_De Florence, Sienne à Rome._
Immédiatement un homme monte sur la voiture; nous le prîmes pour un
important de la douane, pas du tout, c'était un faquin gui venait faire
sa moisson et se préparait à porter nos effets dans notre chambre. On
nous accueille fort bien à l'hôtel d'Yorck, notre demeure à Florence.
Le lendemain, nous fîmes des recherches pour trouver nos amis, M. et
Mlle Au Capitaine. M. Au Capitaine avait été secrétaire du prince de
Saint-Leu. En qualité de Français, partout on avait le désir de nous
obliger, même de nous conduire; il arrivait que souvent nous nous
adressions à de vieux officiers de l'empire qui s'empressaient de nous
être utiles.
Nous voilà donc à Florence, cette capitale des états libres. Le
gouvernement de son souverain le duc Léopold, est plein de tolérance;
aussi se croit-on encore au milieu de notre belle France. Le grand duc
vit en bourgeois parmi son peuple, dont il est adoré.
Les habitants de Florence sont très-polis et font accueil aux étrangers;
ils ont beaucoup d'esprit et sont fort industrieux. Ce ne fut que chez
M. Seguin, que nous pûmes savoir la demeure de M. Au Capitaine. M.
Seguin est un célèbre industriel; il a déjà fait construire plus de
trente ponts en fer en France, et plusieurs en Italie, entr'autres, deux
sur l'Arno, à Florence. M. Seguin possède un des plus beaux palais de la
ville, qui était jadis au cardinal de Retz.
Nous allons ensuite nous distraire aux Cascine, promenade de trois
lieues de circuit, que nous fîmes sans nous en apercevoir; c'est une
belle enceinte où se rendent les grands, la cour, les fashionables,
quantité de chevaux et de voitures de luxe; il n'y a pas un garde
municipal pour maintenir l'ordre; les Florentins sont trop civilisés et
n'ont pas besoin de gendarmes; ils n'ont pas non plus de barrières
étroites pour faire suffoquer dans les fêtes, comme à Paris au champ de
Mars; dans les Cascine sont encore une ferme du grand duc et un charmant
jardin anglais, embelli par l'Arno, et où l'on voit errer les faisans,
les lièvres, les cerfs pour l'amusement du prince; les arbres sont
décorés de lierre sous mille formes.
Aux Cascine, les équipages sont plus riches qu'à Paris; de jolies
calèches, d'une coupe tout-à-fait gracieuse, remplies de femmes
élégantes et souvent très-belles, sont traînées par d'impétueux
coursiers qui à peine touchent la terre, dans la vélocité de leur
course. Boboli, jardin délicieux, est une charmante promenade digne de
sa réputation. Les villas, aux environs de Florence, sont si nombreuses,
que l'Arioste les compare à un émail d'anagalis couvrant la terre au
printemps.
Sainte Marie des Fleurs, cathédrale de Florence, Santa Maria di Fiori, a
été faite par Arnolfo di Lapo, sous la direction de son maître, Simabué;
l'auteur de la prodigieuse coupole qui représente le jugement dernier,
est l'illustre Bruneleschi, qui fit l'admiration de Michel-Ange, et
servit de modèle pour celle de Saint-Pierre de Rome. La façade est d'un
aspect noble et harmonieux; le marbre de diverses couleurs dont tout
l'édifice est incrusté produit le plus brillant effet. Au-dessus d'une
des portes latérales est une Assomption appelée _Mandola_, parce que la
Vierge est représentée sur un médaillon qui a la forme d'une amende. À
l'entrée de l'église, on est frappé tout d'abord de la beauté, de
l'éclat du pavé mosaïque et de la variété des couleurs des marbres qui
le composent; cela semble vraiment un parterre émaillé de fleurs: de
tous côtés apparaissent des inscriptions, des statues et des tombeaux.
La châsse de Saint Zénobie, un des premiers sermonaires en Toscane,
descendant de Zénobie, reine de Palmire, est ornée de bas-reliefs
célèbres, en commémoration des miracles du Saint; il est impossible de
rien imaginer de plus gracieux que les dix anges qui soutiennent la
couronne du dôme de cette châsse d'une si élégante simplicité. L'autel
principal répond à tant de richesses, et derrière, sont deux belles
statues d'Adam et d'Ève, puis une piété faite par Michel-Ange. Le
Baptistère, autrefois temple de Mars, est aujourd'hui dédié à Saint
Jean, et est séparé, ainsi que le Dôme et le Campanile, de tout autre
édifice. Ce monument est surtout célèbre à cause des portes de bronze
que Michel Ange disait être dignes du Paradis. Laurenzzo Guiberti en est
l'auteur. La voûte est ornée d'une belle mosaïque. Du côté où l'on
baptise les enfants, s'élèvent deux colonnes de porphyre; de l'autre
côté, les chaînes de fer suspendues à la muraille, sont un trophée de la
conquête de Pise par les Florentins.
Le Campanile est très-bien conservé, malgré cinq siècles d'existence; sa
hauteur est de deux cent cinquante-deux pieds, mesure d'Italie; il est
dû au talent de Giotto; c'est un édifice carré, en marbres rouge, blanc
et noir.
La place de l'église de l'Annunziata est belle, large et ornée de la
statue équestre du grand duc Ferdinand. Au côté droit de cette place,
est la maison des enfants trouvés, où l'on nourrit une grande quantité
d'orphelins.
Nous visitâmes l'église de l'Annunziata: voyant un grand concours de
fidèles et, comme voyageurs, n'ayant pas le martyrologe avec nous, nous
ignorions le motif de cette solennité; on nous dit que c'était pour
honorer journellement une image de la Vierge devant laquelle brûlent
sans-cesse des lampes, qui, suivant une tradition, a été achevée par un
ange, et qu'un peintre avait seulement ébauchée.
La chronique locale nous a aussi appris qu'au mois de mai, le plus bel
âne qu'on pouvait trouver était chargé d'huile, de fruits et de vins, et
conduit processionnellement à travers l'église où ses offrandes sont
reçues en grande pompe par les ministres du lieu.
L'Arno, alimenté par des sources qui viennent des montagnes, coupe la
ville en deux parties liées ensemble par plusieurs ponts; le principal
est le pont de la Trinité, orné de statues symboles des quatre saisons.
Les théâtres de la Scala et de la Pergola ont un extérieur fort
ordinaire, mais la musique est délicieuse, surtout à l'opéra; il y a
dans les rues adjacentes des trottoirs avec des chaînes en fer pour
préserver d'accidents les piétons.
À la Pergola, les loges sont variées par des rideaux de soie de
différentes couleurs: la salle est vaste et disposée d'une manière
avantageuse à l'expension de la voix. L'odeur des mets succulents et des
vins de liqueur vient affecter désagréablement les houppes nerveuses et
nasales des spectateurs qui ne se livrent pas à la gastronomie, sur les
bancs, comme ceux qui occupent les loges.
Les rues sont très-agréables à marcher; elles sont pavées de larges
pierres grisâtres qu'on appelle pietre forte. Il y a très-peu de belles
boutiques; les marchés sont malpropres; les principaux sont Mercato
Nuovo et Mercato Vecchio, au centre de la ville. Un boulanger vend en
même temps de la morue, des harengs, de l'épicerie.
En général, le grand duc de Toscane et le roi de Naples, par leur
bienveillante administration, rendent leurs peuples heureux, et le
séjour de leurs cités agréable aux étrangers. Le grand duc a conservé
les lis pour armoiries; il se promène souvent sans garde au milieu de
son peuple.
Devant l'ancien parlais ducal sont un Hercule, les Sabines enlevées, le
David de Michel Ange, Judith; un Persée en bronze et la statue équestre
de Cosme Ier: le vestibule est entouré de belles colonnes, et grand
nombre de salles sont remplies de raretés. Nous y avons remarqué
entr'autres, un cheval en marbre qui, se sentant né, demande la terre,
et à en dévorer l'étendue; sa bouche rejette des flots d'écume; ses
narines fument; son oeil sanglant laisse échapper des éclairs; son
poitrail ruisselle de sueur; il frappe la poussière avec violence. Le
groupe de la famille de Niobé se compose de quatorze individus; puis une
Magdeleine en marbre avec sa flottante chevelure sur les épaules. Cette
place a encore une fontaine avec quatre statues de marbre plus grandes
que nature, et quatre chevaux de bronze qui représentent la famille de
Neptune, au milieu de laquelle ce Dieu est tiré par quatre chevaux
marins en marbre blanc, d'une grandeur colossale.
Dans la Rotonde, à Florence, se trouve la Vénus de Médicis, et près de
l'église Saint-Martin est la maison qu'avait occupée Le Dante. Florence
est la patrie de Machiavel.
Le cabinet en cire est fort curieux et donne le tableau fidèle des
misères de l'homme. Il n'y a que Vienne qui en possède un pareil. Ce qui
frappe le plus nos regards, sont ces pièces isolées, éparses, ensuite
réunies, qui représentent toutes les parties du corps humain.
Ces salons d'anatomie sont admirables; les figures y sont de cire
coloriée: on y remarque le commencement, les progrès de la maladie,
imités avec une exactitude effrayante. La peste y est modelée, on peut
dire au vif, sa naissance, ses phases, la fin et la corruption qui en
est la suite; les cadavres, d'un vert foncé, couverts des taches livides
de la contagion, rongés par des vers.
Dans la galerie du Musée, Niobé est grande, belle, au milieu du salon,
ses enfants sont dispersés autour d'elle. Diane tient à la voûte comme à
celle du firmament; de là, en punition de ce qu'elle avait empêché
d'offrir des sacrifices à Latone, elle lance ses flèches sur ses enfants
infortunés, tous d'un âge progressif. Niobé, vêtue en désordre, d'une
longue robe dont une partie cache à moitié sa plus jeune fille, porte
une main vers Diane dont elle veut parer les traits; les figures
expriment la douleur, la terreur, le désespoir; ce groupe est composé de
seize personnes.
Les palais sont magnifiques. Le palais Pitti, habité par le grand duc,
est de grosses pierres de taille, situé dans un endroit bas; de trois
côtés, il est orné de belles colonnes, au quatrième, c'est un joli
jardin; la cour est carrée, il y a une galerie où l'on voit la statue de
Scipion l'Africain.
Il y a aussi un petit palais, magnifique ouvrage de Michel-Ange.
Nous avons vu, dans l'église de Santa Croce, le tombeau de Michel-Ange;
le buste de cet habile artiste est accompagné de trois statues qui
représentent la peinture, la sculpture, l'architecture; celui de Galilée
et du licencieux Bocace y reposent aussi.
Un monument sépulcral nous a surtout sensibilisés; c'est le tombeau d'un
jeune homme sur lequel repose, dans l'abandon de la vraie douleur, la
charmante figure de la femme qui a fait ériger, ce mausolée à son jeune
et tendre époux, moissonné à Florence, en terre étrangère.
Dans l'église de Sainte-Marie, on voit le tombeau du fameux polyglote
Pic de la Mirandole initié dans la connaissance de vingt-deux langues.
Les tombeaux des Médicis font le principal ornement de l'église
Saint-Laurent. À côté d'un sarcophage sont deux figures, colossales qui
représentent le jour et la nuit, c'est un ouvrage de Michel-Ange: la
figure du jour a l'air de se mouvoir sous le marbre; une vigueur hardie
se déploie dans chaque membre, et lui donne l'expression de la vie; la
statue de la nuit, au contraire, ressemble à la tristesse qui sommeille,
on y lit cette inscription:
«_La nuit, que tu vois si doucement endormie, a été sculptée dans cette
pierre par un ange; éveille-la, si tu ne me crois pas, elle va te
parler_.»
Le tombeau, de la fameuse Laure est dans l'église de
Sainte-Marie-Nouvelle.
La famille Bonaparte a fixé sa résidence à Florence.
Ayant entièrement renoncé aux mets italiens, au café, au chocolat, nous
continuons à faire honneur au potage et au rôti, qui est fort bon.
Nous avons fait un pèlerinage à la chapelle Del Monte, qui renferme de
beaux marbres transparents.
La fontaine du Sanglier est contiguë à la halle, où se fait le commerce
des chapeaux de paille, principale industrie du lieu. Nous avons vu des
chapeaux de paille de six cents francs, qui seraient d'une bien plus
grande valeur à Paris; dans les campagnes, on s'occupe beaucoup de ce
travail fructueux; ainsi donc suivant un poëte:
Aux champs de la folie,
Tressez dans un vallon,
La paille d'Italie,
Filles aux cheveux blonds;
Devant la fraîche place
Qui vous voit réunir,
Le voyageur qui passe,
Emporte un souvenir.
Il suffit d'être étranger pour être admis dans les fêtes publiques et
particulières à Florence. Mme Catalani, cette fameuse cantatrice qui a
tant de fois excité l'admiration de l'Europe, étant très-liée avec M. et
Mlle Au Capitaine, nous a fait inviter à aller dans sa villa et dans son
beau palais; elle a deux cent mille francs de rente, et elle accueille
les étrangers de la meilleure grâce.
La mort impitoyable a privé les dilettanti de Florence de la présence de
Mme Malibran, et le théâtre de la Pergola, de ses accents divins: ce
souvenir arrache une larme.
Pressés de nous rendre à Rome, pour la Semaine-Sainte, nous avions pris
le coupé de la voiture, afin de nous procurer plus de liberté, en cas
que la société de l'intérieur ne nous convînt pas. Nous jouissions des
conversations, sans être obligés d'y prendre part.
L'intérieur du voiturin se composait d'un ancien négociant de Lyon, d'un
Belge et d'un jeune Allemand, qui voyageaient pour leur santé, puis
d'une dame Sicilienne: la paix régna le premier jour dans la voiture:
nous en avions quatre et demi à passer pour nous rendre à Rome: le Belge
était le chevalier sans peur et sans reproche de la dame Syracusaine.
Cette dame initiait à la vérité ces messieurs dans les sublimités de la
langue italienne et dans les théories sentimentales. Trouvant que le
Belge se livrait à une trop grande familiarité, nous préférâmes prendre
nos repas avec le voiturin, et nous n'en fûmes que mieux servis. Le
jeune Allemand très-érudit, avait altéré sa santé dans des excès
scientifiques, il voyageait pour se distraire et reposer son esprit.
En sortant de Florence, on rencontre le petit bourg Casciano situé sur
le sommet d'une montagne; on passe ensuite par Tavernella, Staggio,
Bonicio; à quelque distance de Foggio, on rencontre la ville de Prato,
où l'on fait du pain plus blanc que la neige.
De Florence jusqu'à Sienne, la route est une variété d'accidents fort
curieux: souvent le voiturin est obligé de prendre d'autres chevaux
comme auxiliaires pendant une couple d'heures: ce sont de continuelles
montées et descentes.
Des querelles assez vives s'engagent ensuite entre le Lyonnais et le
Belge, au sujet des places, et ces deux compagnons de route ont été en
guerre pendant presque tout le voyage, ce qui souvent nous égayait
beaucoup.
Nous entrons dans la ville de Sienne; le voiturin, à l'ordinaire, nous
fait descendre dans le meilleur hôtel, à l'Aigle Noir: nous nous
présentons à table avec un violent appétit. Nous n'avions demandé que du
rôti; nous fûmes désappointés de le trouver aromatisé de sauge, d'autant
plus que nous n'avions avec cela que des cervelles de chèvre et de
mouton en friture; puis de grosses racines de fenouil en abondance, au
dessert, pour continuer de nous régaler. Là, nous fîmes rencontre du
voiturier qui a ramené en France le fameux logicien M. de La Mennais, et
qui nous a donné des particularités intéressantes sur ce grand
personnage.
Sienne est bâtie au milieu des montagnes, il n'y a que la rue qui
traverse la ville depuis la porte Florentine jusqu'à la porte Romaine
qui soit belle; les autres sont tortueuses, il faut monter et descendre;
il y a des vignes dans la banlieue; la ville est propre; l'air y est
très-bon.
Il est impossible de parler italien avec plus de grâce et d'harmonie.
Plusieurs comtes de Salimbeni se sont illustrés dans la peinture.
C'est à Florence et à Sienne que nous avons commencé à voir ces
congrégations de charité masquées qui vont visiter les malades, qui
rendent les honneurs aux morts. Nullement habitués à de pareilles
coutumes de dévotion, si proscrites dans nos pays; nous pensons qu'ils
seraient capables d'exciter des maladies nerveuses, ou de donner des
frayeurs à bien des femmes. Nous en vîmes plusieurs à la porte de l'Il
Duomo ou de la cathédrale, quêtant pour les malheureux. Ces oeuvres sont
sans doute excellentes, car le grand duc de Toscane et le roi de Naples
en font partie, probablement et théologiquement masqués pour que la main
droite ne sache pas ce qu'opère la main gauche, en fait de charité,
suivant l'humilité du Livre-d'or.
Nous entrons donc dans la cathédrale, toute bâtie en marbre blanc et
noir, au bout d'une longue et vaste place, sur un lieu fort élevé; on y
monte par des degrés en marbre; le frontispice est orné de colonnes et
de statues, la voûte azuré est parsemée d'étoiles d'or: aux douze
parties de la nef, sont les douze apôtres: dans la chapelle Chigi, il y
a huit colonnes de marbre vert: le pavé mosaïque de la chapelle
Saint-Jean est très-bien fait, et peint si bien le Sacrifice d'Abraham
et le Passage de la Mer Rouge, que cela a l'air naturel, la sacristie
est parée des trois Grâces dans la belle nature et dans la candeur
virginale. C'est devant ces chefs-d'oeuvres qu'on revêt les ornements
sacerdotaux; un prie-Dieu est placé à leurs pieds.
L'hôtel de ville, que l'on appelle le palais de la Seigneurerie, est
d'une magnificence extraordinaire, il est bâti en pierres de taille
jusqu'au premier étage; ensuite, ce sont des briques; vis-à-vis ce
palais, on voit une colonne que l'on dit avoir été autrefois un temple
de Diane, et sur laquelle est une Louve d'airain allaitant Rémus et
Romulus. La forme de cette place ressemble à une coquille; pavée de
pierres blanches et de briques, cette place est ornée d'une fontaine que
l'on appelle Branda, et dont les eaux sont fort saines.
Le costume est le même qu'à Florence; les femmes portent le chapeau de
feutre avec une fleur. La ville a des portes d'entrée et de sortie; on
ne peut y introduire de pigeons sans payer un droit d'octroi.
Nous quittons Sienne; la terre commence à devenir très-ingrate;
cependant il y a parfois des vues magnifiques et pittoresques.
À Scala d'Orcal, l'albergo est très-agréable; dans la campagne, on voit
du froment, des fèves, des oliviers, des mûriers, tout cela dans le même
champ; des troupeaux de boeufs et de moutons se rencontrent souvent; il y
a encore des montagnes, des torrents qui se précipitent; la température
est froide, et la culture approche de celle de nos pays. Les jeunes
filles portent des toques de velours noir; les femmes âgées, des
chapeaux de paille ou de feutre; les hommes endimanchés ont des culottes
courtes.
De jeunes artistes qui veulent admirer avec plus de temps et de liberté
les harmonies de la nature, s'enivrer à longs traits dans l'ancienne
capitale du monde, à la table exquise des grands maîtres de la peinture
et des arts, et que leur fortune oblige d'agir avec économie, voyagent
souvent avec le sac sur le dos et le bâton, qui sert d'appui et de
défense.
C'est à Aquapendente, au milieu des montagnes et des torrents, si
remarquable par ses belles chutes d'eau, que commencent les États
Pontificaux, avec eux la plus affreuse indigence, parce que l'industrie
n'a pas permission d'y pénétrer: les Jésuites, cette fleur apostolique
pour les sciences et les belles-lettres, s'opposent à la moindre
innovation: les habitants d'Aquapendente sont par conséquent sans
énergie, pleins de paresse et de misère.
Quel contraste avec la Toscane! Des hommes pâles et défaits, dont la
fièvre et la pauvreté se disputent la frêle existence, apparaissent
seuls, de loin en loin, sur des terres incultes; quelques autres,
étendus au soleil, y présentent l'image du désoeuvrement autant que de la
pénurie.
Après Aquapendente, vient la ville de San Lorenzo: les roches et les
cavernes continuent de se multiplier; la crainte bien fondée des
brigands s'empare de l'âme au milieu de ces déserts: notre voiturin
lui-même est inquiet; il parle bas, et ne fait pas claquer son fouet, de
peur de donner l'éveil aux voleurs qui habitent ces contrées.
Nous arrivons à la très-bonne auberge de l'Aigle-d'Or, près le lac
Bolsena, autrefois volcan de vingt lieues de circonférence. Ici c'est
Viterbe, où nous dînons; les faquins, toujours paresseux et le manteau
sur l'épaule, encombrent la ville: les fontaines sont charmantes, et les
rues pavées en pierres très-belles et très-larges: nous faisons un bon
repas à l'hôtel de la Renommée; la ville est environnée de vignobles, de
jardins, de maisons de campagne. L'Il Duomo et le Palais du Gouvernement
sont les principaux édifices; nous passâmes auprès des prisons, et nous
aperçûmes des captifs qui faisaient descendre des paniers avec des
cordes, pour exciter les passants à avoir pitié des détenus. Les
montagnes de Viterbe sont très-élevées et couvertes de neige. M. De
Bourmont, vainqueur d'Alger, s'est fixé dans ce pays; il y a acheté des
terres considérables, et, comme Cincinnatus, il est maintenant à la
charrue; son territoire est couvert d'immenses troupeaux.
Avant d'arriver à Montefiascone, on passe près d'une forêt autrefois
consacrée à Junon. Nous trouvons la ville de Cornetto, celle de Tolfa;
on voit, à quelque distance de cette dernière, la route de
Civitta-Vecchia, un des principaux ports des États Pontificaux, puis la
voie de Pérouse. En sortant de la ville, il faut passer une montagne de
difficile accès, sur le sommet de laquelle est la ville de Canapino; au
pied de cette montagne, que l'on appelle Cincini, est la ville de Lagodi
Vico. À Vico, le danger des voleurs se multiplie; nous arrivons à
Ronciglione, brûlée par les Français, sous l'Empire, fameuse par ses
papeteries et ses usines de fer, et nous descendons à l'hôtel du
Lion-d'Or, où le voiturin nous fait faire un très-bon souper. En
général, la table du voiturin est la mieux servie; nous buvons à longs
traits l'excellent vin de Ronciglione: les hommes ont des manteaux à
capuchon. Nous continuons la Campagne Romaine; le Gouvernement
pontifical est aussi en arrière en agriculture qu'en industrie; ce sont
deux ennemis redoutables qui, par les transactions sociales, pourraient
devenir remuants et menaçants à la souveraineté temporelle des Pontifes,
souveraineté qui fut primitivement concédée aux Évêques de Rome par les
Rois de France: le talent dans la Campagne Romaine devrait aussi
produire le centuple sous l'administration pontificale; malheureusement,
il n'en est rien; on ne voit que terres incultes, pas un village, pas un
hameau, nulle trace d'hommes; ces campagnes fertiles du Latium,
abandonnées à elles-mêmes, sont seulement paccagées par des troupeaux de
chevaux, de boeufs et de moutons. Nulle fleur n'étale aux yeux son calice
éclatant et embaumé; nul arbre n'élève vers le Ciel sa tête verte;
parfois on distingue quelques sillons de blé jauni.
On passe ensuite au villago Monterosi; après cela, nous trouvons le lac
de Bacano, avec des mines de soufre; de là nous traversons il bosco di
Bacano, bois autrefois très-dangereux à franchir, à cause des voleurs
qui y circulaient en grand nombre, mais aujourd'hui, les routes ayant
été élargies, on y passe en sûreté. Quand on est au bout de cette forêt,
on découvre, du point culminant de la montagne, la ville de Rome: on
descend ensuite dans une grande plaine, et on passe le Tibre sur un pont
bâti autrefois par le censeur Scaurus. On voit encore les fondements de
ce pont, qui a été refait, et qui s'appelle aujourd'hui Ponte-Milvio. Ce
fut en cet endroit que Constantin, ayant eu à combattre contre le tyran
Maxence, aperçut dans les nues une croix; Maxence vaincu, tomba dans le
Tibre, où il se noya.
Pendant que le voiturin faisait manger l'avoine à ses chevaux, nous
prîmes les devants, et nous cheminâmes quelque temps à travers des
plateaux de montagnes où paissaient des troupes de cavales et de boeufs à
longues cornes qui fuyaient à notre approche.
Sur la route, on aperçoit encore le tombeau de Néron d'exécrable
mémoire; il est une grande leçon aux rois pour user avec bienveillance
de leur immense pouvoir; aux peuples, afin d'apprécier ceux qui les
gouvernent sagement, même dans la crainte de perdre le roi de bois de
Lafontaine; car suivant les principes du droit politique de Burlamaqui,
en mettant en pratique la théorie de la souveraineté populaire, on
expose la société aux cabales, aux intrigues et aux plus terribles
explosions: le mausolée de Néron, que les siècles n'ont pas entièrement
ravagé, subsiste encore au milieu des destructions, pour rappeler le
souvenir d'un monstre: aucun autre monument ne nous signale le voisinage
de l'ancienne reine du monde.