_De Bordeaux au Canal du Languedoc._
Sitôt débarqués à Bordeaux, des commissionnaires nous présentent des
cartes de traiteurs, et nous invitent à les suivre: nous sommes ainsi
harcelés par ce nouveau genre de Cosaques jusqu'à notre hôtel, rue
Saint-Remi, n.° 14, chez Mme Fonteneau, où nous nous trouvâmes très bien
pendant notre séjour.
Nous n'avons pu nous lasser d'admirer les allées de Tourny, les plus
jolies promenades de la ville: les Quinquonces élevés sur les débris du
Château Trompette, qui aboutissent d'un côté au Jardin public, et de
l'autre aux bords de la Garonne; partout sont de belles maisons. Les
rues Saint-Remi, Sainte-Catherine, le Chapeau-Rouge sont magnifiques. Le
pont Saint-Esprit, qui conduit à la Bastide, est un des plus beaux et
des plus solides de France.
Il est construit en maçonnerie de briques et de pierres de taille.
Ce pont est composé de dix-sept arches, qui reposent sur seize piliers.
Il y a une multitude de galeries semblables à des salles de cloîtres,
qui sont en communication entr'elles d'une extrémité du pont à l'autre.
Il existe sous chaque trottoir, garni de parapets, une galerie, continue
en forme d'aqueduc, qu'on peut visiter.
Le Théâtre, un des plus beaux de France, réunit tous les avantages:
architecture, situation, beautés extérieures; mais l'intérieur ne répond
pas à tant de richesses.
Bordeaux possède des hôtels renommés, le Palais des Princes, celui de la
Préfecture, celui de la Mairie; la Bourse, la Douane, sont magnifiques.
Le quai des Chartrons, qui termine le port, la Place Royale, la Place
Dauphine, fixent aussi l'attention.
L'église Saint-Bruno, une des plus remarquables de la cité, a de belles
peintures, à fresque: dans une cellule de chartreux, on parle bas, et
dans une autre cellule à l'extrémité correspondante, on entend
très-intelligiblement la répétition vocale.
Dans le caveau de Saint-Michel, est une collection d'hommes desséchés
qui est, dit M. le Marquis de Gustine, l'herbier de quelques savants
Alchimistes: cette réunion de spectres noirs est terriblement imposante.
Le corps de Montaigne repose dans l'église des Feuillants: étendu sur sa
tombe, il est vêtu d'une cotte de maille; son casque est à sa droite, un
livre à ses pieds: ici le doute paraît encore, malgré l'enveloppe des
cendres sépulcrales.
La cathédrale remonte au neuvième siècle: une tour séparée de cet
édifice lui sert de clocher: auprès de la cathédrale est le Palais de
l'Archevêché.
Le Jardin des Plantes est très-ordinaire.
Les Bordelais ont d'une grande honnêteté.
Ils nous ont paru fort amateurs de cirque olympique; il est vrai que
Mlle Kenebelle, digne émule des Ducrow, etc., y faisait alors fureur par
ses grâces infinies, et le génie de l'équitation, qu'elle possède
par-dessus toutes choses.
Depuis l'abolition de la traite des nègres, trafic de chair humaine qui
répugne à la morale, la perte de nos colonies est, pour ainsi dire
consommée, et le commerce des Bordelais se réduit aux relations
ruineuses de l'Inde, où il faut porter de l'or, et où les richesses de
l'Europe vont s'engloutir sans retour; leurs vins exquis sont leur plus
grande prospérité; il s'en exporte en tous lieux, ce qui jète beaucoup
d'argent à Bordeaux.
Les contadines (paysannes) s'enveloppent la tête d'un mouchoir qui leur
donne plus de fraîcheur, et empêche les rayons ardents du soleil de les
incommoder.
On peut dire que, dans cette ville, on jouit de la plus grande liberté,
et qu'on y vit à tous prix, comme à Paris; il y a même des omnibus, et,
ainsi qu'à Marseille, la Gazette y circule de main en main.
Les restaurants offrent des repas à meilleur marché qu'aux tables
d'hôtes; mais les tables d'hôtes ont l'avantage de vous présenter
souvent une société instructive et mieux choisie.
Les marchés aux légumes excitent la curiosité: les dames de la halle
sont placées sous des tentes en forme de parapluies chinois.
Même mode de canalisation sur la Garonne que sur la Loire. On resserre
le lit du fleuve par des poteaux et amas de pierres, qui réunissent les
sables et les vases dans ces parties; le courrant déblaie les obstacles
du centre par sa force, sans recourir à des bateaux dragueurs.
Nous prenons alors le bateau à vapeur, pour continuer jusqu'à Marmande.
Près Langon, sur la Garonne, est jeté un peut en fer de grande
dimension, qui communique presque vis-à-vis Saint-Macaire. La Côte de
Langon est renommée par ses vins, et possède en outre le riche Château
de Castes, à M. Duhamel. Les châtaigneraies sont rares; on y supplée par
le saule, pour faire le cercle des barriques.
Les vapeurs sur ces fleuves ne vous suffoquent pas avec leur fumée
saturée de gaz carbonique, et ne vous exposent pas à l'asphyxie;
l'élément qui fait mouvoir leur machine est alimenté par le bois.
Les boeufs, rendus difformes par une de leurs cornes, retranchée presque
en entier, afin de ne pas trouver d'obstacles dans les rameaux, tirent
plus expéditivement la charrue, et labourent la vigne.
Près Castres, d'environ 1,500 âmes, des moulins à eau sont installés sur
deux bateaux; leur résultat est la mouture de trois sacs de farine par
jour; la navigation tolère cette industrie, et l'usage ne s'en est pas
encore aboli. Du milieu des eaux, on aperçoit, sur la grande route, la
belle campagne de M. Chop, anglais; sur la droite, la petit ville de la
Réole, très-pittoresque; son vieux Castel, bâti du temps des Sarrasins;
son important couvent de Bénédictins, occupé aujourd'hui par des
administrations civiles et militaires; une jolie fontaine qui suit le
mouvement périodique du flux et du reflux.
On voit encore un second pont en fer, plus hardi que le premier, qui
n'est soutenu par aucun poteau dans le fleuve: des grottes, protégées
par des piliers, donnent à ces lieux un aspect très-intéressant. Dans
plusieurs endroits, des digues seraient nécessaires; mais le
morcellement des propriétés semble être un obstacle aux grandes
entreprises: ne peut on pas former, suivant l'usage d'Écosse, des
actions et des associations? ou faire reconnaître, par le conseil
municipal du lieu, l'urgence des choses, puis recourir à la répartition
cadastrale de l'impôt, pour faire concourir chacun suivant ses forces;
et intéresser les masses à des oeuvres utiles à tous?
Les sites continuent d'être charmants: ce superbe Château, qu'on
aperçoit sur le littoral gauche, a le nom de son possesseur, M. de
Marcellus. Là, le courant est si rapide, qu'on est obligé, de remorquer
les bateaux avec des chevaux. Des ponts légers en fer, continuent de se
multiplier, et se présentent comme des arcs-en-ciel, jetés d'une rive à
l'autre.
Marmande nous démontre que, si les concurrences sont le tombeau des
fortunes particulières, elles présentent entre autres, grand nombre
d'avantages précieux de voyager à peu de frais. On s'arrête: nous
quittons le bateau à vapeur; à l'hôtel, partout autour de nous, nous
n'entendons qu'un patois désagréable. Nous sortons brusquement de la
Tête-Noire, ne pouvant nous faire comprendre, pour aller à la
Providence, où nous fûmes plus heureux. Restaurés par une nourriture
succulente, nous nous rendons au bureau des messageries; sept chevaux
sont attelés, avec une grande célérité, à notre diligence; nous allons
aussi vite que la pensée, mais non sans danger de nous briser à tous
moments. Les campagnes ne connaissent pas le repos, et ne se lassent pas
de donner de riches moissons; aussi, l'infatigable planteur les
cultive-t-il avec soin et beaucoup d'amendement. Partout les
perspectives sont des plus pittoresques; on est seulement fâché de voir
presque sans cesse de très-beaux arbres mutilés pour ainsi dire jusqu'à
la cime: la théorie de la sève, mal conçue, est cause de ces horribles
amputations; la pratique et la physiologie des arbres démontrent que les
feuilles et, les branches contribuent par leurs pores, les trachées et
leurs vaisseaux absorbants, autant que les racines, au développement et
à la prospérité de l'arbre; que là où l'on fait la section d'une
branche, là on provoque des éruptions de sève; il en résulte qu'un arbre
mutilé ne prend plus d'accroissement, et se couvre de branches dans les
parties qu'on voulait préserver de développement, au lieu de la
consacrer toute entière à donner à la cime une grande ascension.
Nous ne nous arrêtons pas à Agen: jusqu'à Toulouse, le terroir est une
plaine magnifique ornée de figuiers, plus belle que la Beauce, ayant, au
nord, une ligne de riches montagnes, au sud et à l'ouest, la Garonne
continuant de serpenter au milieu de la plus féconde culture; là le
trèfle prend une dimension considérable, et est graissé avec la chaux;
le tableau est encore animé par de nombreux troupeaux de moutons et de
porcs noirs qui paissent dans la plaine; partout on voit des nuées de
pigeons.
Nous descendons à Toulouse, près le canal du Midi; mais apprenant que
nous nous étions mal adressés, nous nous transportâmes immédiatement à
l'Hôtel du Nord, chez Mme Clouet, qui traite fort bien les voyageurs et
à bon marché.
De la Rochelle à Marmande, les femmes sont ornées du madras sur la tête;
à Blaye, elles renchérissent, et portent une coëffe sous le mouchoir qui
flotte comme un étendard. De Marmande à Toulouse, elles reprennent les
coëffes à forme de béguin: celles qui approchent de la caducité, ont des
chapeaux peu élégants. Arrivés le dimanche à Toulouse, nous avons joui
du coup d'oeil le plus enchanteur et le plus magique: toute la
population, même les militaires, étaient en promenade sur la place et
dans la rue Lafayette; sur la place du Capitole, les maisons sont en
briques variées de jolies silex: les rues, près de cet édifice, sont
pavées de cailloux symétrisés et bariolés, tout cela est ravissant.
Nous avons visité le château d'Eau, dans lequel se trouve une machine
simple et ingénieuse, qui donne de l'eau à toute la ville; elle a la
force de cinquante chevaux, son bassin est à cent pieds de hauteur. De
son sommet, on découvre, dans un beau temps, la chaîne imposante des
Pyrénées. La machine consiste dans un volant, à aile de moulin à eau, mû
par un courant de la Garonne, très-ordinaire, puissance d'une pompe
aspirante et foulante, qui fait monter l'eau à soixante-dix pieds; dans
toutes les rues, des ruisseaux intarissables entraînent les ordures.
Pourquoi les départements de l'Ouest, dans le voisinage des fleuves,
restent-ils en arrière, et ne se livrent-ils pas à une rapide imitation?
Dans grand nombre de villes importantes, on ne connaît pas même de
fontaines publiques qu'on pourrait élever à peu de frais, et le système
de pavage y est bien incomplet. Sur une couche de sable d'un ou deux
pieds, on installe de petits pavés qui, se terminant en forme de
pyramides, disparaissent dans le sable, et créent du vide. Si on plaçait
de belles pierres d'une toise carrée et de huit pouces d'épaisseur sur
quelque chose de moins mobile que le sable, à la manière des trottoirs,
on ferait un ouvrage durable pendant des siècles, bien plus commode et
plus doux aux personnes, aux chevaux et aux voitures, comme cela se
pratique dans les belles cités d'Italie.
Le moulin Basacle a encore l'eau pour moteur, et met en action 36
meules.
La fonderie royale est fort curieuse; le jardin des plantes est
supérieur à celui de Bordeaux. Nous avons visité le palais du Capitole,
la salle des Pas-Perdus, la salle des Grands-Hommes, où sont les bustes
des plus célèbres citoyens de Toulouse, et celle de l'Académie et des
jeux floraux; il nous semblait voir la ravissante Isaure, présider les
disciples d'Apollon, et les animer de sa lyre divine et poétique.
Montmorency fut décapité dans la première, cour, au pied de la statue de
Henri IV, par l'ordre de Richelieu, qui punit en sa personne l'erreur
d'un jour, et tarit une source féconde de héros. Ce souvenir nous
rappela la statue antique de Pompée, aux pieds de laquelle vint rouler
aussi le cadavre ensanglanté de César.
Dans la salle basse, dite des Armoires-de-Fer, où l'on conserve les
annales de Toulouse, ornées de belles vignettes, se trouve la hache
Damassée avec laquelle, on a décapité Montmorency.
Presque toutes les églises nous ont paru fort belles, surtout la
Cathédrale, le Stor et Saint-Sernin: comme prince de l'Église,
l'archevêque a une sentinelle à sa porte; il y a, à Toulouse, deux
régiments d'artillerie et un d'infanterie. Si les habitants ont dans
leurs manières plus de cette pétulance qu'excite le feu du midi, ils
n'ont pas moins d'obligeance, et ils ont plus de piété que les
Bordelais.
Le pont qui réunit les deux rives de la Garonne, se compose de sept
arches; il y a deux statues: l'une représente le Languedoc, et l'autre
la ville de Toulouse.
Les promenades, surtout l'Esplanade sont fort agréables; le cours de
Dillon est situé sur la rive gauche de la Garonne.
Celle qu'on appelle les Allées, est la plus jolie; elle commence au pont
de Montendon, jusqu'à l'embouchure de la Garonne, en suivant les bords
du canal de l'immortel Riquet; des arbres l'ombragent de leurs rameaux
et en entretiennent la fraîcheur; cette promenade se joint aux avenues
qui embellissent les rives du canal de Brienne, d'où l'on jouit de
l'agréable vue des Pyrénées. Enfin, quoique le prix soit moins élevé
dans le coupé de la diligence, nous préférons voyager sur le canal du
midi; nous devions nous rendre à Béziers, distant de quarante-cinq
lieues de Toulouse, nous fûmes obligés de nous munir de provisions: il
n'y a pas de restaurateur sur le bateau de poste.