CHAPITRE VII.

_De Florence, Sienne à Rome._

Immédiatement un homme monte sur la voiture; nous le prîmes pour un

important de la douane, pas du tout, c'était un faquin gui venait faire

sa moisson et se préparait à porter nos effets dans notre chambre. On

nous accueille fort bien à l'hôtel d'Yorck, notre demeure à Florence.

Le lendemain, nous fîmes des recherches pour trouver nos amis, M. et

Mlle Au Capitaine. M. Au Capitaine avait été secrétaire du prince de

Saint-Leu. En qualité de Français, partout on avait le désir de nous

obliger, même de nous conduire; il arrivait que souvent nous nous

adressions à de vieux officiers de l'empire qui s'empressaient de nous

être utiles.

Nous voilà donc à Florence, cette capitale des états libres. Le

gouvernement de son souverain le duc Léopold, est plein de tolérance;

aussi se croit-on encore au milieu de notre belle France. Le grand duc

vit en bourgeois parmi son peuple, dont il est adoré.

Les habitants de Florence sont très-polis et font accueil aux étrangers;

ils ont beaucoup d'esprit et sont fort industrieux. Ce ne fut que chez

M. Seguin, que nous pûmes savoir la demeure de M. Au Capitaine. M.

Seguin est un célèbre industriel; il a déjà fait construire plus de

trente ponts en fer en France, et plusieurs en Italie, entr'autres, deux

sur l'Arno, à Florence. M. Seguin possède un des plus beaux palais de la

ville, qui était jadis au cardinal de Retz.

Nous allons ensuite nous distraire aux Cascine, promenade de trois

lieues de circuit, que nous fîmes sans nous en apercevoir; c'est une

belle enceinte où se rendent les grands, la cour, les fashionables,

quantité de chevaux et de voitures de luxe; il n'y a pas un garde

municipal pour maintenir l'ordre; les Florentins sont trop civilisés et

n'ont pas besoin de gendarmes; ils n'ont pas non plus de barrières

étroites pour faire suffoquer dans les fêtes, comme à Paris au champ de

Mars; dans les Cascine sont encore une ferme du grand duc et un charmant

jardin anglais, embelli par l'Arno, et où l'on voit errer les faisans,

les lièvres, les cerfs pour l'amusement du prince; les arbres sont

décorés de lierre sous mille formes.

Aux Cascine, les équipages sont plus riches qu'à Paris; de jolies

calèches, d'une coupe tout-à-fait gracieuse, remplies de femmes

élégantes et souvent très-belles, sont traînées par d'impétueux

coursiers qui à peine touchent la terre, dans la vélocité de leur

course. Boboli, jardin délicieux, est une charmante promenade digne de

sa réputation. Les villas, aux environs de Florence, sont si nombreuses,

que l'Arioste les compare à un émail d'anagalis couvrant la terre au

printemps.

Sainte Marie des Fleurs, cathédrale de Florence, Santa Maria di Fiori, a

été faite par Arnolfo di Lapo, sous la direction de son maître, Simabué;

l'auteur de la prodigieuse coupole qui représente le jugement dernier,

est l'illustre Bruneleschi, qui fit l'admiration de Michel-Ange, et

servit de modèle pour celle de Saint-Pierre de Rome. La façade est d'un

aspect noble et harmonieux; le marbre de diverses couleurs dont tout

l'édifice est incrusté produit le plus brillant effet. Au-dessus d'une

des portes latérales est une Assomption appelée _Mandola_, parce que la

Vierge est représentée sur un médaillon qui a la forme d'une amende. À

l'entrée de l'église, on est frappé tout d'abord de la beauté, de

l'éclat du pavé mosaïque et de la variété des couleurs des marbres qui

le composent; cela semble vraiment un parterre émaillé de fleurs: de

tous côtés apparaissent des inscriptions, des statues et des tombeaux.

La châsse de Saint Zénobie, un des premiers sermonaires en Toscane,

descendant de Zénobie, reine de Palmire, est ornée de bas-reliefs

célèbres, en commémoration des miracles du Saint; il est impossible de

rien imaginer de plus gracieux que les dix anges qui soutiennent la

couronne du dôme de cette châsse d'une si élégante simplicité. L'autel

principal répond à tant de richesses, et derrière, sont deux belles

statues d'Adam et d'Ève, puis une piété faite par Michel-Ange. Le

Baptistère, autrefois temple de Mars, est aujourd'hui dédié à Saint

Jean, et est séparé, ainsi que le Dôme et le Campanile, de tout autre

édifice. Ce monument est surtout célèbre à cause des portes de bronze

que Michel Ange disait être dignes du Paradis. Laurenzzo Guiberti en est

l'auteur. La voûte est ornée d'une belle mosaïque. Du côté où l'on

baptise les enfants, s'élèvent deux colonnes de porphyre; de l'autre

côté, les chaînes de fer suspendues à la muraille, sont un trophée de la

conquête de Pise par les Florentins.

Le Campanile est très-bien conservé, malgré cinq siècles d'existence; sa

hauteur est de deux cent cinquante-deux pieds, mesure d'Italie; il est

dû au talent de Giotto; c'est un édifice carré, en marbres rouge, blanc

et noir.

La place de l'église de l'Annunziata est belle, large et ornée de la

statue équestre du grand duc Ferdinand. Au côté droit de cette place,

est la maison des enfants trouvés, où l'on nourrit une grande quantité

d'orphelins.

Nous visitâmes l'église de l'Annunziata: voyant un grand concours de

fidèles et, comme voyageurs, n'ayant pas le martyrologe avec nous, nous

ignorions le motif de cette solennité; on nous dit que c'était pour

honorer journellement une image de la Vierge devant laquelle brûlent

sans-cesse des lampes, qui, suivant une tradition, a été achevée par un

ange, et qu'un peintre avait seulement ébauchée.

La chronique locale nous a aussi appris qu'au mois de mai, le plus bel

âne qu'on pouvait trouver était chargé d'huile, de fruits et de vins, et

conduit processionnellement à travers l'église où ses offrandes sont

reçues en grande pompe par les ministres du lieu.

L'Arno, alimenté par des sources qui viennent des montagnes, coupe la

ville en deux parties liées ensemble par plusieurs ponts; le principal

est le pont de la Trinité, orné de statues symboles des quatre saisons.

Les théâtres de la Scala et de la Pergola ont un extérieur fort

ordinaire, mais la musique est délicieuse, surtout à l'opéra; il y a

dans les rues adjacentes des trottoirs avec des chaînes en fer pour

préserver d'accidents les piétons.

À la Pergola, les loges sont variées par des rideaux de soie de

différentes couleurs: la salle est vaste et disposée d'une manière

avantageuse à l'expension de la voix. L'odeur des mets succulents et des

vins de liqueur vient affecter désagréablement les houppes nerveuses et

nasales des spectateurs qui ne se livrent pas à la gastronomie, sur les

bancs, comme ceux qui occupent les loges.

Les rues sont très-agréables à marcher; elles sont pavées de larges

pierres grisâtres qu'on appelle pietre forte. Il y a très-peu de belles

boutiques; les marchés sont malpropres; les principaux sont Mercato

Nuovo et Mercato Vecchio, au centre de la ville. Un boulanger vend en

même temps de la morue, des harengs, de l'épicerie.

En général, le grand duc de Toscane et le roi de Naples, par leur

bienveillante administration, rendent leurs peuples heureux, et le

séjour de leurs cités agréable aux étrangers. Le grand duc a conservé

les lis pour armoiries; il se promène souvent sans garde au milieu de

son peuple.

Devant l'ancien parlais ducal sont un Hercule, les Sabines enlevées, le

David de Michel Ange, Judith; un Persée en bronze et la statue équestre

de Cosme Ier: le vestibule est entouré de belles colonnes, et grand

nombre de salles sont remplies de raretés. Nous y avons remarqué

entr'autres, un cheval en marbre qui, se sentant né, demande la terre,

et à en dévorer l'étendue; sa bouche rejette des flots d'écume; ses

narines fument; son oeil sanglant laisse échapper des éclairs; son

poitrail ruisselle de sueur; il frappe la poussière avec violence. Le

groupe de la famille de Niobé se compose de quatorze individus; puis une

Magdeleine en marbre avec sa flottante chevelure sur les épaules. Cette

place a encore une fontaine avec quatre statues de marbre plus grandes

que nature, et quatre chevaux de bronze qui représentent la famille de

Neptune, au milieu de laquelle ce Dieu est tiré par quatre chevaux

marins en marbre blanc, d'une grandeur colossale.

Dans la Rotonde, à Florence, se trouve la Vénus de Médicis, et près de

l'église Saint-Martin est la maison qu'avait occupée Le Dante. Florence

est la patrie de Machiavel.

Le cabinet en cire est fort curieux et donne le tableau fidèle des

misères de l'homme. Il n'y a que Vienne qui en possède un pareil. Ce qui

frappe le plus nos regards, sont ces pièces isolées, éparses, ensuite

réunies, qui représentent toutes les parties du corps humain.

Ces salons d'anatomie sont admirables; les figures y sont de cire

coloriée: on y remarque le commencement, les progrès de la maladie,

imités avec une exactitude effrayante. La peste y est modelée, on peut

dire au vif, sa naissance, ses phases, la fin et la corruption qui en

est la suite; les cadavres, d'un vert foncé, couverts des taches livides

de la contagion, rongés par des vers.

Dans la galerie du Musée, Niobé est grande, belle, au milieu du salon,

ses enfants sont dispersés autour d'elle. Diane tient à la voûte comme à

celle du firmament; de là, en punition de ce qu'elle avait empêché

d'offrir des sacrifices à Latone, elle lance ses flèches sur ses enfants

infortunés, tous d'un âge progressif. Niobé, vêtue en désordre, d'une

longue robe dont une partie cache à moitié sa plus jeune fille, porte

une main vers Diane dont elle veut parer les traits; les figures

expriment la douleur, la terreur, le désespoir; ce groupe est composé de

seize personnes.

Les palais sont magnifiques. Le palais Pitti, habité par le grand duc,

est de grosses pierres de taille, situé dans un endroit bas; de trois

côtés, il est orné de belles colonnes, au quatrième, c'est un joli

jardin; la cour est carrée, il y a une galerie où l'on voit la statue de

Scipion l'Africain.

Il y a aussi un petit palais, magnifique ouvrage de Michel-Ange.

Nous avons vu, dans l'église de Santa Croce, le tombeau de Michel-Ange;

le buste de cet habile artiste est accompagné de trois statues qui

représentent la peinture, la sculpture, l'architecture; celui de Galilée

et du licencieux Bocace y reposent aussi.

Un monument sépulcral nous a surtout sensibilisés; c'est le tombeau d'un

jeune homme sur lequel repose, dans l'abandon de la vraie douleur, la

charmante figure de la femme qui a fait ériger, ce mausolée à son jeune

et tendre époux, moissonné à Florence, en terre étrangère.

Dans l'église de Sainte-Marie, on voit le tombeau du fameux polyglote

Pic de la Mirandole initié dans la connaissance de vingt-deux langues.

Les tombeaux des Médicis font le principal ornement de l'église

Saint-Laurent. À côté d'un sarcophage sont deux figures, colossales qui

représentent le jour et la nuit, c'est un ouvrage de Michel-Ange: la

figure du jour a l'air de se mouvoir sous le marbre; une vigueur hardie

se déploie dans chaque membre, et lui donne l'expression de la vie; la

statue de la nuit, au contraire, ressemble à la tristesse qui sommeille,

on y lit cette inscription:

«_La nuit, que tu vois si doucement endormie, a été sculptée dans cette

pierre par un ange; éveille-la, si tu ne me crois pas, elle va te

parler_.»

Le tombeau, de la fameuse Laure est dans l'église de

Sainte-Marie-Nouvelle.

La famille Bonaparte a fixé sa résidence à Florence.

Ayant entièrement renoncé aux mets italiens, au café, au chocolat, nous

continuons à faire honneur au potage et au rôti, qui est fort bon.

Nous avons fait un pèlerinage à la chapelle Del Monte, qui renferme de

beaux marbres transparents.

La fontaine du Sanglier est contiguë à la halle, où se fait le commerce

des chapeaux de paille, principale industrie du lieu. Nous avons vu des

chapeaux de paille de six cents francs, qui seraient d'une bien plus

grande valeur à Paris; dans les campagnes, on s'occupe beaucoup de ce

travail fructueux; ainsi donc suivant un poëte:

Aux champs de la folie,

Tressez dans un vallon,

La paille d'Italie,

Filles aux cheveux blonds;

Devant la fraîche place

Qui vous voit réunir,

Le voyageur qui passe,

Emporte un souvenir.

Il suffit d'être étranger pour être admis dans les fêtes publiques et

particulières à Florence. Mme Catalani, cette fameuse cantatrice qui a

tant de fois excité l'admiration de l'Europe, étant très-liée avec M. et

Mlle Au Capitaine, nous a fait inviter à aller dans sa villa et dans son

beau palais; elle a deux cent mille francs de rente, et elle accueille

les étrangers de la meilleure grâce.

La mort impitoyable a privé les dilettanti de Florence de la présence de

Mme Malibran, et le théâtre de la Pergola, de ses accents divins: ce

souvenir arrache une larme.

Pressés de nous rendre à Rome, pour la Semaine-Sainte, nous avions pris

le coupé de la voiture, afin de nous procurer plus de liberté, en cas

que la société de l'intérieur ne nous convînt pas. Nous jouissions des

conversations, sans être obligés d'y prendre part.

L'intérieur du voiturin se composait d'un ancien négociant de Lyon, d'un

Belge et d'un jeune Allemand, qui voyageaient pour leur santé, puis

d'une dame Sicilienne: la paix régna le premier jour dans la voiture:

nous en avions quatre et demi à passer pour nous rendre à Rome: le Belge

était le chevalier sans peur et sans reproche de la dame Syracusaine.

Cette dame initiait à la vérité ces messieurs dans les sublimités de la

langue italienne et dans les théories sentimentales. Trouvant que le

Belge se livrait à une trop grande familiarité, nous préférâmes prendre

nos repas avec le voiturin, et nous n'en fûmes que mieux servis. Le

jeune Allemand très-érudit, avait altéré sa santé dans des excès

scientifiques, il voyageait pour se distraire et reposer son esprit.

En sortant de Florence, on rencontre le petit bourg Casciano situé sur

le sommet d'une montagne; on passe ensuite par Tavernella, Staggio,

Bonicio; à quelque distance de Foggio, on rencontre la ville de Prato,

où l'on fait du pain plus blanc que la neige.

De Florence jusqu'à Sienne, la route est une variété d'accidents fort

curieux: souvent le voiturin est obligé de prendre d'autres chevaux

comme auxiliaires pendant une couple d'heures: ce sont de continuelles

montées et descentes.

Des querelles assez vives s'engagent ensuite entre le Lyonnais et le

Belge, au sujet des places, et ces deux compagnons de route ont été en

guerre pendant presque tout le voyage, ce qui souvent nous égayait

beaucoup.

Nous entrons dans la ville de Sienne; le voiturin, à l'ordinaire, nous

fait descendre dans le meilleur hôtel, à l'Aigle Noir: nous nous

présentons à table avec un violent appétit. Nous n'avions demandé que du

rôti; nous fûmes désappointés de le trouver aromatisé de sauge, d'autant

plus que nous n'avions avec cela que des cervelles de chèvre et de

mouton en friture; puis de grosses racines de fenouil en abondance, au

dessert, pour continuer de nous régaler. Là, nous fîmes rencontre du

voiturier qui a ramené en France le fameux logicien M. de La Mennais, et

qui nous a donné des particularités intéressantes sur ce grand

personnage.

Sienne est bâtie au milieu des montagnes, il n'y a que la rue qui

traverse la ville depuis la porte Florentine jusqu'à la porte Romaine

qui soit belle; les autres sont tortueuses, il faut monter et descendre;

il y a des vignes dans la banlieue; la ville est propre; l'air y est

très-bon.

Il est impossible de parler italien avec plus de grâce et d'harmonie.

Plusieurs comtes de Salimbeni se sont illustrés dans la peinture.

C'est à Florence et à Sienne que nous avons commencé à voir ces

congrégations de charité masquées qui vont visiter les malades, qui

rendent les honneurs aux morts. Nullement habitués à de pareilles

coutumes de dévotion, si proscrites dans nos pays; nous pensons qu'ils

seraient capables d'exciter des maladies nerveuses, ou de donner des

frayeurs à bien des femmes. Nous en vîmes plusieurs à la porte de l'Il

Duomo ou de la cathédrale, quêtant pour les malheureux. Ces oeuvres sont

sans doute excellentes, car le grand duc de Toscane et le roi de Naples

en font partie, probablement et théologiquement masqués pour que la main

droite ne sache pas ce qu'opère la main gauche, en fait de charité,

suivant l'humilité du Livre-d'or.

Nous entrons donc dans la cathédrale, toute bâtie en marbre blanc et

noir, au bout d'une longue et vaste place, sur un lieu fort élevé; on y

monte par des degrés en marbre; le frontispice est orné de colonnes et

de statues, la voûte azuré est parsemée d'étoiles d'or: aux douze

parties de la nef, sont les douze apôtres: dans la chapelle Chigi, il y

a huit colonnes de marbre vert: le pavé mosaïque de la chapelle

Saint-Jean est très-bien fait, et peint si bien le Sacrifice d'Abraham

et le Passage de la Mer Rouge, que cela a l'air naturel, la sacristie

est parée des trois Grâces dans la belle nature et dans la candeur

virginale. C'est devant ces chefs-d'oeuvres qu'on revêt les ornements

sacerdotaux; un prie-Dieu est placé à leurs pieds.

L'hôtel de ville, que l'on appelle le palais de la Seigneurerie, est

d'une magnificence extraordinaire, il est bâti en pierres de taille

jusqu'au premier étage; ensuite, ce sont des briques; vis-à-vis ce

palais, on voit une colonne que l'on dit avoir été autrefois un temple

de Diane, et sur laquelle est une Louve d'airain allaitant Rémus et

Romulus. La forme de cette place ressemble à une coquille; pavée de

pierres blanches et de briques, cette place est ornée d'une fontaine que

l'on appelle Branda, et dont les eaux sont fort saines.

Le costume est le même qu'à Florence; les femmes portent le chapeau de

feutre avec une fleur. La ville a des portes d'entrée et de sortie; on

ne peut y introduire de pigeons sans payer un droit d'octroi.

Nous quittons Sienne; la terre commence à devenir très-ingrate;

cependant il y a parfois des vues magnifiques et pittoresques.

À Scala d'Orcal, l'albergo est très-agréable; dans la campagne, on voit

du froment, des fèves, des oliviers, des mûriers, tout cela dans le même

champ; des troupeaux de boeufs et de moutons se rencontrent souvent; il y

a encore des montagnes, des torrents qui se précipitent; la température

est froide, et la culture approche de celle de nos pays. Les jeunes

filles portent des toques de velours noir; les femmes âgées, des

chapeaux de paille ou de feutre; les hommes endimanchés ont des culottes

courtes.

De jeunes artistes qui veulent admirer avec plus de temps et de liberté

les harmonies de la nature, s'enivrer à longs traits dans l'ancienne

capitale du monde, à la table exquise des grands maîtres de la peinture

et des arts, et que leur fortune oblige d'agir avec économie, voyagent

souvent avec le sac sur le dos et le bâton, qui sert d'appui et de

défense.

C'est à Aquapendente, au milieu des montagnes et des torrents, si

remarquable par ses belles chutes d'eau, que commencent les États

Pontificaux, avec eux la plus affreuse indigence, parce que l'industrie

n'a pas permission d'y pénétrer: les Jésuites, cette fleur apostolique

pour les sciences et les belles-lettres, s'opposent à la moindre

innovation: les habitants d'Aquapendente sont par conséquent sans

énergie, pleins de paresse et de misère.

Quel contraste avec la Toscane! Des hommes pâles et défaits, dont la

fièvre et la pauvreté se disputent la frêle existence, apparaissent

seuls, de loin en loin, sur des terres incultes; quelques autres,

étendus au soleil, y présentent l'image du désoeuvrement autant que de la

pénurie.

Après Aquapendente, vient la ville de San Lorenzo: les roches et les

cavernes continuent de se multiplier; la crainte bien fondée des

brigands s'empare de l'âme au milieu de ces déserts: notre voiturin

lui-même est inquiet; il parle bas, et ne fait pas claquer son fouet, de

peur de donner l'éveil aux voleurs qui habitent ces contrées.

Nous arrivons à la très-bonne auberge de l'Aigle-d'Or, près le lac

Bolsena, autrefois volcan de vingt lieues de circonférence. Ici c'est

Viterbe, où nous dînons; les faquins, toujours paresseux et le manteau

sur l'épaule, encombrent la ville: les fontaines sont charmantes, et les

rues pavées en pierres très-belles et très-larges: nous faisons un bon

repas à l'hôtel de la Renommée; la ville est environnée de vignobles, de

jardins, de maisons de campagne. L'Il Duomo et le Palais du Gouvernement

sont les principaux édifices; nous passâmes auprès des prisons, et nous

aperçûmes des captifs qui faisaient descendre des paniers avec des

cordes, pour exciter les passants à avoir pitié des détenus. Les

montagnes de Viterbe sont très-élevées et couvertes de neige. M. De

Bourmont, vainqueur d'Alger, s'est fixé dans ce pays; il y a acheté des

terres considérables, et, comme Cincinnatus, il est maintenant à la

charrue; son territoire est couvert d'immenses troupeaux.

Avant d'arriver à Montefiascone, on passe près d'une forêt autrefois

consacrée à Junon. Nous trouvons la ville de Cornetto, celle de Tolfa;

on voit, à quelque distance de cette dernière, la route de

Civitta-Vecchia, un des principaux ports des États Pontificaux, puis la

voie de Pérouse. En sortant de la ville, il faut passer une montagne de

difficile accès, sur le sommet de laquelle est la ville de Canapino; au

pied de cette montagne, que l'on appelle Cincini, est la ville de Lagodi

Vico. À Vico, le danger des voleurs se multiplie; nous arrivons à

Ronciglione, brûlée par les Français, sous l'Empire, fameuse par ses

papeteries et ses usines de fer, et nous descendons à l'hôtel du

Lion-d'Or, où le voiturin nous fait faire un très-bon souper. En

général, la table du voiturin est la mieux servie; nous buvons à longs

traits l'excellent vin de Ronciglione: les hommes ont des manteaux à

capuchon. Nous continuons la Campagne Romaine; le Gouvernement

pontifical est aussi en arrière en agriculture qu'en industrie; ce sont

deux ennemis redoutables qui, par les transactions sociales, pourraient

devenir remuants et menaçants à la souveraineté temporelle des Pontifes,

souveraineté qui fut primitivement concédée aux Évêques de Rome par les

Rois de France: le talent dans la Campagne Romaine devrait aussi

produire le centuple sous l'administration pontificale; malheureusement,

il n'en est rien; on ne voit que terres incultes, pas un village, pas un

hameau, nulle trace d'hommes; ces campagnes fertiles du Latium,

abandonnées à elles-mêmes, sont seulement paccagées par des troupeaux de

chevaux, de boeufs et de moutons. Nulle fleur n'étale aux yeux son calice

éclatant et embaumé; nul arbre n'élève vers le Ciel sa tête verte;

parfois on distingue quelques sillons de blé jauni.

On passe ensuite au villago Monterosi; après cela, nous trouvons le lac

de Bacano, avec des mines de soufre; de là nous traversons il bosco di

Bacano, bois autrefois très-dangereux à franchir, à cause des voleurs

qui y circulaient en grand nombre, mais aujourd'hui, les routes ayant

été élargies, on y passe en sûreté. Quand on est au bout de cette forêt,

on découvre, du point culminant de la montagne, la ville de Rome: on

descend ensuite dans une grande plaine, et on passe le Tibre sur un pont

bâti autrefois par le censeur Scaurus. On voit encore les fondements de

ce pont, qui a été refait, et qui s'appelle aujourd'hui Ponte-Milvio. Ce

fut en cet endroit que Constantin, ayant eu à combattre contre le tyran

Maxence, aperçut dans les nues une croix; Maxence vaincu, tomba dans le

Tibre, où il se noya.

Pendant que le voiturin faisait manger l'avoine à ses chevaux, nous

prîmes les devants, et nous cheminâmes quelque temps à travers des

plateaux de montagnes où paissaient des troupes de cavales et de boeufs à

longues cornes qui fuyaient à notre approche.

Sur la route, on aperçoit encore le tombeau de Néron d'exécrable

mémoire; il est une grande leçon aux rois pour user avec bienveillance

de leur immense pouvoir; aux peuples, afin d'apprécier ceux qui les

gouvernent sagement, même dans la crainte de perdre le roi de bois de

Lafontaine; car suivant les principes du droit politique de Burlamaqui,

en mettant en pratique la théorie de la souveraineté populaire, on

expose la société aux cabales, aux intrigues et aux plus terribles

explosions: le mausolée de Néron, que les siècles n'ont pas entièrement

ravagé, subsiste encore au milieu des destructions, pour rappeler le

souvenir d'un monstre: aucun autre monument ne nous signale le voisinage

de l'ancienne reine du monde.

Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri · 第 16 / 26 题