_De Toulon, Nice, à Gènes._
Toulon est dominé par la montagne Faran, le fort Rouge,
Sainte-Catherine, et le fort la Marquise. C'est une assez jolie ville,
mais bâtie irrégulièrement; mille ruisseaux descendant des rochers et
des montagnes auxquels elle est adossée, circulent de toutes parts dans
les rues, et une multitude de fontaines les recueillent; son port est
magnifique, et prend tous les jours les plus grands développements.
Le Bagne compte parmi les forçats des colonels, des avocats, des
prêtres, des notaires, etc. Notre guide nous fit remarquer, au milieu de
ces groupes de pénitents, l'adroit escroc qui avait si bien dérobé les
bijoux de Mlle Mars; habile industriel et excellent ferblantier; il a su
se créer au bagne de petites richesses, des économies et un avenir dans
la société; ses peines allaient se terminer.
La nourriture des forçats consiste dans du pain sec, de l'eau et une
mauvaise soupe de fèves.
Nous avons monté l'_Hercule_, de cent trente canons, vaisseau du prince
de Joinville. Les caisses à eau sont en tôle, elles se rouillent, mais
l'eau reste bonne bien mieux que dans les tonnes en bois, que les vers
corrompent. Tout l'Arsenal est magnifique; on y voit une belle Scierie à
vapeur; dans le port, est une quantité de vaisseaux, de frégates, de
goëlettes. Cinq mille forçats et cinq mille ouvriers civils y sont
constamment occupés.
Toulon est une place de guerre de première ligne; quoique dominée par
des montagnes, la ville est protégée par des forts extérieurs. La vie y
est fort chère; ce printemps n'est pas le beau Ciel de Provence; nous
avions choisi cette époque pour voyager dans le Midi de la France, avec
une douce température; plus tard; nous eussions redouté un soleil
brûlant et les ardeurs de la canicule. Les petits pois étaient rares
lors de notre séjour, ils valaient trois francs la livre, les sardines,
cinq sous la livre, le vin, trente francs la barrique: tout se vend à la
livre, même le poisson.
Nous nous sommes trouvés dans un moment surtout où Toulon était
très-animé. Douze ou quinze cents hommes allaient réparer, en Afrique,
l'échec de nos armes, et remonter notre moralité belliqueuse. Nous avons
pris possession de Constantine, pour reconquérir notre ascendant sur les
Africains. La conquête de l'Algérie est un fruit précieux à la
civilisation: abattre le géant de la piraterie qui chargeait de fers et
de tortures tout ce qui n'était pas de son domaine, a été une oeuvre de
haute philantropie pour les nations européennes; mais, avec la prise de
Constantine, notre mission guerrière est accomplie; dans les sublimes
théories providentielles, notre rôle est d'être régénérateurs, et non
des Tamerlan et de Gengiscan: il faut alléger le joug des nations et ne
pas en apesantir le fardeau; l'Afrique devenue la proie du cimeterre
musulman, doit aujourd'hui être éclairée du flambeau si doux de la
civilisation. Matériellement, nous ne pouvons nous maintenir dans de
plus grandes extensions: nous développer au-delà, serait usurpation et
rapine. Il faut cesser présentement d'argumenter par le glaive; nous
devons planter l'arbre de vie sur ces plages africaines, construire sur
ces terres vierges d'une merveilleuse fécondité, appelées le jardin du
monde, le nouvel Éden, le grand édifice de la moralisation et du
progrès; nous devons briser les chaînes chez ces hordes de Cabyles qui
les attachent à la glèbe, pour insensiblement développer en eux le
rationalisme et le bonheur social. Nous devons réparer nos pertes de
l'Inde, des Antilles, du continent américain, etc.; transformer
fructueusement ces riches contrées en colonies françaises, où la
surabondance de notre population ira trouver sécurité et une existence
honorable, adoucissement aux concurrences sociales. Ainsi, dans la
conservation de l'Algérie, nous n'avons que le but philantropique de
propager le bienfait des lumières chez les Arabes, ensuite de nous
offrir une ressource assurée contre notre exubérance, pour faire
écoulement aux carrières humaines trop entassées.
Dépenser de l'argent pour la conservation de cette colonie est un
placement à intérêt; c'est une semence qui produira plus tard. Les
Anglais, pour garder leurs possessions de l'Inde, n'ont pas craint de
faire d'immenses déboursés dont aujourd'hui ils recueillent les fruits.
Limitons donc à Constantine le cours de nos succès; une mission plus
distinguée et non moins laborieuse nous attend: celle de convertir à la
vérité, à la liberté, aux moeurs, au progrès social des peuples abrutis
par le servage et l'ilotisme qu'aucun soleil intellectuel n'adoucit.
Un autre système pénitentiaire surgira de notre nouvelle colonisation.
Au lieu de faire ruisseler le sang sur des échafauds, souvent aux yeux
d'un peuple avide, semences vivifiantes du crime et du meurtre, surtout
pour délits politiques, dont la mort a été au pays une source
intarissable et irréparable de regrets amers, et d'encombrer les bagnes
de Toulon et d'autres endroits de scélérats qui se consomment
ordinairement dans la férocité et le brigandage: nos déserts algériens
apparaîtront d'autres Botanibey, séjour de repentir et d'expiation, où
des criminels se métamorphoseront en citoyens encore utiles à la patrie.
À Toulon, nous continuons de prendre le coupé de la diligence; nous
avons pour la première fois un compagnon de voyage, M. le Marquis de
C... C'est absolument le portrait et le symbole des idées rétrogrades
dans la vétusté et les couleurs caractéristiques: quoique la route, par
les montagnes pittoresques, souvent couvertes de neige, et par de
délicieux vallons où croissent si facilement le mûrier, le liège,
l'olivier et la vigne aurait pu nous occuper, M. de C. savait parfois
agréablement nous distraire; il était fixé en Suisse, mais comme les
hypothèques et les Invalides qui avaient pris inscription sur son corps,
la goutte et le rhumatisme altéraient, l'hiver, son caractère, et le
rendaient mari grondeur, épigrammatique; Mme la Marquise, pour avoir la
paix, l'expédiait en Provence dans la saison des frimas: il nous dit
qu'il venait de Montpellier; que son plaisir, dans son quartier d'hiver,
avait été de lancer des satyres contre les beautés du Pérou. À son âge
(on l'aurait cru octogénaire), malgré sa mise recherchée, sa tabatière à
la mode et le triple marteau de sa blanche chevelure, on ne vit plus que
de souvenirs et on ne papillonne pas.
Si, dans le printemps de la vie, l'amour et les illusions lui dérobaient
les revers de la médaille des déités chéries, des femmes que les
fashionables trouvent délicieuses, présentement, qu'il n'était plus que
glace, gravelle, pituite, caducité, le jugement exerçait sans prévention
dans toute sa perfection son omnipotence. Il faisait une guerre à mort
aux Dames de Montpellier: un petit nombre, suivant lui, étaient exemptes
de contrôles, et avaient une auréole complette d'agréments. Mais il
détaillait minutieusement et avec trop de sciences les imperfections de
celles qu'il voulait atteindre; rarement elles étaient pleines de
grâces; il les trouvait presque toutes affublées de défauts saillants:
on aurait dit qu'il les jugeait démodées et indignes de former la cour
princière de Vénus et des divinités de l'Olympe. Ce controversiste
suranné n'avait pas manqué un des bals, pour mieux apprécier la
brillante galerie des toilettes.
Quelquefois, M. le Marquis se croyait encore au temps d'Henri IV et des
chevaliers sans peur et à double lance; il jurait après le postillon,
voulant impérativement faire marcher le siècle à coups de cravache; mais
le postillon se mettait en état de légitime défense, ripostait à M. le
Marquis que la France progressait sous un gouvernement constitutionnel;
que les hommes étaient égaux suivant la loi, sans mettre obstacle aux
différences d'âges, de talents et de fortune.
Après nous avoir fait passer de bons moments, M. de C..., qui
n'approuvait pas la théorie gouvernementale de Gravina, ainsi conçue: La
réunion des volontés particulières constitue une société politique, et
l'axiôme: la voix du peuple est la voix de Dieu, _vox populi, vox Dei_,
M. de C... donc nous quitta pour visiter son fils adoptif.
Dans un lointain, nous apercevons des groupes et des lignes noires; nous
ne pouvons d'abord savoir ce que c'est, si ce sont des corneilles, une
promenade lugubre ou des fantômes que le _Furioso_ de l'Arioste fait
manoeuvrer pour défendre le rivage de son Italie; nous nous approchâmes
afin de débrouiller cet apparent chaos magique: c'étaient au moins
soixante femmes vêtues de noir et de crêpes funèbres, occupées à
nettoyer d'herbes un champ de froment d'une très-petite étendue.
Nous passons quelques heures au Luc, puis nous franchissons sur un pont
une petite rivière; ensuite la montagne Esterelle, d'une lieue de
hauteur, au milieu des précipices; de là nous découvrons l'île
Sainte-Marguerite, fameuse par le Masque de fer. Tout le monde ignore
l'histoire de cet inconnu, qui sera toujours un problème, puisqu'il est
facile de démontrer que ce n'était ni le duc de Beaufort, ni le comte de
Vermandois. Mais, par cette notoriété de faits patents, où des lettres
de cachet sans autre forme de procès vous enlevaient tacitement à la
société pour vous livrer aux tortures et aux sousterrains, pouvons-nous
ne pas avouer que de telles choses n'appartiennent pas au gouvernement
représentatif appelé gouvernement par excellence selon Cicéron.
L'air est présentement embaumé par le parfum d'orangers en pleine terre,
la nature déploie avec profusion ses richesses et ses magnificences;
c'est ici le port de Canne, où débarqua Napoléon en sortant de l'île
d'Elbe. Le bel édifice que l'on remarque dans le voisinage, est une
manufacture de savon: un disgracié petit bossu, célibataire, opiniâtré à
ne pas porter les chaînes d'or et de soie de l'hyménée, parce qu'il ne
voulait pas qu'un coeur se dévouât à lui pour son argent, habite ces
lieux. L'illustre M. Willaume, fabricant de mariages, tenterait en vain
de s'intéresser à son sort pour changer sa destinée.
En face de cette usine est un petit ermitage. Des orangers de la plus
grande beauté se multiplient, et présentent à nos yeux la plus
intéressante végétation; les myrtes, les chèvrefeuilles abondent encore
ici.
Fréjus est assez fortifié, on l'aperçoit devant Antibes: c'est là que
débarqua, au sortir de l'Égypte, cette grande renommée militaire qui a
pendant un moment imposé le joug français aux peuples de l'Europe.
Les approches de Nice sont un charmant jardin: nous voici à la
frontière; notre coeur se serre en quittant la France et nos affections;
la moitié du pont du Var est passée, nous sommes en Piémont.
Immédiatement, gendarmes et douaniers étrangers visitent et notre
passeport et nos malles; l'inspection est sévère sur notre petite
bibliothèque, qui n'offrait aucun appât à leur voracité, ni aucune
sollicitude à leur gouvernement absolu.
Nous entrons à Nice par la Piazza di Vittoria, assise sur un
amphithéâtre de rochers qui s'avancent un peu dans la mer; Nice est
entourée de montagnes et de collines qui rendent sa situation
délicieuse; l'hiver y est un printemps continuel; aussi est-ce là que,
de tous pays, on vient passer la saison rigoureuse; c'est une espèce de
serre chaude pour les santés délicates. Quantité d'étrangers contribuent
à augmenter l'agrément de la ville. L'été, les chaleurs excessives sont
tempérées par une brise de mer.
Nous allons nous promener sur cette jolie terrasse, le long de la côte,
d'où l'on découvre les montagnes de la Corse: le port a seulement
dix-sept pieds de profondeur; il y a peu de navires: quelques bateaux à
vapeur; mais tout près, se trouve Villafranca, importante par son port,
où stationnent les galères du Roi. Les églises en général sont assez
belles: nous avons eu la singulière surprise de trouver une dévotion du
troisième ciel dans les militaires de la garnison. En entrant dans la
Cathédrale, nous avons rencontré un régiment entier de moustaches
envahissant les tribunaux de la pénitence; c'était un assaut de piété;
nous étions, à la vérité, dans le carême; ils pouvaient avoir à expier
les fautes du carnaval, qui est brillant à Nice. Au reste, leur ferveur
était si grande que, tous les soirs, ils faisaient la procession; on
aurait cru voir les soldats de l'ancienne Légion Thébaine.
Les maisons de campagne sont charmantes, couvertes d'oliviers, de
mûriers, d'arbres fruitiers de toutes les espèces et surtout de
citronniers, de limonniers, de cédrats et d'orangers; çà et là, sont des
jardins et des bosquets habités par des Français, des Anglais et des
Allemands. Le Grand Duc Michel de Russie hivernait encore à Nice quand
nous y étions. On voit aussi de jolies femmes se promener le long du
Paglion, les unes à pied et les autres à ânes, à l'anglaise; les maisons
sont fort élégantes, et toutes peintes en vert, jaune, bleu, etc.
Le Théâtre est assez beau ainsi que les Bains. La vie est chère. On y
trouve de bons restaurants et de bons hôtels.
La pensée n'a point un libre cours à Nice; elle est limitée dans un
cercle étroit de connaissances; l'Archevêque est chargé de la police de
la librairie, et d'exercer une espèce d'inquisition sur tout ce qui
tient au domaine intellectuel: l'ignorance étant une des causes
d'immoralité, les moeurs sont peu réglées, et la religion n'est pas
pratiquée avec sincérité; on s'en sert comme d'un auxiliaire pour
arriver à l'accomplissement de ses désirs.
Le Consul de France s'est intéressé à notre position; il a eu la
complaisance de se charger de toutes les démarches pour le visa de notre
passeport.
Nous partons de Nice pour Gênes, par le courrier, et nous traversons
Menton; la route très-variée et montueuse de la Corniche, qu'on appelle
aussi la rivière de Ponen, est féconde en grandes émotions. Nous voici
sur la principauté de Monaco: cette cité se compose de deux ou trois
rues sur des roches à pic; mille misérables y meurent de faim: un
château délabré en est l'ornement. Un bataillon de troupe, compose
l'armée de cette puissance. On y voit sur quelques arpents de terre, de
beaux orangers, des oliviers, des mûriers épars en petit nombre jusque
sur les roches. La misère y est extrême. Le Prince est un piccolo
potentat qui exprime tous les sucs métalliques de ses sujets; il a
pourtant cinq millions de revenus! Ses douaniers et ses carabiniers ne
jouissent du bienfait d'aucune solde: ainsi que les oiseaux de proie,
ils vivent de rapine, et regardent les voyageurs comme leur butin; ils
les étrillent et les rançonnent le plus qu'ils peuvent. Son premier
magistrat jouit seulement du petit traitement de 600 francs. Nos
compagnons de voyage étaient un sénateur de Nice et un négociant de
Gênes. Le sénateur nous dit que les Italiens ayant la monomanie du
poignard, les gouvernements, afin d'empêcher les assassinats, avaient
fait des lois très-sévères et punissaient des galères ceux qu'on
trouvait avoir des armes secrètes comme pistolets de poche, cannes à
épées, etc. Ce grave aréopagiste, malgré l'austérité de moeurs qu'impose
la toge, ne paraissait point insensible, ainsi que le génois, à la
courtoisie, et si on eût donné pied, ils auraient volontiers cultivé le
Sigisbéat en vogue à Gênes. Si les voitures publiques ont quelques
désagréments qui, quand on veut se tenir, n'ont jamais aucun fâcheux
résultat, elles ont l'avantage d'apprendre à connaître le pays. Dans sa
voiture, que voit-on? qu'entend-on? On voyage comme si on ne voyageait
pas. On revient chez soi après bien des fatigues, aussi vide et aussi
dénué de connaissances qu'en quittant ses foyers. La route devient des
plus montueuses et des plus effrayantes; dans beaucoup d'endroits, une
voiture peut seule passer; des précipices et la mer sont à deux cents
pieds; la roue de la voiture, assez fragile, n'en étant éloignée que de
quelques pouces, n'a point la garantie des parapets, la route est
onduleuse et suit les inégalités de la mer: ce sont des montées et des
descentes continuelles; sur votre tête, des roches affreuses qui vous
menacent et que les grandes pluies détachent souvent. Dans les orages et
dans le bas des montagnes, s'improvisent d'horribles torrents et de
petites rivières que la prudence ne permet pas toujours de passer; il
faut alors attendre l'écoulement de ces eaux, qui ne tardent pas
beaucoup à se retirer. Les propriétés sont aussi chères qu'en France.
Pour six francs par jour, on peut nourrir deux chevaux.
L'épine-vinette et le sorbier lancent leurs grappes de corail. Les plus
faibles étendues de terrains inclinés sur l'escarpement des montagnes,
sont aussi bien cultivées qu'un jardin; dans tous les bouleversements de
la nature, au milieu de ces rochers détachés des montagnes et retenus
par des arbres élevés dans leurs intervalles, on voit des signes de la
patiente et réparatrice industrie de l'homme.
Dans ces passages étroits, on rencontre de jeunes voyageurs ayant une
blouse en toile grise, de gros souliers, un havre-sac renfermant un
bagage où ils ont rarement recours, si on en juge par leur extérieur.
Nous changeons de chevaux, après avoir fait une lieue; le postillon
s'arrête, dit au courrier qu'il venait de laisser tomber son manteau sur
la route, il nous fait attendre plus d'une heure; il avait été le
chercher chez lui. En France, tolère-t-on de pareils délais; les
entreprises générales des postes souffriraient-elles de pareilles
infractions. Un conducteur de chevaux ne serait-il pas immédiatement
expulsé. Nous devons cependant le dire, à la louange des Italiens, nulle
part nous n'avons trouvé de postillons et voiturins pris de vin; ils ne
s'enivrent point de _rosette_, comme à Marmande; presque toujours un
postillon français rit, se dépite, chante ou jure tout le temps qu'il
est en route; si une montagne ou quelques mauvais chemins l'oblige
d'aller doucement, il fait claquer son fouet par dessus sa tête, pendant
un quart d'heure, sans rime ni raison; tout ce bruit, ce mouvement,
viennent de cette aversion pour le repos.
Un postillon italien, au contraire, mène quatre chevaux avec toute la
tranquillité possible; il ne chante, ni ne rit, ni ne s'impatiente; il
fume seulement, et, quand il approche d'un défilé, il sonne de la
trompette, pour empêcher les voitures d'entrer par l'autre bout, avant
qu'il ait passé. Si vous lui dites d'aller un peu plus vite, il se
retourne, vous regarde en face, ôte sa pipe de sa bouche, et continue à
suivre exactement le même pas.
Au milieu de la nuit, je ne dormais pas, occupé, dans un passage si
difficile, à veiller aux jours précieux qui m'étaient confiés, lorsque
les roues, à quelques pouces des abîmes, trouvent de grosses pierres
pour obstacles; nous allions verser, et descendre dans la mer, à
quelques centaines de pieds. Je réveille les voyageurs, nous mettons à
la hâte pied à terre, et nous laissons la voiture, avec notre Phaëton,
vide de nos personnes, franchir ces périls. En attendant, quoique sur le
minuit, guidé par notre sénateur et le génois, nous cherchons à visiter
un Moulin à eau; les meuniers se livraient à quelques réparations; ils
sont effrayés d'entendre des visiteurs nocturnes, ils croient aux
farfadets et aux brigands; nous revenons à la charge, nous les lassons,
ils nous ouvrent; ils aiguisaient des meules à la lueur lugubre d'une
torche. Ayant eu un moment de conversation, nous remontâmes dans la
voiture, qui avait déjà franchi la descente dangereuse.
À Final, nous sommes satisfaits de l'hôtel; tout y est meublé à
l'antique; ce serait une bonne fortune pour les amateurs, puisque le
rococo reparaît triomphant sur cette scène du monde. Nous fûmes fort
bien traités, on nous fit manger d'excellents choux rouges et des fruits
délicieux du Pomi Carli, fondant comme la beurrée d'Arembert. Le
domestique de table ne trouvant pas notre appétit proportionné à la
bonté de la cuisine, croyait, par scrupule de conscience, devoir nous
exciter à faire honneur au dîner; il nous disait avec candeur: Mangez
autant que vous pourrez, que vous mangiez beaucoup ou peu, les prix de
table d'hôte sont ici fixés.
Nous n'avons point encore vu d'aussi belles églises qu'à Final; avant
d'y arriver, nous avons eu à franchir la haute montagne de la Scatera;
les voitures montent au moins douze cents pieds pour les descendre
ensuite; des hommes sont postés de distance en distance, afin de
prévenir les conducteurs de s'arrêter dans quelques endroits plus
spacieux; car deux voitures ne peuvent passer de front; on descend par
dix spirales parfaitement ménagées; mais on est bien dédommagé des
périls et des craintes par la vue magnifique dont on jouit sur ces
hauteurs, qui forment une barrière hardie et soudaine; ce sont de
véritables limites naturelles.
L'aspect de ces montagnes est superbe, et produit dans l'esprit des
sensations fort agréables, surtout lorsque la première fois Gênes et la
Méditerranée s'offrent aux regards. En descendant une de ces collines
couvertes de myrtes, d'oliviers, de grenadiers qui contrastent avec la
stérilité du sommet des rochers, on oublie tout ce qu'on a enduré de
pénible. Nous continuons la route; c'est un beau bois d'oliviers que
nous traversons; plus loin, un jardin anglais composé de palmiers,
d'orangers, de citronniers et de mûriers; puis nous franchissons deux
montagnes, creusées en forme de voûtes; il est impossible de voir des
sites plus riants; la nature était parée comme un printemps, la mer
majestueuse s'élevait par fois jusqu'aux nues, venait mugir et expirer
contre les rochers escarpés; des vaisseaux, des embarcations, des
bateaux à vapeur sillonnant les ondes, tout cela est une variété
curieuse. Nous commençons à voir des buffles imposants dans leurs
allures.
Nous arrivons à Savone, où le Saint-Père Pie VI, sous l'empire, a été
détenu au Palais de l'Archevêché. Les femmes, déjà comme à Gênes, ont le
voile ou le schal sur la tête. Les ordres religieux continuent de se
multiplier. Napoléon, dans le court trajet de sa gloire, a rempli tous
ces états de travaux immenses; c'est lui qui a ordonné la route de la
Corniche, si hérissée de difficultés: il s'est fâché contre l'ingénieur
en chef d'avoir organisé cette route sur les points saillants des
montagnes, tandis qu'elle pouvait être pratiquée au bas des rochers. On
a regardé cet ingénieur comme vendu aux Génois, qui voulaient par suite
conserver leurs remparts en cas d'invasion et d'hostilités.