TROIS jours s'étaient écoulés depuis le triomphe de Fanchette chez le

magistrat. Ils se passèrent comme on l'a vu; et furent employés aux

préparatifs du mariage de Fanchette avec Lussanville; à tout disposer

pour la sortie d'Adélaïde; à s'inquiéter, se chercher, se retrouver,

se reconnaître; à s'aimer, à se le dire, à se répéter mille fois qu'on

s'aimerait toujours; à caresser Agathe; à l'entendre vanter son

bonheur; à faire mille questions à Bibi, à la consoler, en lui

promettant un mari; et cent autres choses qu'il serait trop long de

raporter.

Enfin l'on vit paraître le quatrième (c'était celui de l'union

desirée) et Lussanville, Rosin, Valincourt, suivis d'un nombreux

cortége, se présentent à la porte du couvent. La supérieure amène

Fanchette richement parée, éblouissante comme le soleil, et plus

touchante, plus belle encore que brillante. Elle la remet entre les

bras de son époux. L'aimable jeune-homme donna quelques momens à jouir

de sa délicieuse situation. Ensuite se tournant vers la religieuse:

«Madame, lui dit-il, ce n'est pas encore tout, je vous prie de lire

ceci (un huissier présenta l'arrêt) et de me rendre ma sœur. Je

laisse à votre maison tout ce qu'elle aporta lors de son entrée chez

vous: je ne veux qu'elle.» La supérieure ne pouvait revenir de son

étonnement: elle demanda du tems pour délibérer avec les anciennes:

Lussanville était pressé; il ajouta, que le jour même, il ferait

remettre à la supérieure le fonds des 1000 l. de pension dont la sœur

devait jouir. On se consulte; l'article de la pension touche ces

bonnes filles; on décide qu'Adélaïde sortira sur le champ. Lorsqu'on

fut l'avertir, elle avait déjà repris les habits de son véritable

état. Les religieuses l'accompagnent jusqu'au tour: Bibi la suit: on

les embrasse: elles sortent. Et nulle expression ne peut rendre quelle

fut la joie de Rosin, lorsqu'il pressa la main de la jolie Bibi.

L'on venait d'arriver chez l'oncle de l'aimable Florangis, d'où l'on

devait se rendre au pied des autels: Fanchette demandait sa bonne, et

montrait la plus vive inquiétude, lorsqu'on entendit dans la cour le

bruit d'une voiture: c'était celle de monsieur Apatéon: on en voit

descendre Néné: «Et vite, mes chers enfans, dit-elle à l'aimable

Florangis, à Lussanville, à Rosin, qu'elle reconnut, qu'elle embrassa,

mais qu'elle n'avait pas le tems d'intéroger: Et vite; il n'y a pas un

moment à perdre: venez être témoins des derniers instans d'un

malheureux que les remords déchirent.» Et tout de suite elle leur

aprend que la veille Apatéon l'avait envoyé chercher: qu'elle n'avait

pu le voir sans être touchée jusqu'aux larmes. «Il est blessé, mes

enfans, ajouta-t-elle: les scélérats auxquels il s'était associé pour

vous persécuter, et qu'il voulait justifier à vos dépens, l'en ont

puni: le comte d'A** et lui se sont fait des reproches devant le

magistrat: en sortant, d'A** et le marquis de C** se sont réunis

contre un vieillard trop ami de son corps pour s'être jamais battu, et

qui refusait de mettre l'épée à la main: ces deux misérables, non

contens de l'assommer à coups de canne, ont eu la lâcheté de se servir

de leurs armes contre un homme qui demandait la vie à genoux. Les

coupables sont arrêtés; il faudra tout leur crédit pour les tirer de

là. J'ai passé la nuit à consoler le moribond: il se reproche des

crîmes affreux, qu'il veut avouer devant vous: Courons, ma chère

fille: je lui crois des desseins favorables pour votre fortune: il

vous demande...» L'aimable Florangis caressait sa bonne: dans ce

moment, elle n'était sensible qu'au plaisir de la revoir. Ensuite elle

s'attendrit sur le sort d'Apatéon, et donna des larmes à son infâme

persécuteur. O vertu des cœurs tendres, précieuse sensibilité, doux

apanage d'un sexe enchanteur, une larme que tu fais répandre, est

au-dessus des victoires des héros... Lussanville et Valincourt

lui-même sont émus: Rosin, que son fils avait instruit des forfaits du

dévot, bénit le ciel qui s'est chargé de le venger, présente la main à

Bibi d'un air satisfait; l'on part, l'on vole, et l'on arrive.

Quel spectacle, grand dieu! que celui qu'offre un mourant, dont la vie

fut un tissu d'horreurs, qui n'a, pour se rassurer contre un avenir

terrible, pas même le triste avantage de l'incrédulité! auquel sa

conscience ne présente que des jeunes filles forcées, trompées,

séduites, abandonnées au desordre; des innocens oprimés, et tous les

crîmes! Le découragement, l'effroi, le desespoir le tourmentent plus

que sa maladie même: il souffre des maux infinis. Tel était Apatéon.

«Aprochez, Fanchette, dit-il, d'une voix éteinte, ô vous que j'ai tant

offensée... plus que vous ne le croyez encore... Quoi! Adélaïde!... sa

sœur!... Rosin!... Je bénis l'être suprême de ce que vous êtes tous

ici:... ma confusion en sera plus grande... mais peut-elle égaler mes

forfaits?... Fanchette, et vous-même, Lussanville, venez... Mes chers

enfans, je vous ai fait prier de me rendre cette visite, pour vous

demander pardon... Vous allez frémir... Mais voyez ma douleur, mes

remords et mes larmes; et si quelque jour le vice se présentait à vos

yeux sous une forme séduisante,... rapelez-vous ma funeste fin... Je

fus vertueux tant qu'un père sage guida mes premières années. Je le

perdis... Hé! que ne le suivis-je au tombeau[43]!... de faux amis, de

pernicieux conseils me corrompirent: en peu d'années je surpassai mes

maîtres... Mais comme mon extérieur avait toujours été réglé, je n'en

changeai pas: j'en imposais aux hommes; j'entrais ainsi dans

d'honnêtes familles, où je portais le desordre et ma corruption... Que

de filles précipitées dans le crîme presque sous les yeux de leurs

mères! enlevées, entretenues, dans des maisons que mes richesses me

permettaient d'avoir!... Tant que je fus jeune, inconstant et volage,

je gardais peu la même maîtresse: alors ces malheureuses passaient en

d'autres mains, et souvent de là, au dernier degré du vice, à

l'affreuse prostitution... Cependant le ciel ne permit pas toujours

que je souillasse l'innocence: j'échouai auprês de vous, Adélaïde...

vous vous êtes faussement cru la victime de ma brutalité... vous vous

troublates... vous perdites l'empire sur vos sens égarés; revenue à

vous-même, vous vous crutes avilie... Il n'en est rien, croyez-moi,

quoique j'en sois indigne; la vérité seule demeure[44].» Et

Valincourt, dans ce moment terrible, poussant un cri de joie, est aux

genoux de son amante, sur laquelle auparavant il n'osait lever les

yeux. «Je t'adorais et je t'estimais, ma chère Adélaïde, lui dit-il:

mais en me nommant ton époux, je t'aurais vue rougir...--Relève-toi,

pauvre imbécile! intérompit Rosin: ne vois-tu pas que tu dis des

sotises?--Belle et vertueuse Florangis, continua Apatéon, vous, qui

durant un tems me crutes votre protecteur, aprenez... je vais vous

faire horreur... C'est moi, qui n'ayant pu me faire écouter de votre

mère, donnai des avis anonymes à monsieur de Lussanville, que je crus

mon rival, et le combatis sans péril, secondé que j'étais du

malheureux qui le suivait et que j'avais gagné... Je ne m'en tins pas

là; j'occasionnai la ruine de vos parens, pour obliger votre mère à se

livrer à moi, je n'y pus parvenir; de rage, j'avançai ses jours... et

fus tourner les soupçons sur madame de Lussanville...--O monstre!

s'écrient Rosin et l'amant de Fanchette!» et cette aimable fille dans

les bras de Néné fondait en larmes: Valincourt regardait Adélaïde, en

soupirant. «Ce n'est pas tout, reprit Apatéon: Je m'introduisis chez

madame de Lussanville: j'y reconnus le jeune Rosin: je résolus de le

perdre adroitement; et je n'aurais que trop facilement réussi, si le

vertueux magistrat devant lequel nous avons paru, n'eût été aussi bon

que j'étais méchant... Je voulus séduire Adélaïde; j'enlevai Bibi; je

vis sans pitié mourir leur mère de regret d'avoir fait le malheur de

l'une de ses filles, et perdu l'autre... O Fanchette! le crîme affreux

qu'il me reste à confesser fut inutile: j'abusai de votre confiance,

de mon pouvoir, de votre jeunesse, de votre heureuse innocence: le

ciel sauva votre vertu comme par miracle; Néné ne fut que son

instrument... n'oubliez jamais cette grâce... Pour réparer mes crîmes,

autant qu'il est en moi, je vous laisse tout mon bien: recevez, je ne

dis pas un don, mais la restitution trop due de ce que je vous ai fait

perdre.--Oui, monsieur, répondit vivement Néné (transportée de plaisir

de voir Fanchette plus riche que son amant lui-même), elle le reçoit.

Ah! je le vois bien, vous étiez bon, ce sont les méchans qui vous ont

gâté.» C'est ainsi qu'un trait de générosité captive les âmes simples

et droites. Apatéon répondit en sanglotant: «Mais qui lui rendra son

père, que je lui ravis, lorsque ses attraits naissans eurent excité

mes criminels desirs!...»

L'ange de la mort semblait attendre l'aveu de ce dernier forfait, pour

fraper sa victime: une faiblesse survint à l'infâme, dans laquelle il

expira; bien moins malheureux sans doute qu'il ne le méritait. Tous

étaient saisis d'horreur. «Qui l'aurait dit, s'écria Néné!» Rosin vint

embrasser Lussanville, et lui ouvrit son cœur sur son injuste haîne

qui venait de cesser, sur les sentiments que lui inspirait Bibi: le

même jour fut pris pour cette union et celle de Valincourt avec

Adélaïde: on essuie les larmes de la belle Fanchette, et l'on sort

pour se rendre au temple.

* * * * *

Enfin il s'accomplit cet hymen, dont un vertueux amour alluma le

flambeau: des sermens sacrés unirent Fanchette à Lussanville: cette

fille charmante donna ce que tant de fois on voulut lui ravir.

Quelques jours aprês Adélaïde épousa son amant, et Bibi s'unit avec

Rosin. On partagea également la succession du financier: celle

d'Apatéon fut à Fanchette, qui reçut encore de son oncle un présent

considérable. La jeune Agathe et son époux ne furent pas oubliés; mr

et mme de Lussanville leur abandonnèrent quelques-uns des biens

d'Apatéon: exemple rare dans tous les siècles, où chacun garde ce

qu'il a! Mr Kathégètes, touché de la conduite de Néné, voulut la tirer

de l'oprobre du célibat, et lui fit porter son nom: Tout le monde

nagea dans la joie[H]. C'est ainsi que l'amour et la fortune se

réunirent pour recompenser la vertu[45].

[H]: Fanchette prit soin de Lolotte, qui, docile aux leçons de

son aimable bienfaitrice, aime toutes les vertus qu'elle lui voit

pratiquer.

[Ornement]

NOTES

PREMIÈRE PARTIE.

On ne traduira pas le latin lorsque le texte indiquera le sens.

[1] Une montagne en mal d'enfant

Jetait une clameur si haute,

Que chacun, au bruit accourant,

Crut qu'elle accoucherait sans faute

D'une cité plus grosse que Paris;

Elle accoucha d'une souris.

Mon but, dans cet ouvrage, n'est pas de peindre en grand; je

laisse à mes maîtres, aux hommes célèbres, les grands tableaux. Je

vole terre à terre: mes héros sont pris dans la médiocrité. Nos

voisins à blonde (et souvent rousse) crinière, peuple que les

clabaudeurs nomment _féroce_, et les gens sensés _magnanime_, les

Anglais en un mot, traitent dans leurs ouvrages toutes les

conditions avec un égal respect. Je sais qu'en France, séjour de

la politesse et de l'urbanité, de la saine philosophie et de gens

qui font de tres beaux discours sur la dignité de l'homme, on

n'écrit sur le peuple, on ne l'introduit sur la scène que pour le

ridiculiser. M. de Voltaire, dit le sage de notre siècle (J.-J.

Rousseau), a le premier rendu respectable un vieux soldat dans

_Nanine_. M. Sedaine n'a pas fait un personnage bassement plaisant

de son _Antoine_, dans _le Philosophe sans le savoir_. Ce sont ces

exemples que je suis. Quoi donc! ceux qui constituent la nation

seront la fable du petit nombre d'ingrats qu'ils nourrissent!

Quelle indignité! Après le roi, dans une monarchie; avant tout

dans une république, ce qu'il y a de plus sacré, de plus

respectable, de plus saint, c'est essentiellement le peuple et ses

droits.

_Cette note est du vieillard Kathégètes. Elle avait été rayée par

l'auteuromane; la petite-maîtresse la restitua, pour se donner le

ton philosophe._

[2] Un pied peut être beau, lorsqu'il est bien fait, sans être

petit: beaucoup de femmes l'ont très joli, quoique grand. Il se

trouve même des nations qui préfèrent les grands pieds, ils

étaient en honneur chez les Cappadociens, et de nos jours ils

sont estimés en Perse. La petitesse du pied, telle qu'on l'exige

en Chine, serait un défaut.

On connaît des peuples, tels que les _Sériens_ (dont le pays est

entre le mont Imaüs et la Chine), qui préfèrent les pieds presque

ronds.

Un petit pied, nu, blanc comme la neige, était un des charmes

séduisants que les belles Grecques offraient aux regards d'un

amant heureux.

Les Romains avaient les mêmes idées que nous sur la beauté de

cette partie. Ovide dit à une maîtresse infidèle: «Quoique

perfide, tu n'en es pas moins belle; ton PETIT PIED n'en est pas

moins mignon.»

Pes erat exiguus; pedis est aptissima forma.

AMOR., l. III, eleg. 3.

[3] Judith, chap. XVI, v. 9. (C'est, je crois, remonter assez

haut, pour prouver qu'en tout temps, on eut le même goût qui fait

dire aujourd'hui:)

Corset et jupons blancs, bas toujours bien tirés,

PETITPIED DANS MULE GENTILLE

Sont plus apétissans qu'un objet décoré

De tout ce qui frape et qui brille;

Non, non, l'ajustement avec art arrangé,

Les plus beaux ornemens, la plus riche parure

N'ont pas l'attrait friand d'un joli négligé

Où la propreté semble embellir la nature.

M. PANARD.

[4] Suétone, livre VII, _A. Vitellius_, chap. II. C'est de

_Lucius Vitellius_, qu'est ce trait. J'y joindrai celui de la

fameuse Dorique, courtisane grecque qui vivait du temps de Sapho:

un pied mignon lui procura le double honneur d'avoir un roi pour

amant, et pour tombeau une pyramide, qu'on voyait encore du temps

de Strabon:

«Une avanture extraordinaire fesait l'objet de l'attention

publique. Une aigle avait enlevé le soulier de Dorique, qui

prenait le bain à Naucrate, ville située sur une des embouchures

du Nil, près de Canope, et elle l'avait transporté dans le palais

de Saïs, alors capitale d'Égypte, où elle le laissa tomber sur

les genoux du roi Psammis. Ce prince fut étonné du prodige et de

la propreté du soulier; il en admira le goût et la petitesse,

demeurant persuadé qu'un pied si bien fait devait être celui de

la plus belle personne du monde.

«Le voluptueux Psammis, curieux d'ailleurs de tout ce qui avait

l'air mystérieux, voulut approfondir ce prodige et savoir d'où

lui venait ce soulier: il proposa des récompenses à ceux qui lui

en apprendraient des nouvelles. Plusieurs femmes de la cour

l'essayèrent, mais il ne se trouva propre à aucune: enfin cette

avanture pénétra dans les provinces, et le bruit en vint jusqu'à

Naucrate: Dorique fut étonnée que son soulier eût été porté si

loin, et elle en conçut de grandes espérances. Elle se déclara

elle-même; le gouverneur en donna aussitôt avis à Psammis, et il

y joignit un portrait si flatteur des charmes de cette Grecque

que le roi eut envie de la voir: il envoya ordre qu'on l'amenât à

Saïs: il se sentait ému au récit de tant d'attraits: comme

l'avanture avait quelque chose de miraculeux, il ne douta point

que le dénouement n'en fût merveilleux. Il fallut obéir; Dorique

partit de Naucrate, et elle prit le chemin de Saïs.

* * * * *

«Psammis ne fut pas longtemps sans devenir éperduement amoureux

de Dorique: il avait fait faire l'essai du soulier mystérieux

avec beaucoup de pompe; il ordonna pour cela une fête galante,

qui fut appelée la FÊTE DU SOULIER: Dorique, parée des riches

habits dont le roi lui avait fait présent, fit envier ses charmes

à toutes les femmes de Saïs, inspira de l'amour à tous les

hommes; mais un amant couronné satisfit son ambition: il fut seul

heureux.»

[5] Cet historien avait la première des qualités,

l'_impartialité_. Il était toujours fort mal vêtu. On le trouva

mort de froid dans sa petite chambre, à côté d'une somme

considérable, que probablement il s'occupait à compter. Mais

l'avarice est un défaut qui ne diminue pas son mérite comme

auteur.

[6] Ασβεστος δ' αρ' ανωρτο γελως μακαρεσσι ργεοισιν,

Hως ιδον Ηφαιστον δια δώματα ποιπνυοντα.

(Asbestos d' ar' anôrto gelôs makaressi rgeoisin,

p. u.hôs idon Hêphaiston dia dômata poipnuonta.)

[7] Lis est cum forma magna pudicitiæ.

OVID. epist. XV.

On citera presque toujours Ovide, ce poète étant de tous les

anciens celui qui a su le mieux parler au cœur: il n'est pas une

situation qu'il n'ait rendue, pas un sentiment qu'il n'ait

exprimé. Le détracteur de ce poète charmant, quoiqu'il nous

l'assure dans un nouvel art d'aimer, ne peut avoir l'âme sensible:

le poète du cœur intéresse tous les cœurs tendres; et c'est

peut-être la raison pour laquelle l'abbé Desfontaines l'a mal

défendu.

[8] ..... Nulla reparabilis arte

Læsa pudicitia est; deperit illa semel.

OV. _Heroïd._

[9] Turpiter ingenuum munera corpus emunt.

OV. _Heroïd._

[10] Il est du devoir d'un historien de faire connaître l'origine

de ceux dont il doit beaucoup parler, lorsque leur famille est

ancienne et fameuse. Celle des _Apatéons_ réunit ces deux

qualités. Sans remonter trop haut, et pour ne rien dire

d'_Ulysse_ le fripon et de _Sinon_ le fourbe, il suffira

d'avancer que Philippe de Macédoine, père d'Alexandre le Grand,

en était un rejeton, ainsi que le dissimulé Tibère, le pape

Sixte V, et beaucoup d'autres seigneurs, princes, rois,

empereurs, czars, pontifes, califes, etc. Celui dont il est ici

question descendait en ligne directe d'un fils d'Alexandre VI et

de Lucrèce, qui ne fut jamais connu, et qu'on se contenta

d'envoyer en France avec de grands trésors. Quant au nom, pris

grammaticalement, il est grec: Απατεων , _trompeur_. (Apateôn)

[11] C'était autrefois le sentiment des manichéens. C'est encore

de nos jours celui de nos chanoines, de nos prieurs, et même de

nos prélats, qui cependant ne sont pas manichéens.

[12] _C'est ainsi que l'élégant Ovide a dit_:

...... Subit furtim lumina sessa sopor...

[13] Sed movet obrepens somnus anile caput.

Un historien peut montrer de l'érudition: on en dispense un feseur

de romans: mais nous autres auteurs graves, nous devons gagner la

confiance de nos lecteurs, voilà l'unique raison des citations que

l'on trouvera dans cet ouvrage; car

_Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sentiat alter._

PERS. sat. I.

[14] GALLI, prêtres de Cybèle. Leurs mœurs étaient extrêmement

corrompues, et quoiqu'ils fussent eunuques, ils se livraient aux

plus infâmes débauches; on avait pour eux à Rome un souverain

mépris. Martial, dans une de ses épigrammes, attaque leurs

débordements; voici les expressions dont il se sert, que je me

dispenserai de traduire:

Quid cum fœmineo tibi, Bætice galle, barathro?

Hæc debet medios lambere lingua viros.

Abscissa est quare samiâ tibi mentula testâ,

Si tibi tam gratus, Bætice, cunnus erat?

Castrandum caput est; nam sis licet inguine gallus,

Sacra tamen Cybeles decipis; ore vir es.

L. III, ep. LXXXI.

Ce vers fameux, appliqué par le peuple romain au plus heureux des

Césars, à cet Auguste lâche et rusé, avait pour objet les mœurs

des _galles_:

Videsne ut _cinœdus_ orbem digito temperet?

SUÉTONE.

(Cette note et ce qui l'occasionne avaient été rayés par l'abbé;

le petit-maître restitua les deux endroits.)

[15] Ἁρχα μεγαλας απετης ωνασς αληθεια,

Μη πταισης εμαν συνθεσιν τραχει ποτε ψευδει.

(Harcha megalas apetês ônass alêtheia,

Mê ptaisês eman synthesin trachei pote pseudei.)

Le fondement le plus solide de la vertu, c'est, ô souveraine

vérité, la candeur et la sincérité, auxquelles on ne doit jamais

donner atteinte par le moindre mensonge. _Stobée, fragm. de

Pindare._

Heureux le genre humain si sa plus belle moitié voulait bien

retenir cette maxime!.... Un sage a dit que l'astuce et la finesse

dans les femmes sont des dons de la nature, qu'il faut cultiver.

«La vérité morale, ajoute-t-il, n'est pas ce qui est, mais ce qui

est bien; ce qui est mal ne devrait point être, et ne doit point

être avoué, surtout quand cet aveu lui donne un effet qu'il

n'aurait pas sans cela.»

[16] Do vestibus oscula quas tu... ponis.

OVIDE.

_Il faut avoir une âme aussi délicate que sensible, pour concevoir

quelle volupté c'est, pour un tendre amant, de toucher les habits,

la jolie chaussure de ce qu'il aime. Madame_ Benoît _a rendu avec

beaucoup de chaleur l'intéressante situation d'un amant qui palpe

le pied mignon de sa maîtresse_:

«Le véritable amour est muet dans ses premiers ravissements; à

peine laisse-t-il échapper un soupir. La crainte, une douce

confusion d'une part; le silence, les timides regards de l'autre,

voilà son langage le plus énergique.... _Isidore_ oublie de

s'acquitter du ministère pour lequel il a été mandé. La _marquise_

l'en fait souvenir en bégayant.... _Isidore_ cherche ses

mesures... il ne trouve rien; il ne sait ce qu'il fait; il plie un

genou. Son procédé n'en exige pas davantage; mais ce n'est point

assez au gré de la vénération qui lui inspire une personne qu'il

regarde comme une divinité; il se prosterne à ses pieds. La

_marquise_ ne s'y oppose point; elle n'est plus en état de juger;

elle n'ose le regarder; elle ne voit pas ce qu'il fait. Cependant

elle decouvre son pied, le présente, non sans hésiter, sans le

retirer plusieurs fois. Une pudeur divine, vraie fille du

sentiment, lui fait craindre que la palpitation qu'elle éprouve ne

se transmette jusqu'à ses extrémités, et ne décèle au trop heureux

_Isidore_ l'ouvrage de ses charmes. Il lui semble accorder une

faveur de se laisser toucher le pied par un homme qui lui fait

tant d'impression. Elle balance; elle se croit même obligée de lui

refuser cette douceur, malgré le prétexte qui l'autorise. Le cas

où se trouve son amant la rend aussi scrupuleuse que la plus

sévère Espagnole. Elle se détermine enfin à dérober le charmant

extrait de toutes ses autres beautés; mais la mule qui renferme

cet abrégé des grâces est si mignonne, si petite qu'elle échappe à

des yeux occupés de tout autre objet. Pendant cette vaine

recherche, le calme revient un peu. Madame d'_Olfond_ se rappelle

qu'elle est très pressée des souliers qu'elle demande. _Isidore_

procède; on voit ses mains trembler. On sent des torrents de

flamme qui s'en échappent. Il laisse des traces de feu à tout ce

qu'il touche; il brûle, il consume partout où son heureuse main

s'imprime. Il ignore son triomphe; éperdu d'amour et de volupté

pure, il ne forme aucun désir, et jouit de toutes les délices sans

rien posséder. Moment fortuné! bonheur digne des dieux! pourquoi

êtes-vous si rares! _Agathe et Isidore_, Ire partie, pages 292 et

suiv.

[17] ..... Mea cymba.....

Illum, quo læsa est, horret adire locum.

_Trist._ eleg. I, v. 83.

_Note de la page 129, après le mot_ rapidement.

Possesseur d'une aimable femme

Aux grands yeux noirs, à la belle âme,

A taille fine, aux PIEDS MIGNONS,

A longue et brune chevelure,

Et de la plus charmante allure

De la tête jusqu'aux talons:

Esprit juste, humeur gaillarde,

Disant bien, et non babillarde,

Bref en tout point de bon aloi,

Faite à croquer, morceau de roi;

Voilà, je crois, suffisant titre

Pour obtenir place au chapitre

Des dons gratuits de notre loi.

_Cette strophe fait partie d'une très jolie pièce, intitulée_:

Requête d'un mari polonais, propriétaire d'une jolie femme, au

prince de REPNIN, ambassadeur, etc.

[18] Post equitem sedet atra cura.

HOR. l. III, od. I.

_Le chagrin monte en croupe, et galope avec lui._

BOIL.

[19] Nec pretium stupri gemmas, aurumque.

OVID.

[20] Cùmque ita pugnaret, tanquam quæ vincere nollet.

AMOR. l. I, eleg. 5.

Contes de Restif de la Bretonne Le Pied de Fanchette, ou, le Soulier couleur de rose · 第 16 / 18 段