CHAPITRE VI.

_De Gênes, Livourne, Pise à Florence_.

Nous arrivons à Gênes, reine de la mer de Ligurie, vers onze heures du

soir, et nous avions fait quarante-cinq lieues depuis Nice. Peu versés

dans la langue génoise, nous eûmes un moment de difficulté pour nous

rendre à la Croix de Malte. Notre facchino, c'est le nom des portefaix

en Italie, nous faisant passer par des rues très étroites, je crus qu'il

ne m'avait pas compris, et qu'au lieu de nous conduire à un hôtel

honnête, il nous dirigeait dans une habitation moins convenable; les

rues devenant si étroites qu'on avait peine à circuler, je me tuais de

lui crier en italien, qu'il se trompait, et que nous allions mal. Dans

presque tous les pays chauds, les rues sont très-resserrées pour

conserver de la fraîcheur; autrefois même, dans le temps des sièges,

cela rendait plus faciles les moyens de défense; enfin, après avoir bien

circulé dans ces ruelles, nous sommes à la Croix de Malte; c'est un

véritable palais: le vestibule en mosaïque et des jets d'eau y répandent

la fraîcheur; l'escalier en marbre est fort glissant; c'était pour moi

une difficulté de monter et descendre, je craignais vaciller et me

casser la tête; notre chambre à coucher était magnifique; nous n'avons

vu nulle part plus d'élégance; l'argenterie abonde et prend mille formes

gracieuses. Beaucoup d'Anglais, et où n'en trouve-t-on pas! habitaient

notre hôtel. Sitôt que nous sûmes les bureaux ouverts, notre première

occupation fut d'aller chercher, à poste restante, c'est l'usage en

Italie, nos lettres de France. Nous en trouvâmes plusieurs de nos

parents, une de M. Perrin, l'un des estimables avocats de Nantes, mon

affectionné du premier âge, dont l'amitié a toujours été sans nuages,

par l'excellence de son caractère, sur lequel nous pouvions compter

comme sur nous-mêmes, ainsi que sur sa charmante compagne. Cet ami nous

donnait des nouvelles de notre cher enfant. Les lettres étaient

très-favorables; la santé de notre rejeton allait à merveille. Nous

remîmes immédiatement, à M. le Colonel Giraldes, Consul-Général de

Portugal, des lettres que M. le Docteur Godillon, son beau-frère, nous

avait chargés de lui porter; M. le Consul, avec de pareilles

recommandations, nous accueillit fort bien, ainsi que ses dames, et fit

tout ce qu'il put pour rendre notre voyage agréable. À Gênes, les femmes

du peuple sortent avec un voile de toile peinte ou de mousseline

gracieusement jeté en arrière de la tête, qu'on appelle Mezzaro; elles

peuvent se promener seules avec ce voile, sans que personne le trouve

mauvais: en général, les femmes sont mal mises, elles confondent la

richesse et les ornements; elles se fardent avec du blanc, et sont

couvertes, même les jours ouvriers, de bijoux d'or et d'argent; le

dimanche, elles y ajoutent quantité de perles fines et de coraux: les

dames, plus aisées, ont un voile blanc sur un bonnet qu'on nomme

zendale; les jeunes filles sont parées de leurs cheveux, et portent un

petit éventail à la main; les contadines quittent le voile pour

travailler, et se mettent la tête nue aux ardeurs du soleil; la haute

société, autant que possible, dans toute l'Italie, suit les modes

françaises: si nous ne pouvons plus exercer l'empire guerrier chez ces

peuples, la preuve de leur constante admiration pour nos usages, est

qu'ils cherchent toujours à les imiter.

Les jeunes personnes ne font point apparition dans le monde avant d'être

mariées; on les met fort jeunes en ménage, toujours par intérêt; il en

résulte que les caractères et les goûts sont souvent fort dissemblables,

et, en outre, excités qu'ils sont par un climat peu tempéré, jugez de la

bonté des mariages et des causes du sigisbéat. Les femmes de soixante

ans ont autant de prétentions, de coquetterie, et sont aussi peu

couvertes que celles du plus jeune âge.

Les épouses sont tellement circonscrites dans l'administration

domestique, que le mari a le pouvoir absolu; une princesse n'avait pas

seulement permission d'ordonner le thé ou le chocolat, le prince avait

donné délégation à son aumônier pour ses soins culinaires: la maîtresse

du palais ne pourrait commander le turbot à la sauce piquante, sans

l'agrément d'un Mentor.

Les maris, qui, dans bien des pays, prennent si facilement ombrage, ici,

ne sont point jaloux de la constante assiduité des chevaliers servants

autour de leurs dames: ces sages maris, qui portent chez autrui les

prévenances que d'autres jeunes hommes ont déjà introduites dans leurs

palais, se rassurent et concluent de ce calcul qu'ils se surveillent

respectivement, et conservent le bon ton et la décence.

À Gênes, on mange beaucoup de macaroni, de saucisson cru, de jambon, de

parmesan et d'un mets succulent composé de macaroni, d'huile et d'ail.

Les Piémontaises ont une voix retentissante.

À Gênes, les chaises à porteur se nomment portantines. Le palais Durazzo

est le palais des anciens Doges: l'église Saint-Laurent est la

cathédrale; mais celle de Sansyre est plus moderne et plus belle.

Les maisons, quoique très-élevées, ont de l'eau à tous les étages: la

ville, bâtie en amphithéâtre, a la forme d'un demi cercle dont une

partie est occupée par la mer et le port; l'autre, par les Apennins

souvent couverts de neige; le port est dominé par une très-belle

terrasse qui sert de promenade, et par le palais Doria, bâti sur le bord

de la mer, à l'entrée de la ville, contre des rochers noirs et escarpés:

ses colonnes présentent un aspect imposant sur ce port, où Christophe

Colomb lança pour la première fois sa barque aventureuse, et commença

ces périlleux voyages qui ouvrirent le chemin d'un nouveau monde, vers

ces îles parfumées qui semblaient voguer comme des corbeilles de fleurs

sur la surface tranquille de l'Océan. Dans cette mer des Antilles, dit

Malte-Brun, les eaux sont si transparentes, qu'on distingue les poissons

et les coraux à soixante brasses de profondeur. Le vaisseau semble

planer dans l'air; une sorte de vertige saisit le voyageur, dont l'oeil

plonge à travers le fluide cristallin: au milieu des jardins sous-marins

ou des coquillages, des poissons dorés brillent parmi les touffes de

fucus et les bosquets d'algues marines.

Dans la cour du palais Doria, on voit une statue d'André Doria, sous la

forme d'un Neptune.

Des bandes de galériens travaillent à l'entretien du port, ou tirent de

lourds charriots chargés de quartiers de marbre.

Le port franc est en avant de la ville; les marchandises de toutes les

nations ne sont assujéties à aucune espèce de taxe; c'est un vaste

entrepôt qui excite les étrangers à venir; rien n'est plus avantageux

pour la prospérité d'un pays. Le peuple de la ville s'enrichit, mais,

afin que le Gouvernement n'y perde pas, les marchandises qui doivent

entrer dans la ville, par terre, sont assujéties à un droit de douane. À

Trieste, à Vénise, dans plusieurs autres localités d'Italie, riveraines

de la mer, le port et la ville adjacents sont exempts de droits qui ne

pèsent que sur les marchandises sortant ou entrant par terre. Jugez

quelles richesses dans ces cités maritimes, quelle affluence d'étrangers

viennent y porter leur industrie et leurs trésors.

À Gênes, il y a une telle liberté de culte, que les Turcs y ont une

mosquée.

Les habitants ne balaient jamais devant leurs maisons. Des galériens

enchaînés deux à deux, munis de longs balais, traînant avec lenteur un

tombereau, nettoient matin et soir les quartiers de la ville.

Les fontaines n'ont aucune ressemblance avec celles du midi de la

France; à Gênes, c'est une imitation d'après nature des rochers, qui

font tomber l'eau goutte à goutte dans des conques à l'ombre des

orangers, où bondit la gerbe d'eau vive sous des arcades de citronniers

en fleurs. C'est un roulier qui fait désaltérer ses chevaux dans un

petit bassin de Carrare; plus loin, des passants étanchent leur soif à

des robinets pratiqués exprès.

Comme nous l'avons déjà dit, presque toutes les rues sont obscures,

rapides, étroites; les voitures alors ne peuvent circuler, et les dames

de distinction se font porter dans des chaises, précédées de plusieurs

laquais. Les hautes et sombres murailles qui se trouvent en face des

maisons, rendent les étages inférieurs extrêmement sombres et

désagréables; les pièces d'honneur occupent ordinairement la place de

nos greniers!

Une seule rue, en ligne irrégulière, qui prend les noms de Strada

Nuovissima, Strada Balbi et Strada del l'Annunziata, se fait remarquer

par la longue suite des palais Doria, Durazzi, Fiesque, Brignole, Serra,

surnommé le Palais du Soleil; rien d'éclatant au monde comme cette

succession monumentale de portiques, rangés sur deux lignes, divisés par

un pavé de granit doré par cette douce et vaporeuse lumière que le Ciel

italien aime tant à prodiguer; on passe des heures en extase devant ces

portiques, ces escaliers défendus par des Lions; là se promènent de

jeunes et jolies femmes nées pour ces bosquets et ces lieux enchanteurs:

sur le pavé poli de ces dalles, passent légères d'autres femmes brunes,

fraîches et blanches; souvent ce sont les Grâces, une procession et un

cortège admirable de Vénus.

La Salle de Spectacle est aussi fort belle; l'étiquette, comme dans tous

les théâtres d'Italie, est d'y rendre visite aux personnes qu'on

connaît. La ville étant commerçante, le peuple est laborieux, mais le

luxe est sa passion; les femmes excellent à faire des broderies qu'elles

confectionnent avec autant de facilité, que nos dames champêtres à

tourner le fuseau. La rue occupée par les orfèvres est très-curieuse;

nulle part la bijouterie ne travaille aussi bien l'argent, qu'elle sait

transformer de mille et mille manières: c'est une profusion d'ouvrages

d'or, d'argent, de filigranes, d'agraphes, de bagues, de boucles

d'oreilles, de chaînes, de peignes et de coraux.

L'église de l'Annonciation a dix-neuf autels en marbre ainsi que la

chaire ornée de pierres précieuses, de dorures, etc.; elle appartient

aux Franciscains; on y voit plusieurs beaux tableaux: un entr'autres,

au-dessus de la porte principale, représente un homme rompu sur une

roue, avec tant d'expression, qu'on croirait qu'il a été formé d'après

nature; il y a encore un joli jeu d'orgues et des stalles fort

remarquables. L'usage est de quêter avec de petits sacs attachés au bout

de longs roseaux que plusieurs hommes font mouvoir à la fois avec

cadence; ils sont si agiles dans cette manoeuvre que, n'étant point

accoutumés à ce genre d'exercice, et surpris d'entendre soudainement

derrière nous ce bruit argentin, nous détournant subitement pour

reconnaître ce nouvel enchantement; nous le fîmes avec tant de vitesse,

que nous manquâmes de nous disloquer le cou et de devenir torticols.

C'est dans cette chiesa que nous entendîmes pour la première fois

prêcher en italien; peu accoutumés à l'euphonie de cette langue, où le

geste est abondant, prononcé, et marche avec autant de célérité que la

parole, nous crûmes que l'apôtre, dans un mouvement oratoire, allait

s'élancer de la chaire, pour écraser dans sa chute, comme une bombe

éclatante, ses débiles auditeurs, et les réduire en cendre. Il y a

beaucoup d'écorce de dévotion avec une alliance d'immoralité: l'église

est souvent une réunion où l'on fait le sentiment, et où les brillantes

toilettes de Gênes viennent se repaître de douces illusions, organiser

d'intéressantes coquetteries qui finissent par n'être plus innocentes:

tout cela est peu édifiant sous les voiles du sanctuaire. Des

fashionables portent le livre de prières, offrent des fleurs à leurs

maîtresses, et les accompagnent le matin à la chiesa de l'Annunziata. Le

soir, à la promenade de Strada Nuova, ils présentent des bouquets où se

mêlent le feuillage de geranium avec les fleurs de myrte, et les placent

soigneusement dans le mouchoir brodé.

Nous avons vu dans l'église de l'Annonciade le tombeau du duc de

Bouflers, mort à Gênes, en commandant les troupes françaises.

Le palais Durazzo a un escalier magnifique, les murs sont enrichis de

fresques, les planchers de marbres et les plafonds dorés. La galerie

renferme une collection curieuse de statues, de sculptures et de

portraits de famille par Tintoret. Le palais Spinola, remarquable par sa

belle façade, possède une Vénus du Titien; vient ensuite le palais

Brignoles, si intéressant par le portrait de la belle princesse

Brignoles, improvisé, à son insu, par le peintre Vandych qui, l'ayant

vue à l'église, et brûlant de flammes pour sa ravissante beauté, put, de

retour chez lui, parfaitement former sa ressemblance. Le prince

Brignoles prie un jour Vandych de faire le portrait de son épouse; le

peintre ne demanda que quelques heures de séance; seul avec la

princesse, il ne s'occupa d'autre chose que de lui déclarer son amour.

Il se retira passionné, et envoya immédiatement le beau portrait

parfaitement ressemblant; tout le monde en fut dans l'admiration et la

surprise; mais la princesse ayant été indiscrète, compta à son mari les

sentiments de l'artiste; le prince en prit une telle colère, qu'il

appela Vandych à un combat singulier; l'affaire se termina sans tirer la

lance, mais ce fidèle adorateur, consumé d'amour, périt peu de temps

après, ne pouvant apaiser les feux qui le dévoraient.

Dans une des salles du palais Balbi, il y a un plafond décoré de

fresques qui représentent la naissance de l'Homme, le Destin, le Temps,

les Parques. On est occupé à terminer le palais de Christophe Colomb

qui, avec celui de l'Université et de tant d'autres monuments, doivent

être regardés comme admirables.

Les palais Doria et Ursi semblent avoir épuisé Carrare, et se reposent

le front couronné de jardins. Le palais Serra, tout en marbre, est

décoré de caryatides à l'extérieur: on vous reçoit aussi dans ces

fabuleux salons de lapislasuli et d'or, à colonnades corinthiennes

ornées de sphinx, noirs, dont les hautes croisées s'ouvrent sur des

pavillons de marbre: partout, dans ces nombreux palais, aujourd'hui

séjour de solitude et de silence, sont des galeries de tableaux des plus

grands maîtres. Le dimanche, dans cette cité, toute la gaîté et les

parures des habitants étaient déployées; le devant des maisons était

plein de gens qui prenaient l'air en causant; les boutiques étaient

fermées; à chaque vicolo ou petite rue, on voit un oratoire; des madones

avec des couronnes d'étain toutes neuves, les saints portant des

guirlandes de lauriers, des lanternes de papier suspendues de tous

côtés; des chandelles brûlent devant ces autels en plein vent, et

annoncent les fêtes pieuses qui doivent avoir lieu le soir; partout on

voit faire des offrandes, marcher des processions; des moines et des

religieuses prient ou mendient; mais ils n'ont point la physionomie

composée ni austère; ils sont gais, ils rient, ils prient, ils chantent.

À notre hôtel, on nous a demandé si nous voulions du café au blanc ou au

noir; le luxe y brille, et les sonnettes sont répandues dans les lieux

les plus modestes.

Dans des tratoreries, ayant été séduits par de fort mauvais ragoûts

italiens, nous ne voulions plus nous rassasier que de poulets rôtis,

d'oeufs et de salades.

L'histoire de ce peuple puissant de l'Italie, de son éclat et de sa

décadence est trop connue pour en faire mention. Les Italiens sont sous

le gouvernement de princes absolus: l'autorité y est en général assez

paternelle, et la liberté n'est pas trop limitée, sauf la défense

expresse de s'immiscer dans les ressorts du pouvoir, qui ne pardonne

rien là-dessus. En général, les voyageurs qui ne visitent les peuples

que pour s'instruire, n'ont d'autres désagréments que ceux des douanes

et des passeports.

Dans des climats voisins des montagnes couvertes de neiges, et l'usage

excitant les femmes à aller tête nue, il y a beaucoup de cécité, ce qui

serait une bonne fortune pour les occulistes qui voudraient se fixer à

Gênes.

Les services publics ne se font point avec la même prestesse qu'en

France; le courrier n'a pas tant de célérité; après lui, il n'y a point

d'autres entreprises que les voiturins. Cette manière de voyager est

assez agréable pour connaître le pays; le vetturino fait douze lieues

par jour, vous couche et vous nourrit pour l'ordinaire assez bien, avec

l'éternel macaroni; vous trouvez encore des voyageurs souvent agréables

qui vous font oublier les fatigues de la route. Le vetturino vous prend

à votre demeure, et vous conduit à votre destination jusqu'à votre

hôtel. En général, il fait plus cher à voyager en Italie qu'en France.

À Gênes, les maisons sont couvertes en ardoises; les habitants sont fort

civils et fort obligeants, quoique vindicatifs.

Les hauteurs qui dominent la ville sont couronnées, à leurs extrémités,

de villas suspendues comme dans les airs; la Méditerranée étend au loin

ses vagues bleues, et la chaleur de l'automne est tempérée par des

brises alpines.

La villa Pallavicini a la Grotte Pestiaire en coquillages admirablement

disposés; l'eau y tombe sous mille formes gracieuses. La villa Spinola,

au comte Negro, charme à la fois l'imagination et le coeur: des gazons,

quantité de ruisseaux, venant des montagnes, serpentent mollement dans

les jardins anglais; des fleurs brillent avec toutes les nuances de la

verdure: ce jardin se compose, en grande partie, de pins, de cyprès, de

mélèze, de chênes verts: à ces arbres divers se joignent ceux du

printemps, des lilas, des tilleuls, des platanes; le concert des

oiseaux, le silence des bois, le murmure des fontaines, tout cela vous

pénètre par tous les sens. Nous avons aussi remarqué de très beaux

caféiers dans les serres chaudes. Les facchini se sont appropriés le

partage de la ville; les domestiques d'un albergo n'oseraient toucher du

bout du doigt à un seul article de votre bagage, pour le transporter de

la voiture dans la maison, sans s'exposer à de terribles représailles de

la part de ces portantini. La plupart des villas décorant les points

culminants des roches, sont inaccessibles aux voitures et aux chevaux;

on est obligé de se faire porter par les facchini très-adroits dans

cette gymnastique, ayant les pieds aussi sûrs que les mules de Peblo.

Nous trouvions à nous rendre à Livourne, avec un voiturin, par Parme et

Plaisance, villes qui n'ont rien de très-remarquable; mais nous étions

bien aises, quoique cela fût plus dispendieux, d'essayer un voyage sur

la Méditerranée, en bateau à vapeur.

À l'hôtel, on nous annonce qu'_Il Real Ferdinando di Napoli_ allait

partir dans quelques heures; nous nous empressons de traiter de notre

voyage et de nos bagages; et, ayant fait nos adieux aux personnes qui

nous avaient si bien accueillis, nous nous rendons peu de temps après à

bord.

À peine sommes-nous embarqués, que nous apprenons que le _Pharamond de

Marseille_ doit partir à-peu-près à la même heure que nous: nous avions

regret de ne pas faire ce voyage avec des compatriotes; nous fûmes

heureux de nous lier avec un Suisse, négociant de Naples, extrêmement

aimable, qui nous fit passer agréablement le temps: au reste, nous avons

eu à nous féliciter des bons procédés de l'équipage.

La vapeur est échauffée, la fumée sort en abondance des cheminées en

tôle, et s'élance dans les airs comme des nuages: le signal du départ

est donné; la clochette fait un bruit que les ondes répètent, ainsi que

les échos: nous levons l'ancre, et nous quittons peut-être pour toujours

la superbe Gênes, emportant le souvenir de ses merveilles et de ses

splendeurs: bientôt elle n'est plus pour nous qu'un point imperceptible

sur l'horizon.

Sans être méchante, la mer devient houleuse; nous croyons que, pour

éviter d'être incommodés, il vaut mieux rester sur le pont; M. Roessinger

nous donne à manger des bonbons en sucre; nous nous repentons bientôt

d'avoir cédé à ses politesses. Les exhalaisons alcalines et bitumineuses

de la mer nous pénètrent, irritent notre estomac, et le prédisposent à

des purgations déjà excitées par les vibrations répétées du navire. Au

reste, nous ne sommes pas les seuls indisposés, et presque tous les

voyageurs sont plus incommodés que nous: c'est un spectacle fort amusant

(parce qu'on ne redoute pas la gravité du mal) de voir des cuvettes se

distribuer partout; les mousses occupés à nettoyer le pont, les figures

se décomposer, devenir hypocratiques, les borborigmes, les éructations

se faire entendre semblables aux coups de tonnerre qui se multiplient;

des voyageurs, tantôt comme de stupides statues enveloppés de manteaux

et sans faire de mouvements dans la traversée, tantôt voulant circuler

sur le pont, vaciller et tomber; les uns jurant, tant ils souffrent, les

autres se roulant et se crispant; c'est comme si on avait pris de forts

purgatifs. Les acclimatés à la mer rient et s'amusent de ces scènes

burlesques. Suivant un habile naturaliste, l'union de l'air et du feu a

produit l'acide primitif; l'acide primitif, en s'unissant à la matière

calcaire, a formé l'acide marin qui se présente sous la forme de sel

gemme, dans le sein des terres, et sous celle de sel marin dans l'eau de

toutes les mers: cet acide marin n'a pu se former qu'après la naissance

des coquillages, puisque la matière calcaire n'existait pas auparavant.

Parfois, la mer est phosphorescente; on voit sortir de l'eau, par les

palettes, une lumière scintillante. La nuit arrive, les étoiles qui

ornent la voûte des Cieux avec tant de majesté se reproduisent sur les

ondes comme dans un miroir; mais l'agitation de la mer donne à ces

globes lumineux une apparence de vitalité. Novices dans la marine, nous

pensions toujours que l'air et la fraîcheur de la nuit nous

empêcheraient d'être malades. Erreur, la transpiration suprimée agissant

avec plus de force sur l'estomac et les intestins, augmentait le malaise

qu'une douce transpiration aurait diminué.

Je veux faire un essai de notre chambre à coucher, afin de donner du

repos à Mme Mercier; mais j'ai peine à descendre l'escalier; j'éprouve

deux soulèvements d'estomac avant d'y arriver; je remontai

immédiatement; ce ne fut qu'une heure après que la fraîcheur de la nuit

se faisant sentir plus vivement, je déterminai Madame à y descendre.

Sitôt couchés, nausées, mal de mer, efforts pour vomir, tout cela nous

quitta, pour toujours. Plus tard; sur l'Adriatique, nous avons pris ces

précautions de l'hygiène; nous nous sommes couchés: il paraît que la

posture du lit est bien plus favorable à la santé contre l'impression de

la mer. L'oscillation du vaisseau ne se fait pas autant sentir que quand

on est debout; alors la moindre émotion des vagues ébranle le corps

entier et le dispose aux vomissements. Il y en a qui souffrent beaucoup

et qui en sont cruellement affectés, d'autres le sont très-légèrement:

nous nous sommes trouvés dans cette catégorie.

Enfin nous apercevons Livourne et son lazaret. Le _Pharamond_, quoique

arrivé quelques heures avant nous, n'était pas encore débarqué; notre

navire napolitain ne marchant point aussi bien et étant venu le dernier,

fut néanmoins expédié sans délai, en sa qualité d'italien. À l'instant,

quantité de faquins nous entourent sur des pirogues, nous faisant offre

de nous mettre à terre avec notre bagage; nous convînmes de prix pour

quatre paoli ou deux francs, parce qu'on nous avait entretenus de ce qui

était arrivé à un jeune Anglais qui, n'ayant pas passé de marché, ce

qu'il faut toujours faire en Italie, débarqué, on eut l'effronterie de

lui demander vingt-cinq francs. Rien de plus dépravé que les faquins de

Livourne; un coup de couteau ne leur coûte rien à donner: il est bon,

pour, éviter cela, de prendre les plus grandes précautions, et de

chercher à descendre avec quelqu'un du pays. Les autres canotiers que

vous n'avez pas favorisés de votre choix, vous donnent mille

malédictions dissonnantes, et vous font des grimaces toutes plus

bizarres les unes que les autres, en forme de tête de Méduse, avec ses

affreux serpents; ils ont l'aspect de satyres ou de harpies.

Livourne fait un commerce très-animé; le port, pour ce qui vient du

dehors, est exempt de droits, comme nous en avons déjà parlé: les rues

sont bien alignées; la population est active et aisée; les cultes,

quoique le gouvernement soit absolu, sont pratiqués avec une grande

liberté: Les Juifs ont un quartier à part, un cimetière, et une

synagogue des plus belles de l'Europe; il est difficile de voir plus de

richesses réunies; nous l'avons visitée dans les plus minutieux détails,

toujours le chapeau sur la tête, conformément à l'usage des Israélites.

Le Judaïsme s'est conservé vivant au milieu de la sainteté; comme un

phare lumineux, pour montrer la base du Christianisme. Nous avions pris,

à l'hôtel des Suisses, un domestique de place, afin de nous éviter les

difficultés, de ménager notre temps et de voir en peu d'instants

beaucoup de choses. Mais Livourne n'offre guère de monuments

remarquables. Quant à notre guide, il était impossible d'en avoir un

meilleur sous tous les rapports: il nous conduisit chez M. le

vice-consul de Portugal, qui nous reçut parfaitement, sous les auspices

de M. le colonel Giraldes; nous admirâmes la beauté de ses appartements

en peintures à fresques; au lieu de parquets, c'étaient de très-belles

mosaïques dont la durée est sans fin, et qui revenaient par salle à

quatre cents francs; je ne sais pourquoi nous n'importons pas ces usages

magnifiques et splendides pour l'ornement de nos édifices, au lieu de

riches tapis qu'il faut si souvent renouveler.

Il vient beaucoup de femmes grecques à Livourne, pour former un sérail

et faire commerce de leurs charmes.

Nous allons ensuite nous mettre en fonds chez M. Violergrabaud,

banquier, auquel M. Gonin de Marseilles avait eu la bonté de nous

recommander; nous recevons de toutes parts les offres les plus

gracieuses.

Nous avons visité plusieurs magasins, les objets de luxe et de toilette

y sont d'une beauté infinie; nous nous sommes bornés à de jolies

emplettes d'albâtre que, malgré l'emballage, la route a en partie

brisées.

Nous cheminons au train de poste dans un voiturin pour Pise; nous

essayions cette manière de voyager. Nous voici donc transportés au sein

de cette délicieuse Italie, si féconde en souvenirs! Nous foulons le sol

sacré, patrie de tant de héros! Nos yeux ne se lassent point d'admirer;

les moindres choses deviennent pour nous des merveilles et un motif de

ravissement.

Les boeufs sont tout blancs ou tout noirs; ils ont un anneau au nez,

comme les porcs de France, dans lequel sont passés des guides; ils sont

aussi attelés avec des colliers. Les chevaux ont sur la sellette une

éminence en amphithéâtre pour élever les brancards; l'essieu aussi n'est

pas au milieu de la voiture; ils prétendent moins fatiguer les coursiers

par cet appareil.

La terre est cultivée comme dans nos pays; mais les vignes grimpent

jusqu'aux sommités des ormeaux, et forment des guirlandes de verdure

dans les champs.

Nous arrivons à Pise, en peu d'heures. Les rues sont pavées en larges

pierres de moëlon; nous apercevons la jolie chapelle de la Trinité, et

nous descendons au bon hôtel Luxor. L'Arno sépare la ville en deux. Les

femmes du peuple portent des peignes très-hauts d'étage. De grand matin,

nous allons voir la piazza di Cavalieri et la fontaine San Ferdinando.

Santa Maria Della Spina, autrefois temple paien, d'une architecture

gothique, mêlée à l'arabesque et à la mauresque, possède une tîge de la

couronne d'épines de Jésus-Christ.

Le célèbre Campanile, comme il a été dit, le Dôme, le Baptistère, le

Campo Santo, sont des monuments incomparables, et n'ont point de fracas

autour d'eux; ils s'élèvent sur une belle et verte pelouse semée de

marguerites et de fleurs agrestes: rien de touchant comme cette

association d'édifices catholiques.

Toute la vie du Chrétien est là: le Campanile semble se pencher sur la

cité, pour appeler le néophite; le Baptistère le reçoit pour le faire

chrétien; l'église s'ouvre pour le sanctifier; le Campo Santo pour

l'ensevelir. La cathédrale a deux rangs de colonnes antiques, au nombre

de quatre-vingt-dix.

Près la tour inclinée, ou le Campanile, qui nous a paru être la solution

de la solidité du plan incliné, est une église magnifique ainsi que le

Baptistère remarquable par un écho; le Campo Santo est auprès de ce

groupe étonnant; c'est un vaste cimetière enrichi de peintures à

fresques, de statues et de tombeaux d'une belle architecture. Tous ces

marbres, toute ces épitaphes; ce long cloître, ce silence, cette

solitude, cette terre, ces grandes renommées, ces siècles, remplissent

des plus touchantes émotions.

Les quais de Pise se dessinent avec pompe aux yeux du spectateur,

surtout depuis la porte Della Piaggia à celle Del Mare: le palais et les

belles maisons élevées sur ces quais, et les trois ponts qui ouvrent la

communication des quartiers Sainte-Marie et Saint-Antoine, forment un

coup d'oeil séduisant, varié par les barques de pêcheurs et les bateaux

de transport se croisant continuellement sur la rivière, qui se jette à

deux ou trois lieues dans la mer. Dans l'église San Pietro, bâtie sur

les ruines de ce port (car la mer a encore ici reculé ses limites), nous

avons vu une large pierre où Saint Pierre attacha l'ancre de sa barque,

quand il visita Pise. Sur la place des Chevaliers, on voit la tour

nommée Torre Della Fame, dans laquelle mourut de faim le comte Gobino.

En entrant par la porte du Lucques, nous avons remarqué les ruines des

bains de Néron, présentement occupées par des horticulteurs, et le canal

de Livourne commencé par cet empereur.

Au carnaval de Toscane, on attache des morceaux de papier sur le dos des

passants, on les accompagne en leur donnant un charivari, secouant

autour d'eux des paquets de paille allumée: une quantité de masques à

pieds, à cheval et en voitures parcourent la ville en tous sens: on nous

a même assurés que les femmes se masquaient et se plaisaient, sous des

déguisements, à intriguer les signori.

Les amateurs de musique font généralement plus d'usage des instruments à

corde que de ceux à vent: ils parcourent les rues et y répandent la

gaîté et l'harmonie. Revenant de voir la tour inclinée, nous entendîmes

de doux accents; nous approchâmes, croyant voir une fête de musique;

c'était une réunion d'industriels chantant en partie, tout en faisant

leur ouvrage, suivant leur pratique journalière.

La route de Pise à Florence est belle; les grains y sont très-bien

cultivés: nous côtoyons l'Arno et les Apennins jusqu'à Florence. À

Pistoie, les femmes portent des toques de velours: les deux sexes

labourent la terre, avec de moyennes pelles, dont les manches sont

très-longs; les contadines sont laborieuses; elles font des paquets de

bois et tressent la paille avec un talent particulier; l'habitude

qu'elles ont d'avoir toujours la tête nue, leur occasionne de fréquentes

ophtalmies et beaucoup de maladies d'yeux. Pistoie, petite ville de

Toscane, s'honore de l'invention du pistolet. La maison de Michel-Ange

Buonaroti est située rue des Gibelins.

La route continue d'être ravissante; on voit encore des liéges aux

formes pittoresques, aux branches pendantes comme des saules. Nous voici

au milieu des riantes collines et des frais bosquets de l'antique

Ausonie. La nuit nous surprend, seuls avec le voiturin, près des

montagnes, nous appréhendons les voleurs; enfin, vers onze heures du

soir, nous entrons à Florence; moyennant deux paoli de bonne main, les

douaniers nous laissent passer sans perquisition; on retient notre

passeport, dont on nous donne quittance; le portier de notre hôtel le

fait viser le lendemain aux consulats, suivant nos projets; tout cela à

l'ordinaire avec beaucoup d'argent, car les consuls s'engraissent d'une

rétribution sur le pauvre pélerin.

Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri · 第 15 / 26 题