_De Cette, Montpellier, Nismes, Avignon, Aix, Marseille à Toulon_.
Nous arrivons ensuite à Cette, joli port de mer très-commerçant, couvert
de navires, et dont les environs sont embellis par de charmantes villas
ou baraquettes. Sa population est de 7000 âmes. Sitôt qu'un habitant de
Cette a fait sa fortune, il se fixe à Montpellier. À Cette, une bonne
barrique de vin vaut cent francs, l'eau douce y manque; il fallait la
faire venir de Montpellier mais, depuis quelques années, on convertit
l'eau de mer en eau potable, par la distillation; puis on a creusé des
puits à quelque distance. Notre table d'hôte fut mise en gaîté par un
habitant de Castelnaudari, âgé de cinquante ans: il connaissait
particulièrement M. Martin, capitaine de notre bateau de poste: Depuis
qu'il n'était plus en nourrice, il quittait pour la première fois son
hameau et son jardin: quarante lieues de chemin devenaient pour lui un
voyage de long cours; il menait une vie réglée et douce; et, comme le
magistère Mathieu, il était la plus forte tête du lieu: une feuille de
rose pliée sur son fauteuil l'aurait contrarié. Ainsi étaient les
habitants de Sibaris; il faisait ponctuellement sur sa couchette le tour
du cadran, mollement préparé au sommeil, et couronné glorieusement, à
l'instar du _roi d'Yvetot_,
....... Par Jeanneton,
D'un joli bonnet de coton,
Dit-on.
Il nous excitait beaucoup à rire: il était tout ébouriffé, tout
haletant, tout hors de lui-même, quand il venait à nous parler de ses
fatigues depuis qu'il avait quitté sa demeure. Renonçant pour toujours
aux excursions et à la gloire de passer pour infatigable voyageur, il
préférait mille fois, à l'exemple de Cornaro, vivre avec une once de
pain et un jaune d'oeuf, pour devenir un modèle de longévité.
Au reste, dit-il, au milieu de nos éclats d'hilarité, et prenant sa
montre, son seul régulateur, voici huit heures; je suis déjà en retard
pour aller goûter les douceurs du sommeil; il nous souhaita le bon soir,
et se retira précipitamment, ne voulant pas sacrifier un instant de
repos. Nous saluons Frontignan et nous rendons hommage à Bacchus, en
buvant pour un franc une excellente bouteille de vin de muscat; ce
nectar encore sur les lèvres, nous arrivons enfin à Montpellier:
immédiatement nous parcourons la belle promenade du Pérou, dont la vue
s'étend sur la mer, le Canigou et le mont Ventoux, ayant auprès un
château d'eau qui fournit tout Montpellier, dans le voisinage duquel
commence le pont ou superbe aqueduc formé de deux rangs d'arcades. La
porte du Pérou est magnifique, le jardin botanique rivalise un peu avec
celui de Paris. La cathédrale est ordinaire. Dans le choeur, il y a un
assez bon tableau qui représente Simon le magicien tombant des airs, à
la prière de Saint Pierre. L'École de médecine, le Musée de peinture, la
Bibliothèque augmentée du magnifique legs de M. Fabre, et la promenade
esplanade sont très-importants. En général, c'est une belle ville, qui
possède d'immenses fortunes; le climat y est doux et l'air très-sain; là
gît plutôt le riche que le brillant, des choses de prix que du clinquant
et des colifichets; c'est une ville de propriétaires.
Il y a peu de pauvres et pas de commerce.
Nous visitons ensuite Nîmes, qui possède un ancien débris de la grandeur
romaine, une arène de la plus imposante magnificence; elle pouvait
contenir 17,000 spectateurs. Le temple de Diane ou la Maison Carrée, qui
a servi de modèle pour la construction de la bourse de Paris. Dans le
Jardin Public tracé en amphithéâtre aux pieds de la Tour Magne, est un
second temple de Diane, bâti depuis 2,500 ans, en pierres très-grosses
du pays, sans chaux ni ciment; les oracles y rendaient leurs augures en
trompant la crédulité par des souterrains et des conduits cachés, encore
très-visibles. Quelle honteuse profession que de faire le métier, la
jonglerie et le trafic d'abuser à son profit de l'ignorance des peuples!
Présentement, les mystères d'Isis, les prestiges fantasmagoriques, sont
dévoilés. À côté est une galerie où l'on égorgeait les victimes, puis un
jet d'eau pour laver le sang. Le temple de Diane est soutenu par des
colonnes en pierres du pays d'un seul morceau; auprès sont les Bains
romains, objet d'un prix infini, aussi curieux dans leur genre que les
chefs-d'oeuvre de Saint-Cloud. La mer, qui était à trois lieues de
distance, est actuellement retirée à quelques milles d'Aigues-Mortes, où
Saint Louis s'embarqua pour la Terre-Sainte, et à six lieues de
Montpellier. Le moite élément quitte donc peu à peu un continent, et
s'empare progressivement d'un autre; car aux inondations générales qui
ont dû envahir le globe, et qui laissent tant de vestiges de leur
existence, il est certain que les eaux dégradent et détériorent sans
cesse les montagnes; que ces débris minéralogiques et végétaux, se
déposant dans le bassin des mers, forment des continents, en exhaussent
le fond, et obligent l'eau à se refouler sur d'autres plages, par
conséquent, à faire des envahissements: aussi le fond des mers
redevient, par suite, montagnes et terre habitable, montagnes que les
volcans et les eaux, par des dégradations, peuvent élever à la hauteur
des Andes et des Cordilières. La tour Magne, qui s'élève en forme de
pyramide, servit jadis de phare aux navires; présentement, on y voit un
télégraphe. C'est proche le coteau voisin du temple de Diane que
jaillissent les sources d'eau qui alimentent les fontaines de la ville
et le joli canal qui fait le tour du jardin. Les promenades sont
charmantes, les églises n'ont rien de remarquable. Tout le monde admire
la modération du jeune maire, qui, par sa conciliation et la sagesse de
ses lumières, a su réunir les partis dissidents, et empêcher des flots
de sang de couler.
Nous voici à Avignon; si calme, et dont l'existence a été si orageuse.
La ville est belle et en général bien bâtie; son principal commerce est
le produit des vers à soie, qu'on y élève avec succès. Napoléon a
répandu partout les trésors de son génie, il est peu d'endroits qui ne
se ressentent de ses munificences; c'est encore lui qui a fait
construire le fameux pont en bois d'Avignon, mais, qui aujourd'hui a peu
de solidité: les voituriers sont obligés d'user de beaucoup de
précautions. Nous avons été parfaitement accueillis par les Invalides,
en visitant leur établissement. Ces vieux défenseurs de la patrie,
couverts de lauriers, n'ont rien conservé de la sévérité qu'impose
l'habitude de la victoire; ils sont pleins de modestie, de courtoisie,
et se plaisent à associer les vertus civiles aux vertus guerrières; la
ville et la Cathédrale renferment beaucoup d'antiquités; la Cathédrale a
le tombeau de Jean XXII; le Palais où résidèrent une longue suite de
Papes ressemble à une forteresse, vaste bâtiment irrégulier flanqué de
hauts donjons: nous y avons joui d'un magnifique panorama. Les rues sont
sinueuses, étroites et pavées de silex aigu. Nous examinâmes avec
curiosité le beau système militaire des remparts. La nouvelle salle de
spectacle et l'aspect du jardin des plantes sont fort beaux. La fontaine
de Vaucluse, à peu de distance de la route, immortalisée par Pétrarque,
est située dans une gorge profonde, surmontée d'énormes rochers d'une
couleur argileuse; ces eaux limpides mugissent et roulent avec beaucoup
de vitesse dans un petit bassin dont la surface est unie, et semble un
lac que nul souffle n'effleure, empruntant au ciel les plus belles
couleurs, le vert pâle et l'azur.
Nous sommes à Aix; aux fontaines d'eau chaude, très-remarquables, ainsi
que les bains à vapeur de Sextius, si propices intérieurement et
extérieurement aux affections cutanées et rhumatismales. L'humanité
consacre un de ces bassins aux misères et aux infirmités: là les
disgraciés et les malades se livrent à de sanitaires immersions. Les
bains de Marius, anciens vestiges romains, sont très-curieux. L'eau
traverserait-elle des charbons de terre enflammés par du soufre et du
bitume, traces volcaniques non encore épuisées?
La façade de la Cathédrale est fort belle. On voit dans cette église le
tombeau de saint Mitre: le baptistère est formé par huit gracieuses
colonnes antiques de marbre et de granit, qui ont appartenu à un temple
d'Apollon bâti sur le même emplacement. La place des palais de justice a
une belle fontaine ornée d'un obélisque surmonté par un aigle. La tour
de l'horloge a des ressorts qui mettent en mouvement différentes
figures, chaque fois que le marteau fait retentir le timbre. Les rues
sont bien percées en général, ainsi que le quartier d'Orbitelle; le
cours est décoré de trois fontaines, celle du milieu donne de l'eau
chaude, et, à l'extrémité de la promenade, est la statue du roi René, si
cher aux Provenceaux. Les contadines ont sur leurs coiffes de larges
chapeaux de feutre, qui les préservent de l'action des vents. Le pain
est le meilleur que nous ayons mangé, ayant été fabriqué avec de l'eau
thermale. Une partie des rues macadamisées, ne sont pas cahoteuses. La
route d'Aix, quoique mal entretenue, est très-pittoresque. Le voisinage
de Marseille réduit beaucoup son commerce. On traverse des montagnes au
milieu de cascades, de jets d'eau formés par la nature, et de belles
maisons de campagne. Quelques filles d'Arles, sur la route, attendent
les voitures, comme Ruth allait à la conquête du coeur de Booz; elles
sont belles et ont des cotillons simples et courts pour laisser admirer
la beauté de leurs pieds; un bonnet de mousseline caché à demi sous un
bandeau de velours, encadre leur front, et laisse sortir de jolies
boucles de cheveux; leur corsage est d'un beau velours; leur carnation,
d'un blanc mat légèrement rosé: leur taille est svelte, et les contours
de leur visage sont d'un gracieux infini: on dirait que la race
sarrasine s'est mêlée à la race des francs dans les temps antiques.
Arles, située dans une immense plaine, entre le Cran et la Carmargue,
était l'ancienne capitale de Constantin: il ne reste plus de sa
splendeur passée qu'un vaste colysée et les ruines de son théâtre. On
traverse des bois d'oliviers et de mûriers; les montagnes continuent
d'offrir en abondance des pierres calcaires.
Avant d'entrer à Marseille, on aperçoit le château du conventionnel
Barras, qui domine une immense quantité de Bastides ou maisons de
campagne, séjour les dimanches de récréation et de repos pour les
habitants de Marseille.
On parle dans ces lieux l'idiôme provençal; si on demande la Cathédrale,
à Avignon, il faut dire la métropole; à Aix, la commune, et non la
mairie. Les douanes, aux portes de Marseille, nous font éprouver de
minutieuses et inutiles difficultés; nous perdons au moins une
demi-heure; la modeste carriole, le simple cavalier, ainsi que les
valises, sont exactement visités. Déjà, nous apercevons le Lazaret de
Marseille, autrefois puissante barrière contre les invasions des
épidémies, mais, qu'aujourd'hui révoque en doute la science si
conjecturale de la médecine, qui donne la santé, tout en consommant trop
souvent des victimes. Cette ville est encaissée entre des montagnes qui
communiquent à la Méditerranée par un port que défendent deux forts et
qui contient environ 1,200 navires. La promenade des quais est des plus
curieuses; on y voit une immense variété de nations, de costumes, de
manières: ce sont des Génois, des Indiens, des Anglais, des Turcs, des
Cabyles, des Grecs, des Américains, des flots de population, qui se
promènent avec la plus grande décence, malgré la diversité des moeurs.
Tant il est vrai que plus les hommes se communiquent et ont des moyens
de relation, plus ils sont civilisés, et moins il y a besoin de
gendarmes. La religion a peu de pompe à Marseille; nulle part les
églises n'ont moins d'importance et d'ornements: c'est une ville toute
d'argent et de plaisir; le commerce l'occupe entièrement, puis le luxe
et la gastronomie. Il y a cessation complette de travail le dimanche, au
point qu'un étranger pressé ne pourrait pas faire viser son passeport et
repartir. La basse classe aime le luxe et l'extérieur; ils ont des
appartements superbes; le beau sexe est affublé de chaînes et de montres
d'or; il est vrai qu'un manouvrier peut gagner dix francs par jour. La
vieille ville a des rues inégales et étroites; la nouvelle, des rues et
des maisons fort belles.
Comme dans le Midi, les maisons sont couvertes en tuiles d'une grande
solidité contre les tempêtes, et n'ont pas besoin de réparations; la
tuile est mastiquée avec la chaux. Ce que nous avons eu peine à trouver,
c'est la Cathédrale, située près de la mer, dans le plus vilain
quartier, celui de Messaline; c'était un dimanche, très-peu de personnes
assistaient à l'office, et l'église est bien dénuée d'ornements.
L'Entrepôt est d'une grande magnificence, les rues sont larges, alignées
et garnies de trottoirs; surtout celle de la Cannebière, bordée de
belles maisons et de riches magasins, ainsi que celles de Montgrand, de
Rome, d'Aix; le cours, la promenade autour du port, l'un des plus beaux
du Royaume, et la vue du Château d'If, ancienne prison d'état, forment
un ensemble aussi agréable qu'imposant; partout des fontaines ornées de
jets d'eau. Dans aucun lieu l'immoralité ne se couvre de moins de voiles
pour multiplier les jouissances; aussi disent-ils, la ville est
très-charmante. L'air y était froid; nous avions senti à Toulouse et à
Marmande une douce haleine du printemps; mais le mistral ou vent du nord
durait depuis quatre jours, et multipliait les grippes; ce n'est pas
dans l'atmosphère qu'est le principe épidémique de la maladie; ce qui la
détermine, ce sont les inclémences et les variations de l'air; ainsi
l'air glacial du printemps, sans être une cause morbide et efficiente, a
provoqué ces grippes ou phlegmasies des membranes muqueuses et
pulmonaires, qu'une température plus douce aurait évitées.
On voit à Marseille les vaches et les chèvres boire aux fontaines
publiques. Les quais, comme à Toulouse, sont pavés de briques placées
debout pour éviter la dégradation: dès notre arrivée à Marseille, nous
fûmes voir M. Gouin, négociant qui, sur l'affectueuse recommandation de
M. son père, un des premiers banquiers de Nantes, nous fit un accueil de
dévouement; il nous procura sans peine une lettre de crédit sur les
maisons de banque les plus considérables de l'Italie, entr'autres chez
le millionnaire duc de Torlonia de Rome. Jusqu'à notre départ, il n'a
cessé de nous prodiguer des marques de cordialité; en cas de difficulté,
dans les pays étrangers que nous allions parcourir, il nous a invités
avec beaucoup de bienveillance, à nous adresser à lui.
C'est à Marseille que nous avons eu à nous occuper de nouveau de la
grande affaire de nos passeports. À Nantes, on avait exigé que je prisse
un passeport, un autre pour ma femme; on en aurait exigé pour chacun de
nos enfants et de nos domestiques, si nous eussions formé un cortège. On
nous donnait ces passeports séparés dont le coût est de dix francs
chaque, pour nous procurer une plus grande sécurité en Italie. À
Marseille, on a été étonné de cette mesure divisionnaire et
dispendieuse; divisionnaire, en ce qu'on sépare deux personnes que la
loi a rendues inséparables jusqu'à la mort; dispendieuse, en ce qu'un
passeport coûte au moins deux cents francs de droits dans toute
l'Italie, et qu'il n'est pas nécessaire de dissiper l'argent français,
ayant déjà un assez gros budget à combler; eh bien! nous nous étions
donc munis de nos deux passeports consciencieusement et religieusement,
lorsqu'à la Préfecture de Marseille, on n'a pas jugé nécessaire de
grossir le fisc étranger: M. le Préfet a eu l'extrême bonté de retenir
le passeport de Mme Mercier, et de la mettre sur le mien. Ainsi
journellement se délivrent les passeports à Marseille. Quotidiennement
les Anglais, nos devanciers dans le régime constitutionnel, voyagent
avec leur nombreuse famille, un pompeux domestique et un seul passeport;
cette jurisprudence est tellement admise en Italie, que comme Mme
Mercier, par cet incident, n'était pas portée au lieu ordinaire des
passeports, mais bien dans un autre endroit qui demandait plus de
recherches, on ignorait d'abord avec qui je voyageais. Pourquoi une
semblable construction de passeport; ils croyaient que cela provenait de
ce que notre pays, refoulé dans les départements de l'Ouest, était
arriéré et avait peu de relations avec l'Étranger. Quoi!
Les Armoricains malheureux,
Séparés du reste du monde,
Ne connaîtront donc que l'onde,
Ne seront connus que des Cieux!
On trouvait extraordinaire et tout-à-fait métallique, d'avoir deux
passeports pour une simple conjugalité.
N'ayant point fait viser nos passeports à Paris, ce qui est fort inutile
quand on va à Marseille, nous nous bornâmes, pour simplifier
l'opération, à le faire viser au vieux Consul Sarde, pour aller à Gênes,
afin, à Gênes, de le faire régulariser au Consul de Toscane; à Florence,
au Consul Pontifical; à Rome, au Consul Napolitain, etc., et non à tous
les Consuls à la fois, ce qui aurait exigé dans chaque ville, la
répétition de formalités dispendieuses à tous les consulats.
La gendarmerie, dans la route, ne nous a demandé notre passeport qu'à
Bourbon-Vendée et à Marseille.
Deux moyens se présentaient d'aborder l'Italie: celui de prendre le
littoral de la mer par le Luc et Antibes, contrées si riches en beautés
de la nature, ou de monter un bateau à vapeur, et de voguer pour la
première fois sur les côtes. Comme nous voyagions dans le but d'admirer
les merveilles du pays, la navigation sur la mer ne remplissait pas nos
projets: aussi, malgré la recommandation que M. De La Borde avait eu
l'honnêteté de nous donner auprès de M. Bazin, son beau-frère,
propriétaire des, bateaux à vapeur de Marseille pour l'Italie, nous nous
déterminons à prendre la grande route de Toulon.
La voie publique n'est pas soignée, elle est même fort cahoteuse à
travers de hautes montagnes couvertes d'oliviers. Autrefois, le brigand
attendait le voyageur, mais la sollicitude du gouvernement a installé
des corps-de-garde de gendarmerie: des mannequins mécaniques mus par un
voleur expérimenté, ne viennent plus inspirer la terreur.