CHAPITRE II.

_De Bordeaux au Canal du Languedoc._

Sitôt débarqués à Bordeaux, des commissionnaires nous présentent des

cartes de traiteurs, et nous invitent à les suivre: nous sommes ainsi

harcelés par ce nouveau genre de Cosaques jusqu'à notre hôtel, rue

Saint-Remi, n.° 14, chez Mme Fonteneau, où nous nous trouvâmes très bien

pendant notre séjour.

Nous n'avons pu nous lasser d'admirer les allées de Tourny, les plus

jolies promenades de la ville: les Quinquonces élevés sur les débris du

Château Trompette, qui aboutissent d'un côté au Jardin public, et de

l'autre aux bords de la Garonne; partout sont de belles maisons. Les

rues Saint-Remi, Sainte-Catherine, le Chapeau-Rouge sont magnifiques. Le

pont Saint-Esprit, qui conduit à la Bastide, est un des plus beaux et

des plus solides de France.

Il est construit en maçonnerie de briques et de pierres de taille.

Ce pont est composé de dix-sept arches, qui reposent sur seize piliers.

Il y a une multitude de galeries semblables à des salles de cloîtres,

qui sont en communication entr'elles d'une extrémité du pont à l'autre.

Il existe sous chaque trottoir, garni de parapets, une galerie, continue

en forme d'aqueduc, qu'on peut visiter.

Le Théâtre, un des plus beaux de France, réunit tous les avantages:

architecture, situation, beautés extérieures; mais l'intérieur ne répond

pas à tant de richesses.

Bordeaux possède des hôtels renommés, le Palais des Princes, celui de la

Préfecture, celui de la Mairie; la Bourse, la Douane, sont magnifiques.

Le quai des Chartrons, qui termine le port, la Place Royale, la Place

Dauphine, fixent aussi l'attention.

L'église Saint-Bruno, une des plus remarquables de la cité, a de belles

peintures, à fresque: dans une cellule de chartreux, on parle bas, et

dans une autre cellule à l'extrémité correspondante, on entend

très-intelligiblement la répétition vocale.

Dans le caveau de Saint-Michel, est une collection d'hommes desséchés

qui est, dit M. le Marquis de Gustine, l'herbier de quelques savants

Alchimistes: cette réunion de spectres noirs est terriblement imposante.

Le corps de Montaigne repose dans l'église des Feuillants: étendu sur sa

tombe, il est vêtu d'une cotte de maille; son casque est à sa droite, un

livre à ses pieds: ici le doute paraît encore, malgré l'enveloppe des

cendres sépulcrales.

La cathédrale remonte au neuvième siècle: une tour séparée de cet

édifice lui sert de clocher: auprès de la cathédrale est le Palais de

l'Archevêché.

Le Jardin des Plantes est très-ordinaire.

Les Bordelais ont d'une grande honnêteté.

Ils nous ont paru fort amateurs de cirque olympique; il est vrai que

Mlle Kenebelle, digne émule des Ducrow, etc., y faisait alors fureur par

ses grâces infinies, et le génie de l'équitation, qu'elle possède

par-dessus toutes choses.

Depuis l'abolition de la traite des nègres, trafic de chair humaine qui

répugne à la morale, la perte de nos colonies est, pour ainsi dire

consommée, et le commerce des Bordelais se réduit aux relations

ruineuses de l'Inde, où il faut porter de l'or, et où les richesses de

l'Europe vont s'engloutir sans retour; leurs vins exquis sont leur plus

grande prospérité; il s'en exporte en tous lieux, ce qui jète beaucoup

d'argent à Bordeaux.

Les contadines (paysannes) s'enveloppent la tête d'un mouchoir qui leur

donne plus de fraîcheur, et empêche les rayons ardents du soleil de les

incommoder.

On peut dire que, dans cette ville, on jouit de la plus grande liberté,

et qu'on y vit à tous prix, comme à Paris; il y a même des omnibus, et,

ainsi qu'à Marseille, la Gazette y circule de main en main.

Les restaurants offrent des repas à meilleur marché qu'aux tables

d'hôtes; mais les tables d'hôtes ont l'avantage de vous présenter

souvent une société instructive et mieux choisie.

Les marchés aux légumes excitent la curiosité: les dames de la halle

sont placées sous des tentes en forme de parapluies chinois.

Même mode de canalisation sur la Garonne que sur la Loire. On resserre

le lit du fleuve par des poteaux et amas de pierres, qui réunissent les

sables et les vases dans ces parties; le courrant déblaie les obstacles

du centre par sa force, sans recourir à des bateaux dragueurs.

Nous prenons alors le bateau à vapeur, pour continuer jusqu'à Marmande.

Près Langon, sur la Garonne, est jeté un peut en fer de grande

dimension, qui communique presque vis-à-vis Saint-Macaire. La Côte de

Langon est renommée par ses vins, et possède en outre le riche Château

de Castes, à M. Duhamel. Les châtaigneraies sont rares; on y supplée par

le saule, pour faire le cercle des barriques.

Les vapeurs sur ces fleuves ne vous suffoquent pas avec leur fumée

saturée de gaz carbonique, et ne vous exposent pas à l'asphyxie;

l'élément qui fait mouvoir leur machine est alimenté par le bois.

Les boeufs, rendus difformes par une de leurs cornes, retranchée presque

en entier, afin de ne pas trouver d'obstacles dans les rameaux, tirent

plus expéditivement la charrue, et labourent la vigne.

Près Castres, d'environ 1,500 âmes, des moulins à eau sont installés sur

deux bateaux; leur résultat est la mouture de trois sacs de farine par

jour; la navigation tolère cette industrie, et l'usage ne s'en est pas

encore aboli. Du milieu des eaux, on aperçoit, sur la grande route, la

belle campagne de M. Chop, anglais; sur la droite, la petit ville de la

Réole, très-pittoresque; son vieux Castel, bâti du temps des Sarrasins;

son important couvent de Bénédictins, occupé aujourd'hui par des

administrations civiles et militaires; une jolie fontaine qui suit le

mouvement périodique du flux et du reflux.

On voit encore un second pont en fer, plus hardi que le premier, qui

n'est soutenu par aucun poteau dans le fleuve: des grottes, protégées

par des piliers, donnent à ces lieux un aspect très-intéressant. Dans

plusieurs endroits, des digues seraient nécessaires; mais le

morcellement des propriétés semble être un obstacle aux grandes

entreprises: ne peut on pas former, suivant l'usage d'Écosse, des

actions et des associations? ou faire reconnaître, par le conseil

municipal du lieu, l'urgence des choses, puis recourir à la répartition

cadastrale de l'impôt, pour faire concourir chacun suivant ses forces;

et intéresser les masses à des oeuvres utiles à tous?

Les sites continuent d'être charmants: ce superbe Château, qu'on

aperçoit sur le littoral gauche, a le nom de son possesseur, M. de

Marcellus. Là, le courant est si rapide, qu'on est obligé, de remorquer

les bateaux avec des chevaux. Des ponts légers en fer, continuent de se

multiplier, et se présentent comme des arcs-en-ciel, jetés d'une rive à

l'autre.

Marmande nous démontre que, si les concurrences sont le tombeau des

fortunes particulières, elles présentent entre autres, grand nombre

d'avantages précieux de voyager à peu de frais. On s'arrête: nous

quittons le bateau à vapeur; à l'hôtel, partout autour de nous, nous

n'entendons qu'un patois désagréable. Nous sortons brusquement de la

Tête-Noire, ne pouvant nous faire comprendre, pour aller à la

Providence, où nous fûmes plus heureux. Restaurés par une nourriture

succulente, nous nous rendons au bureau des messageries; sept chevaux

sont attelés, avec une grande célérité, à notre diligence; nous allons

aussi vite que la pensée, mais non sans danger de nous briser à tous

moments. Les campagnes ne connaissent pas le repos, et ne se lassent pas

de donner de riches moissons; aussi, l'infatigable planteur les

cultive-t-il avec soin et beaucoup d'amendement. Partout les

perspectives sont des plus pittoresques; on est seulement fâché de voir

presque sans cesse de très-beaux arbres mutilés pour ainsi dire jusqu'à

la cime: la théorie de la sève, mal conçue, est cause de ces horribles

amputations; la pratique et la physiologie des arbres démontrent que les

feuilles et, les branches contribuent par leurs pores, les trachées et

leurs vaisseaux absorbants, autant que les racines, au développement et

à la prospérité de l'arbre; que là où l'on fait la section d'une

branche, là on provoque des éruptions de sève; il en résulte qu'un arbre

mutilé ne prend plus d'accroissement, et se couvre de branches dans les

parties qu'on voulait préserver de développement, au lieu de la

consacrer toute entière à donner à la cime une grande ascension.

Nous ne nous arrêtons pas à Agen: jusqu'à Toulouse, le terroir est une

plaine magnifique ornée de figuiers, plus belle que la Beauce, ayant, au

nord, une ligne de riches montagnes, au sud et à l'ouest, la Garonne

continuant de serpenter au milieu de la plus féconde culture; là le

trèfle prend une dimension considérable, et est graissé avec la chaux;

le tableau est encore animé par de nombreux troupeaux de moutons et de

porcs noirs qui paissent dans la plaine; partout on voit des nuées de

pigeons.

Nous descendons à Toulouse, près le canal du Midi; mais apprenant que

nous nous étions mal adressés, nous nous transportâmes immédiatement à

l'Hôtel du Nord, chez Mme Clouet, qui traite fort bien les voyageurs et

à bon marché.

De la Rochelle à Marmande, les femmes sont ornées du madras sur la tête;

à Blaye, elles renchérissent, et portent une coëffe sous le mouchoir qui

flotte comme un étendard. De Marmande à Toulouse, elles reprennent les

coëffes à forme de béguin: celles qui approchent de la caducité, ont des

chapeaux peu élégants. Arrivés le dimanche à Toulouse, nous avons joui

du coup d'oeil le plus enchanteur et le plus magique: toute la

population, même les militaires, étaient en promenade sur la place et

dans la rue Lafayette; sur la place du Capitole, les maisons sont en

briques variées de jolies silex: les rues, près de cet édifice, sont

pavées de cailloux symétrisés et bariolés, tout cela est ravissant.

Nous avons visité le château d'Eau, dans lequel se trouve une machine

simple et ingénieuse, qui donne de l'eau à toute la ville; elle a la

force de cinquante chevaux, son bassin est à cent pieds de hauteur. De

son sommet, on découvre, dans un beau temps, la chaîne imposante des

Pyrénées. La machine consiste dans un volant, à aile de moulin à eau, mû

par un courant de la Garonne, très-ordinaire, puissance d'une pompe

aspirante et foulante, qui fait monter l'eau à soixante-dix pieds; dans

toutes les rues, des ruisseaux intarissables entraînent les ordures.

Pourquoi les départements de l'Ouest, dans le voisinage des fleuves,

restent-ils en arrière, et ne se livrent-ils pas à une rapide imitation?

Dans grand nombre de villes importantes, on ne connaît pas même de

fontaines publiques qu'on pourrait élever à peu de frais, et le système

de pavage y est bien incomplet. Sur une couche de sable d'un ou deux

pieds, on installe de petits pavés qui, se terminant en forme de

pyramides, disparaissent dans le sable, et créent du vide. Si on plaçait

de belles pierres d'une toise carrée et de huit pouces d'épaisseur sur

quelque chose de moins mobile que le sable, à la manière des trottoirs,

on ferait un ouvrage durable pendant des siècles, bien plus commode et

plus doux aux personnes, aux chevaux et aux voitures, comme cela se

pratique dans les belles cités d'Italie.

Le moulin Basacle a encore l'eau pour moteur, et met en action 36

meules.

La fonderie royale est fort curieuse; le jardin des plantes est

supérieur à celui de Bordeaux. Nous avons visité le palais du Capitole,

la salle des Pas-Perdus, la salle des Grands-Hommes, où sont les bustes

des plus célèbres citoyens de Toulouse, et celle de l'Académie et des

jeux floraux; il nous semblait voir la ravissante Isaure, présider les

disciples d'Apollon, et les animer de sa lyre divine et poétique.

Montmorency fut décapité dans la première, cour, au pied de la statue de

Henri IV, par l'ordre de Richelieu, qui punit en sa personne l'erreur

d'un jour, et tarit une source féconde de héros. Ce souvenir nous

rappela la statue antique de Pompée, aux pieds de laquelle vint rouler

aussi le cadavre ensanglanté de César.

Dans la salle basse, dite des Armoires-de-Fer, où l'on conserve les

annales de Toulouse, ornées de belles vignettes, se trouve la hache

Damassée avec laquelle, on a décapité Montmorency.

Presque toutes les églises nous ont paru fort belles, surtout la

Cathédrale, le Stor et Saint-Sernin: comme prince de l'Église,

l'archevêque a une sentinelle à sa porte; il y a, à Toulouse, deux

régiments d'artillerie et un d'infanterie. Si les habitants ont dans

leurs manières plus de cette pétulance qu'excite le feu du midi, ils

n'ont pas moins d'obligeance, et ils ont plus de piété que les

Bordelais.

Le pont qui réunit les deux rives de la Garonne, se compose de sept

arches; il y a deux statues: l'une représente le Languedoc, et l'autre

la ville de Toulouse.

Les promenades, surtout l'Esplanade sont fort agréables; le cours de

Dillon est situé sur la rive gauche de la Garonne.

Celle qu'on appelle les Allées, est la plus jolie; elle commence au pont

de Montendon, jusqu'à l'embouchure de la Garonne, en suivant les bords

du canal de l'immortel Riquet; des arbres l'ombragent de leurs rameaux

et en entretiennent la fraîcheur; cette promenade se joint aux avenues

qui embellissent les rives du canal de Brienne, d'où l'on jouit de

l'agréable vue des Pyrénées. Enfin, quoique le prix soit moins élevé

dans le coupé de la diligence, nous préférons voyager sur le canal du

midi; nous devions nous rendre à Béziers, distant de quarante-cinq

lieues de Toulouse, nous fûmes obligés de nous munir de provisions: il

n'y a pas de restaurateur sur le bateau de poste.

Souvenirs de voyage dans le midi de la France... dans la Ligurie, à Gênes, Rome, Naples... sur l'Adriatique, dans l'Albanie... la Dalmatie, l'Illyri · 第 11 / 26 题