Miserere_: dans ce

tourbillon de spectateurs, les dames ont souvent des voiles et des

fichus déchirés; plusieurs les ôtent par prudence.

Un vingt francs vaut trois piastres; sept paoli, une baiorque ou un sou.

Voici la manière de compter les heures dans les États Romains: à sept

heures et demie du soir, moment de l'Angélus, commence la première

heure; à huit heures et demie, la seconde, pour ainsi continuer

vingt-quatre heures. À midi de France, il est dix-sept heures et demie.

Le cadran des montres offre de la confusion pour l'étranger; mais les

Italiens trouvent leur manière de compter la meilleure, car, en

regardant à leurs montres, ils savent combien il reste d'heures du jour.

Nous avons acheté des gants de Naples, ils sont d'une si mauvaise

qualité, qu'à peine mis, il n'en restait même pas la forme.

Il y a dans Rome un tel mouvement de voitures qui la parcourent nuit et

jour, qu'on craint constamment d'être blessé. Là un piéton est écrasé

comme une mouche, sans forme de procès. Jamais les dames romaines ne

font usage de leurs jambes; le bon ton s'y oppose; elles préfèrent chez

elles savourer une modeste cuisine, manger des pommes de terre,

sacrifier leur estomac au luxe et aux voitures. Le titre de grand

seigneur est tout à Rome, et le peuple est bien petit. Les cardinaux ont

des voitures magnifiques d'un, très-grand, prix, puis trois laquais

derrière, et devant, des chevaux harnachés de plumes et de panaches; ces

princes mènent un train de cour; ils vivent en seigneurs, leur royaume

est de ce monde, je leur en souhaite la durée dans l'autre; mais des

volcans et des révolutions pourront bien un jour leur faire quitter les

parures éclatantes, ramener la simplicité des premiers temps, l'âge-d'or

de l'église. La croix, de bois et le bâton de l'Apôtre réuniront encore

la grande famille chrétienne. Alors leurs chevaux n'auront plus les

chars brillants et leurs magnifiques caparaçons; ils frapperont la terre

de leurs pieds impétueux et se précipiteront aux combats sous l'égide de

Mars. Au reste, il ne faut point être étonné de voir les dames recevoir

le bras des robes noires; l'usage tolère journellement cette civilité

locale, formule de politesse, que les moeurs régulières du clergé de

France ne pourraient tolérer.

Il y a abondance de demoiselles à marier, dans la proportion de trois

aspirantes et d'un candidat; les signorelle alors doivent tendre des

pièges pour faire la conquête de ces nouveaux Sabins.

Les Romaines sont attachantes; leur beauté est calme et majestueuse;

elles sont dévouées à celui qu'elles aiment.

Nous avons admiré la villa Pamphili; les belles statues sur le palais et

dans les jardins: on y voit de beaux arbres, des chênes d'Italie taillés

en charmille, des lauriers fleuris, des anémones sauvages jonchant les

ailées, grand nombre de jets d'eau, dont un fait même jouer une flûte:

on y voit de jolis parterres, des serres, en espaliers et en paille; des

dessins formés sur le gazon; il ne faut pas s'approcher d'un cabinet qui

vous monde subitement de ses jets humides.

Nous avons de nouveau entendu le beau Miserere de la chapelle Sixtine,

où l'art sublime des accompagnements est si bien ménagé.

Les charcuteries, le soir du Vendredi-Saint; ont la plus brillante

illumination; des paysages animés, des bateaux, des jets d'eau, voilà

leur décoration pour célébrer leur jour de fête, et devenir charnels au

bout de la quarantaine.

À table d'hôte, des Français amènent des demoiselles du Palais Royal qui

figuraient aux cérémonies dans la chapelle Sixtine, comme autrefois la

femme adultère: personne ne jetait la pierre à ces Magdeleine non encore

pénitentes.

Si on ne parle pas l'Italien c'est un avantage de savoir le latin; on

trouve beaucoup d'ecclésiastiques qui connaissent la langue de Virgile

et de Cicéron.

Le palais Borghèse a de très-belles et de très-nombreuses galeries de

peintures, des tables en mosaïque admirables, et de charmants jets

d'eau.

Quand un seigneur fait une invitation, ses laquais viennent, le

lendemain, chercher la bonne-main, et reparaissent chez le convive

jusqu'à ce qu'ils obtiennent une munificence; autrement, quand vous

retournez au palais, ils vous font de gros yeux qui vous tueraient,

s'ils le pouvaient; il paraît que ce sont les seuls gages de ces

brillantes livrées et de ces valetailles respirant le faste et

l'ostentation, copies vivantes de la grandeur de leurs maîtres.

L'impôt est peu considérable, puisque les trésors de la Chrétienté vont

à Rome, pour créer de beaux monuments et faire vivre ces populations

abâtardies.

C'est par mode d'élection que s'opère au conclave la nomination d'un

Souverain Pontife; la tiare et la pourpre ne se transmettent pas par

hérédité. Les grands talents peuvent seuls faire facilement fortune à

Rome.

Le jour de Pâques fut très-pluvieux; les cérémonies eurent de la pompe.

Le Pape, porté dans Saint-Pierre, célébra la messe; c'était un coup

d'oeil majestueux malgré l'absence de dévotion. Près de deux mille

voitures étaient aux portes de la Basilique. Le Pape n'a pas pardonné au

dehors son imposante bénédiction, à cause du mauvais temps, qui fut

aussi un obstacle à l'illumination spontanée de Saint-Pierre.

Mais la ferveur règne peu parmi les assistants; le clergé, les cardinaux

n'en ont pas davantage; ils causent, rient même au confessionnal; le

pénitent, après s'être accusé, reçoit un coup de longue baguette qui lui

procure une indulgence.

Nous sommes allés à Monte-Cavallo, ou le Quirinal; ce palais est moins

grand que le Vatican; il est la demeure du Pape, pendant l'été. Le

jardin est vaste, les allées sont bordées d'orangers, de citroniers, de

grenadiers; les jets d'eau y sont abondants; il y en a qui font jouer un

orgue. Sur la place de ce palais se trouve la fontaine de Trévise, avec

deux chevaux de marbre de Praxitèle et de Phydias, provenant du Forum de

Constantin; le cardinal Mazarin avait un beau palais sur cette place.

La grande salle des Thermes de Dioclétien forme la belle église de

Sainte-Philomèle; le point de vue sur la place des quatre fontaines est

magnifique.

Nous avons admiré la promenade Pincio près de l'Académie Française: la

villa Borghèse, avec ses beaux jets d'eau, est aussi une délicieuse

promenade près le Pincio, où, il ne manque rien pour rendre la vie

agréable; vous y rencontrez un étang, un pont, des grottes, des

fontaines, des volières, des cabinets de verdure et un monde de statues

antiques et modernes. Dans les soirées d'été, il y a de belles fêtes et

de douce musique.

Dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, se trouve le Moyse,

chef-d'oeuvre de Michel-Ange: dans l'admiration de son ouvrage, il lui

donna par distraction un coup de ciseaux sur le genou, en lui disant:

parle actuellement, il ne te manque que la parole. Moyse est assis,

tenant les tables de la Loi sous un bras, l'autre bras repose

majestueusement sur sa poitrine. Quel regard! ce front auguste, ses

flots de barbe; la bouche est remplie d'expression, la pensée y attend

la parole.

La chiesa Martino possède un magnifique tableau représentant un concile

qui fait brûler les livres d'Arius. Dans l'église de Sainte-Priscilli,

on voit la sainte occupée à recueillir dans un vase le sang des martyrs;

Saint Charles Borromée, sur son siège, catéchise dans une chapelle de

cette église: deux mille cinq cents martyrs sont enterrés dans les

caveaux.

On ne connaît point les sabots; mais on fait usage de mules. Les raisons

sont couvertes en tuile, les rues sont pavées de larges pierres.

Le peuple de Rome ne peut pas se livrer dans le Tibre aux sanitaires

immersions. Les Romains ne sont point amphibies et deviennent exposés à

de nombreuses maladies de la peau. La proscription des bains est une loi

de décence: si des statues, dans la belle nature, sont exposées partout,

c'est qu'elles ne sont vues que sous le rapport de l'art et de la

poésie.

La place Pasquin forme un carrefour où aboutissent quatre rues. Le

fameux Pasquin est une grande statue mutilée, privée de bras, de jambes

et toute défigurée; elle reçoit les épigrammes et, est appuyée contre

une maison.

Une des églises, près la porte du Peuple, a une belle chapelle en

marbre, avec le tombeau d'un jeune seigneur mort de galanteries à trente

ans; on y lit cette inscription: _Peste inguen interit._

Le feu d'artifice du château Saint-Ange, qui a eu lieu le lundi de

Pâques, est magique et d'une grande variété de couleurs; placé dans la

plus belle position, des fusées par milliers se précipitent à la fois

dans les airs, et retombent en étincelles brillantes et tonnantes. Les

chandelles romaines s'élançaient éblouissantes, on eût dit des serpents

de feu assiégeant les murs du mausolée d'Adrien; arrivées au Ciel, elles

redescendaient en pluie d'étoiles; des fusées sifflant comme des flèches

et les tournoyants soleils projetaient sur la place des reflets

fantastiques. L'artifice imitait parfaitement les cascatelles de Tivoli

et la vapeur brillante des eaux; on aurait cru encore apercevoir sur des

nuages Jupiter lançant ses foudres. Les murailles se teignaient de

lueurs rougeâtres, et l'ombre des assistants s'y dessinait sous toutes

les formes. Des bouts de chandelle enfermés dans des cornets de papier

de couleur rangés comme des pots de fleurs sur les galeries, nuançaient

les ténèbres de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. L'Ange du château

dominait de sa masse noire et immobile ce tableau pyrotechnique. Les

spectateurs étaient innombrables. Les voitures des seigneurs exposent la

foule, le peuple se fait justice en cassant les vitres.

Les belles filles d'Albano, de Tivoli et de Frascati circulaient la

veille sur les places et dans les rues, étalant au Soleil leur corsage

d'or, leurs têtes chargées de grosses perles et de broches d'argent.

Nous avons visité Saint-Étienne, ou le temple d'Auguste; puis remarqué

la trace des genoux de Saint Pierre, quand Simon le Magicien fut chassé

du temple. À Saint-Jean-de-Latran, les colonnes de marbre sont en si

grande quantité, qu'on en a recouvert plusieurs d'un manteau de plâtre

pour faire des pilastres; elles étaient presque toutes du Capitole;

quelques-unes portent encore la figure des oies qui ont sauvé le peuple

romain; l'urne d'Agrippine renferme les cendres d'un pape.

Les faquins sont d'une paresse sans exemple; nous les avons vus mettre

une couple d'heures à faire ce que nos ouvriers exécuteraient dans cinq

minutes, et voilà ces anciens Romains qui foulent cependant avec orgueil

le même sol sur lequel ont marché leurs ancêtres; ces athlètes,

vigoureux maîtres du monde, qui, dans la ruine de leur gouvernement

politique et de leurs idoles, ont perdu l'enthousiasme de la victoire,

leur virilité, leur énergie guerrière. Nous les avons vus, toujours le

manteau sur l'épaule, avec ces lambeaux d'habillements que ce peuple

artiste drappe encore, jouer nonchalamment au petit palet. La politique

des peuples est peut-être d'avoir de pareils voisins; ce sont des lions

qui dorment, et qu'il ne faut pas réveiller.

Ce manteau, qui ne se dépose jamais, semble former à lui seul tout le

vêtement; il cache des mystères qu'il serait imprudent de vouloir

pénétrer, car le désordre et la saleté sont leurs statuts fondamentaux.

Les mendiants sont hideux et insupportables; on dirait qu'ils

constituent un des pouvoirs de l'état: on ne peut se distraire de

l'importunité de ces malheureux.

Près du Colisée, sont les temples de Romulus et de Rémus, et la statue

colossale de Néron.

Les thermes de Titus sont posés sur l'ancien palais de Néron: au même

endroit se trouve la chapelle de Sainte-Félicité et de ses enfants,

modeste autel des premiers chrétiens au VIe Siècle. Les fresques sur les

voûtes de Néron sont bien conservées; elles ont excité le génie de

Raphaël. Les débris du théâtre Marcellus forment présentement des

boutiques. Sur le trastevère est l'église Saint-Onolpho, où fut enterré

Le Tasse: on y voit la pierre attachée au cou de Saint Calixte pour le

noyer. Dans l'église de Sainte-Dorothée, une goutte du sang de cette

Sainte est conservée, puis il y a une source intarissable d'huile

sainte: auprès est une ancienne caserne française, et la salle de police

des sous-officiers est dans un couvent de bénédictins. À peu de distance

est le temple d'Esculape, proche l'île Tibérine, qui fut formée des

gerbes de grains et des meubles que le peuple prit aux Tarquins, et qui

furent jetés dans le Tibre. L'église de Saint-Barthélemi n'est pas loin:

tous les ans, le jour de la fête du Saint Patron, on y affiche les noms

de ceux qui n'ont pas fait leurs Pâques.

Le carnaval, à Rome, consiste dans d'éclatantes courses de chars et de

chevaux, dans la rue du Corso, sous de nombreux travestissements. Pour

accoutumer les chevaux à ce trajet, on leur donne l'avoine à l'extrémité

où la course doit finir. Les masques jettent par poignées des dragées en

plâtre, appelées Puzzolana; les rues en sont blanches et les voitures en

sont accablées. Les trastaverines, les jambes nues, portent avec grâce

des emphores sur la tête.

Dans la chiesa Minerva est un beau Christ de Michel-Ange: dans l'église

du Capitole Aracheli repose le corps de Sainte Hélène; c'était jadis le

temple de Jupiter Capitolin. Saint Bambino y a un autel et de nombreux

ex-voto sont offerts par les malades, en mémoire de miracles. On va, en

voiture et accompagné de deux prêtres, porter chez les malades Saint

Bambino petit Enfant-Jésus difforme des premiers siècles. Dans le temple

des Bramantes, se trouve l'emplacement où fut la croix de Saint Paul,

martyrisé la tête en bas; les quatre évêques en plâtre sont de

Michel-Ange.

Les théâtres de Rome sont ordinaires, et n'appartiennent pas au

gouvernement.

La plus grande ignorance, dans toutes les classes de la société, se fait

partout remarquer. Les Trastaverins, fiers de leur origine, croient

seuls descendre des anciens Romains, et portent leurs noms.

Un de nos aimables Français, se proposant d'aller admirer le beau ciel

napolitain, dans un moment où on regardait nos avocats, nos médecins,

nos prolétaires comme trop civilisés et répandant avec eux la bonne

odeur du progrès, fut obligé de prendre un nom supposé; pour éviter le

renouvellement de ce moyen, le gouvernement des Deux-Siciles ne vous

admet point sans la recommandation d'un banquier de Rome: la

chancellerie française nous intima ces ordres, et, grâces à M. le duc de

Torlonia, notre passeport fut expédié.

Le lendemain, nous nous levâmes de bonne heure, et, suivant l'usage,

nous attendîmes long-temps le voiturin: un voyageur vint nous rejoindre

aux portes de Rome; il n'avait pas fait de prix avec le cocher, qui lui

demanda trois fois plus qu'il ne devait avoir; une vive dispute s'éleva;

le chef du poste donna enfin gain de cause au voyageur.

Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri · 第 17 / 26 题