CHAPITRE III.

_Du Canal du Languedoc à Cette._

Nous voilà transportés sur le joli Pénif, qui peut contenir deux cents

voyageurs. La cloche sonne, c'est le signal du départ; quatre chevaux

remorquent avec une longue corde notre légère embarcation; elle est

lancée au train de poste: quelquefois conducteur suit les chevaux en

courant, pour les exciter à la vélocité et les anime de ses

crépitations; souvent, les voyant presque au galop, il monte sur l'un

d'eux avec beaucoup de légèreté, sans les arrêter, et fait claquer son

fouet. Un pont se présente. Le canal qui, pour l'ordinaire, a sept pieds

d'eau, est si bien combiné, que près de l'entrée du pont, est un passage

pratiqué à dessein; le conducteur descend de cheval, puis il détache la

corde, les chevaux en traînent encore un long bout; l'autre portion est

saisie par le postillon, qui pénètre dans le petit passage, près de

l'arche; il ramène ensuite ses cordes aux chevaux, en les provoquant de

nouveau à la course; pendant ce temps, une agréable musique provenant

d'un buffet d'orgue, augmente encore la magie de ces lieux, Tantôt le

canal parcourt des descentes, rapides, tantôt il s'élance sur des

coteaux. Soixante-deux écluses, soixante-douze ponts, cinquante-cinq

aqueducs qui servent de passage à autant de rivières, de Toulouse à

Béziers, aplanissent les difficultés; mais que de merveilles au passage

de ces écluses! La corde de hallage se détache un des nautoniers prend

un bout de corde amarré à l'embarcation; il se précipite sur le rivage,

nous sommes à quinze pieds au-dessous du niveau de l'eau, de l'autre

côté de l'écluse; nous entrons dans l'écluse, la porte se ferme derrière

nous; celle de devant ne s'ouvre pas encore, où nous serions engloutis

dans les eaux; mais des crics jouent et pratiquent dans le bas de la

porte de l'écluse des ouvertures pour faire entrer l'eau graduellement;

le soleil, dans le milieu du jour, dardant ses rayons sur ces monceaux

d'écume, de jolies nuances roses, bleues, lilas, d'or, dès le premier

moment, saisissent d'effroi et d'admiration: on craint sans raison

d'être submergé; notre nacelle ne s'élevait point ainsi subitement à la

hauteur de quinze pieds; alors, par le moyen de deux chèvres, les portes

supérieures s'ouvrent; le voyageur, que la peur ou le désir de fouler

l'herbe, avait fait quitter le bateau, au moment du passage, y remonte;

les cordes se rattachent aux chevaux, qui se reposent où qui ont été

rechangés; ils reprennent le train de poste. Tous les bords sont ornés

de jolies plantations: le littoral droit a un espace consacré à la

course des chevaux; les ouvertures à l'écluse ont le nom d'emperements.

Le passage d'une écluse est de dix à quinze minutes: dans l'écluse,

cette chute d'eau de quinze pieds offre l'aspect d'une cataracte. Quand

l'emperement est couvert d'eau, il n'y a plus de monceaux d'écume; mais

bien un fort bouillonnement comme des tournants.

On voit souvent, sur le canal, des trains de bateaux chargés de

marchandises. Des laveuses animent le paysage; de charmantes habitations

décorent ces riches campagnes où l'on remarque des cygnes et d'autres

oiseaux aquatiques.

Le Baron de Riquet, sans aucune connaissance dans le génie, secondé par

le Ministre Colbert, conçut le plan immense du canal du Midi, de

quatre-vingts lieues de longueur. Commencé en 1667, et livré à la

navigation en 1682, ce travail ne dura que quatorze ans; il avait été

projeté du temps des Romains, sous Néron, par le prétorien Antistius. M.

Riquet épuisé de fatigues, s'éteignit à cinquante ans. Les dépenses ne

se sont élevées qu'à dix-sept millions du temps, qui aujourd'hui

représentent trente-cinq millions: la mise hors annuelle pour les

bateaux de poste, est de cent cinquante mille francs. Il joint l'Océan à

la Méditerranée, par la Garonne et le Rhône, à l'étang du Thau et à

Cette, par les étangs de Beaucaire. Le canal est mis à sec dans les

parties où il y a des réparations à faire. De Toulouse à Cette, il y a

soixante-six lieues, qu'on fait pour vingt francs par personne. La nuit,

on repose fort bien sur le bateau de poste; le mugissement fréquent des

eaux, que le passage des écluses fait entendre, répand dans l'âme une

espèce d'effroi et quelque chose de dissonnant. En parcourant la seconde

salle des voyageurs, quand le sommeil exerce son empire sur des

personnes fatiguées des rudes travaux de la journée, on a l'aspect d'un

camp ou bivouac. Les voyageurs, la nuit, au passage des écluses, croient

entendre le tonnerre et des torrents de pluie, tandis que ce n'est que

le versement d'une écluse dans l'autre. Le canal du Midi pourrait, à

juste titre, figurer parmi les merveilles du monde. Malgré des essais,

jusqu'à ce moment, on n'a pas réussi à remplacer les chevaux par la

vapeur, à cause de l'ampleur des palettes et de la forme trop

considérable de ces bateaux. Les contadins ont un dialecte qu'il est

impossible de comprendre; mais plus riche que notre langue, il contient

beaucoup d'augmentatifs et de diminutifs.

Près de Castelnaudary, on aperçoit le lac Saint-Ferréol, l'écluse de

Fonseranne, la voûte du Malpas, l'excavation dans le roc à travers, la

plaine d'Argelier, l'Aqueduc de Cesse; on voit, de ces lieux, la chaîne

des Pyrénées; la Montagne Noire voisine, et celles qui vont se perdre

dans le Piémont; on trouve la jolie Carcassonne; peu après cette ville,

une rivière traverse le canal, à quinze pieds au-dessous: déjà les

mûriers et les oliviers embellissent la campagne: nous voici à

Montagne-Perrier; le canal fait deux cents pas sous la montagne, dont

les diverses couches, de terre et les bancs de silex ont été excavés

avec un art admirable; après, on découvre la montagne de l'Odève, puis

le front, des Alpes ceint de neiges. De jolies avenues d'arbres

accompagnent le canal, ainsi que des bordures de joncées, de naiadées et

d'autres plantes marines; les amigdalées sont parées de fleurs. En

arrivant à Béziers, on descend, par 7 écluses, 75 pieds. De

Castelnaudary à Béziers, la pente du canal est au moins de trois cents

pieds. Il traverse l'Orbe, qui se décharge dans la mer, à Sevignan,

petit village. Dans ces parages, les arbres n'ont point été soumis au

nuisible tranchant; ils ont perdu, peu de branches et sont majestueux:

de beaux mûriers bordent alors le canal, puis cessent les écluses.

Avant d'arriver au torrent de Libon, on voit le Canigou, le plus haut

sommet des Pyrénées, ensuite Perpignan: on aperçoit encore la Montagne

Noire, suite des Cevennes; de l'autre côté, on découvre la Montagne

d'Agde; Saint-Loup surmonté d'un phare de première classe; Vias, Village

remarquable par les ravages du choléra; Agde, auprès. Ici le torrent de

Libon donne des eaux au canal. Pour empêcher la vase d'y arriver, un

grand bateau se met devant la chute d'eau, se retire plein de vase;

vide, on le replace. Agde est composé de deux mots grecs, qui signifient

_bonne fortune_; cette ville a été bâtie par les Phocéens, de pierres

noires provenant d'un ancien volcan; les endroits qu'occupa le volcan

sont couverts de vignes excellentes, d'oliviers: il y a même de bonnes

terres à blé et des prairies; tout est cultivé sur cette montagne.

En face des côtes d'Espagne et de Barbarie, commence la navigation sur

le lac salé comme sur la mer: nous quittons le bateau de poste, et nous

montons un bâtiment à vapeur appartenant à l'administration du canal du

Midi, pour nous rendre à Cette, traversée de quatre lieues. Plusieurs

fois, dans ce court trajet, des voyageurs paient un léger tribut à la

mer. Le lac est abondant en excellents poissons; le flux et le reflux ne

s'y fait pas plus sentir que sur la Méditerranée, qui l'alimente;

d'aimables compagnons de route rendent notre voyage agréable. Au milieu

d'une conversation animée, un jeune médecin, en démontrant que la

grippe, maladie à la mode, a fait peu de victimes, grâce aux précautions

hypocratiques, est tout d'un coup surpris par une rafale de vent qui lui

enlève son chapeau à la hauteur des nuages, et qui l'abîme ensuite dans

les ondes, sans espoir de retour.

Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri · 第 12 / 26 题