_De Nantes à Bordeaux_.
Douce amitié, bonheur de la vie! des parents, des amis viennent nous
serrer dans leurs bras, et nous offrir leurs services et leur
dévouement: nous leur confions notre fils chéri, que son jeune âge nous
prive d'emmener avec nous pour visiter le pays natal de la beauté, la
ravissante Italie. Plusieurs fois dans notre course rapide, nous nous
sommes félicités d'avoir laissé notre enfant à de si tendres soins.
Les différents climats que nous allions parcourir auraient pu,
moissonner, à l'aube de ses jours, cette jeune fleur, vie de toutes nos
pensées, et couvrir ainsi notre existence de deuil et de douleur. Mais
des lettres devaient à des jours marqués, comme de fidèles rendez-vous,
nous porter du baume et nous donner de la tranquillité dans notre
voyage.
Nous voici dans le coupé de la diligence, préférant mille fois cette
voie aux voitures particulières, et cela pour mieux parcourir les
fleuves, les lacs ou les mers dans des voyages lointains dont on ne peut
préciser à l'avance les divers accidents. Nous avions peu de bagage,
afin d'emporter pour ainsi dire, comme Bias, tout avec nous.
Sur la route, nous apercevons avec plaisir la marche rapide de
l'agriculture; les assolements brillent partout à la place des stériles
jachères: depuis que la propriété se morcelle, les champs moins
considérables sont amendés et soignés; tant il est vrai que la
subdivision des terres est avantageuse aux masses et aux productions. Je
sais bien que le grand propriétaire qui fait valoir, doit agir
différemment. Dans ces sages mesures économiques, il vise plutôt aux
prairies artificielles et naturelles, à l'engrais des bestiaux, qu'à la
dispendieuse culture des céréales; mais il n'en est pas ainsi des petits
fermiers. La culture du colza, si précieuse dans une grande partie de la
France, se propage beaucoup dans les départements de l'Ouest: Les terres
ne restent plus improductives sous nos laborieux habitants.
Voici un premier relais, c'est la petite ville de Montaigu. Ici, je ne
parlerai pas de ces luttes sanglantes de principe plutôt que de
personnes, de l'ancien et du nouveau régime, de la liberté ou de la
féodalité; l'heure de la réconciliation est arrivée; chacun possède un
arpent de terre et a de l'attachement au sol: la liberté de la presse
est venue adoucir l'humeur belliqueuse de ces contrées: je crois des
réactions politiques impossibles, dans ce beau pays, couvert de crêpes
funèbres, de décombres, et où le sang de tant de victimes n'a que trop
jailli.
Nous apercevons plus loin des militaires, changeant de quartier d'hiver;
fredonnant quelques chansons bacchiques sans trébucher et sans avoir la
jambe avinée. Ces migrations fréquentes sont dans un but politique pour
briser les intimes relations des guerriers et des citadins: ces soldats,
péniblement fatigués de la marche dans une route boueuse, par le poids
de leurs armes et de leurs bagages; ces rejetons de leurs illustres
devanciers, qui ont porté la gloire du nom français jusque sous la zone
glaciale, s'approchent de notre célérifère pour s'informer s'ils
pourraient occuper les places vacantes; leurs quelques pièces de monnaie
ne suffisent pas au conducteur; ils sont obligés de continuer
pédestrement la route, comme les Spartiates infatiguables, consumés de
faim, et d'amour, pour la patrie. Les routes en fer donneront un jour
plus de facilité au développement de la philantropie, et les militaires
trouveront place sur les wagons hospitaliers.
Nous passons à Bourbon, ville créée par le moderne Alexandre, pour
pacifier et animer le bocage de la Vendée, et nous arrivons à la
Rochelle. Afin de mettre à profit les quelques heures de station, nous
faisons le déjeûner dans la voiture.
«Là, sans s'assujétir aux dogmes de Broussain,
Ce que l'on mange est bon, ce que l'on boit est sain;
Le cabat le fournit, nécessité l'ordonne,
Et mieux que Bergerac, l'appétit l'assaisonne.»
Comme dans presque toutes les villes de guerre, La Rochelle a des
galeries sur un côté des rues, pour préserver de l'inclémence de l'air
et de l'éclat meurtrier des bombes. Ces passages cintrés ont de belles
boutiques, légères ébauches des élégants passages de Paris. Le port est
remarquable, et la ville mérite l'attention, du voyageur. Elle a été
long-temps l'asile des religionnaires qui, par la force de ses
murailles, y trouvaient un abri. Aujourd'hui, l'esprit du siècle est
plus tolérant et plus indifférent aux controverses religieuses. Si
Luther et Calvin se fussent montrés de nos jours, ils n'auraient pas
fait tant de bruit; les paroles grossières qu'ils échangeaient,
n'auraient pas été de mises dans notre temps d'urbanité et de bon ton.
La prétendue Église Française, le Saint-Simonisme s'élèvent... à peine
s'ils trouvent un peu de retentissement et quelques échos. La pompe
religieuse est moins dans nos moeurs; les arguments théologiques ne sont
plus accompagnés du glaive, le Mahométisme lui-même ne fait plus de
prosélytes avec le cimeterre. L'hypocrisie, le fanatisme disparaissent
pour faire place à l'amour de Dieu et du prochain, qui a fait surgir
cette belle pensée:
«Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.»
Nous nous arrêtons à Rochefort, jolie ville bâtie sur la rive droite de
la Charente, un des cinq grands ports militaires de France. Les maisons
sont élégantes et simples, les rues bien pavées, larges et coupées à
angles droits. L'hôpital peut rivaliser avec celui, de Plymouth. Les
chantiers de construction, les bassins de carénage; la corderie, le
bagne dans l'arsenal sont fort curieux à voir. Les remparts forment une
jolie promenade ainsi que le Cours d'Ablois.
Les femmes portent sur le cou des vases d'eau parlé moyen d'un levier,
et leurs coëffes, modestement canoniques descendent à triple étage comme
le menton trinitaire des chanoines de Boileau. Dans les campagnes de la
Charente, on voit beaucoup de moutons mérinos dont la laine est si
précieuse; mais je ne pense pas qu'on en retire plus de profit que de
ceux des bords de la Loire.
Nous voyons Saintes, remarquable par des antiquités qui intéressent
l'archéologue, surtout par des arènes en ruines, à droite de
Saint-Eutrope, inférieures à celles de Nîmes. Saintes est une ville fort
curieuse et fort commerçante; vingt-cinq voitures publiques y passent
chaque jour; tout y est en abondance: il y a du vin rouge à vingt francs
la barrique.
L'arc de triomphe est sur le pont de la Charente avec des inscriptions à
Germanicus Tibère, etc.
À quelque distance de Saintes, se trouvent les restes d'un ancien temple
païen.
Nous voulons explorer l'embouchure de la Gironde; nous arrivons à Blaye,
si célèbre par une illustre captive. Sur la terrasse de la forteresse,
on avait dressé un pavillon chinois, où la Duchesse de Berri pouvait
jouir de l'aspect de la mer; là, l'oeil s'étend au loin sur Lesparre,
Pouliac, Plassac, Château de Barbe, Laroch, Médoc, Château Margo, etc.
Le marché offre de l'intérêt et de la variété. Il y a un bassin où les
femmes, pour laver, se mettent dans des espèces de boîtes; un beau pont
au bout d'une jolie promenade nouvellement plantée, s'élève en forme
d'embarcadaire pour les bateaux à vapeur.
Près Barbe, sur la rive droite, quantité de maisons sont taillées dans
le roc; les sites en sont enchanteurs; ce sont des bois de chênes verts;
cette côte me paraît égaler en beauté la Tourraine. On découvre des
excavations de pierres à bâtir, des bancs de sable, des groupes de
jolies maisons couvertes en tuiles et fort commerçantes, et l'on y voit
même des canons laissés du temps des invasions des Sarrasins.
La côte de Médoc, située sur la rive gauche, se prolonge jusqu'à
Bordeaux: des collines parsemées des plus charmantes habitations et
qu'ombragent une foule de bosquets, offrent une perspective tout à fait
pittoresque.
Partout on aperçoit des vaches bretonnes pas plus grosses que des
chèvres, très-estimées et d'un bon produit.
Les malheureux ont pour ressource de se creuser des logements dans le
tuf;
«Et dans le roc qui cède et se coupe aisément,
Chacun peut de sa main creuser son logement.»
Après le rocher de pain de sucre, vient la tête de Buch. Voici l'endroit
où la Garonne et la Dordogne mêlent leurs eaux et forment la Gironde, ou
plutôt la Gironde est séparée en deux par le bec d'Ambez, pour former
d'un côté la Dordogne, et de l'autre la Garonne. Le site n'approche pas
des beautés de la Dordogne, qui possède Sainte-Croix, d'où sort le vin
de la plus haute réputation, Bergerac, Saint-Émilion.
En approchant de Bordeaux, on voit le château de M. de Peyronnet, la
maison de M. Cheniau, constructeur, sur le Mont Ferrand, et la maison de
M. Ferrière, près de laquelle, comme par enchantement, est un bassin qui
enlève les navires.