perdu.--Perdu!--Oui, perdu dans paris, où je l'avais envoyé. Hêlas!
toutes mes recherches et celles de son gouverneur, ont jusqu'à présent
été vaines.--Mais on ne se perd pas de la sorte: vous le retrouverez.
Par le bon ordre qui règne dans cette grande ville, on découvre ce qui
s'y passe de plus secret.--Vous me rendez un peu d'espérance.--Votre
nièce a du montrer bien de la joie de votre retour?--Ma nièce! eh!
pouvez-vous m'en donner des nouvelles?--Vous ne l'avez pas encore
vue!--Et ne sais où la prendre.--Ah! quel plaisir pour tous deux!
c'est une merveille que votre nièce: une fille... Si le jeune
Satinbourg était ici... Il ne tarit pas sur son éloge: demain...--Et
si vous voulez m'obliger, que ce soit dês aujourd'hui.--Ainsi que
vous, je ne sais plus où la prendre: on parle d'un couvent...
Satinbourg dira tout cela; et nous ne pouvons le voir que demain. Mais
votre nièce va vous offrir l'image vivante de votre sœur, lorsque,
dans son printems, ses grâces, son éblouissante beauté lui
soumettaient tous les cœurs.--Vous éloignez le moment de la voir, et
vous augmentez l'envie que j'en ai. Elle est, dites-vous, belle comme
sa mère?--Je crois qu'elle la passe.» Et Rosin tressaille. Il se dit à
lui-même: Ma nièce ressemble à la belle Fanchette... elle a tous les
traits de ma sœur: elle me tiendra lieu de fils, de maîtresse... et
puisque dans le monde, il existe une puissance qui rendra légitimes
les sentimens qu'elle m'inspire, je suis riche, j'en profiterai. «A
demain, monsieur Delaunage?--Dês le matin nous irons ensemble chez
Satinbourg; une jeune épouse, je m'en souviens encore, fait dormir
tard; nous le surprendrons au lit; vous vous ferez connaître...--Ce
Satinbourg est marié?--Il vient d'épouser l'amie de votre nièce.--Ah!
cela me soulage.--Vraiment ce n'est qu'à son corps défendant...»
Une visite survint au vieillard: et Rosin, transporté de joie, le
quitta.
Le lendemain, la nuit n'avait pas encore fait place au jour, que
Rosin s'éveille, s'habille, prend la jolie mule bleu-céleste qu'il
avait enlevée à Fanchette, et vole chez Delaunage. Le vieillard fut
surpris de le voir si matin. «Voulez-vous donc intérompre, lui dit-il
en riant, de jeunes époux lorsqu'à peine ils commencent à gouter un
sommeil bienfesant, qui répare leurs forces épuisées? Il n'est pas
tems encore. Attendons.--Que voulez-vous? répondit Rosin: je brûle
d'impatience: j'ai perdu tout ce qui m'est cher, un fils mon unique
espérance; une maîtresse toute belle, sage au milieu des enlèvemens;
le vrai phénix en un mot; si séduisante... cette jolie chaussure l'a
parée...--Mademoiselle Florangis, dit froidement Delaunage, ne le cède
pas encore à votre phénix pour cet attrait-là... Vous allez en juger.»
Les deux amis s'entretinrent durant quelque tems de leurs affaires, de
la fortune de Rosin, de ses avantures. «Vous ne donnates point de vos
nouvelles à ce pauvre Florangis? disait Delaunage.--J'écrivis
plusieurs fois; mais je ne reçus jamais de réponse: ce fut
indirectement que j'apris leur mort. J'ai su depuis que, de plusieurs
vaisseaux qui portaient de mes lettres, le premier fit naufrage,
et les autres furent pris par les anglais.--Il me paraît que
dans ces climats éloignés, la fortune s'est lassée de vous être
contraire?--Comme vous le savez, je quittai paris avec quelques
débris de ma première fortune: ce fut un crîme aux yeux de mes
correspondans: on m'accusa de mauvaise-foi: on tâcha de flétrir ma
réputation: on fit des poursuites; et tout le poids de la haîne tomba
sur moi: je l'avais prévu et souhaité: Florangis était vertueux, mais
pusillanime; ma sœur s'affectait trop; j'aurais voulu, au prix de la
moitié de mon sang, leur épargner les maux qu'ils ont soufferts. Je
plaçai avantageusement mes fonds et j'eus un emploi d'écrivain sur le
vaisseau qui me transportait. Arrivé à pondicheri, je tins les livres
d'un fameux négociant, et j'eus en même-tems la liberté de trafiquer
pour mon compte. Tout me réussit: je gagnai la bienveillance de mon
commettant, pour le bon ordre que je mis dans ses affaires: les
miennes florissaient: au bout de quelques années il m'associa avec
lui. Tout n'en alla que mieux; parce que je devins plus hardi, et que
le bonheur continuant à me seconder, notre fortune doubla en três-peu
de tems. Mon associé mourut: les anglais prirent pondicheri: j'avais
rendu des services d'importance, avant la déclaration de guerre, à
divers commerçans de cette nation; ils m'en témoignèrent leur
reconnaissance, dans la desolation publique, en me fesant rendre
toutes mes richesses: je fus le seul à quî la guerre, pour le moment,
ne fit point de tort. Mais cette faveur pensa causer ma perte dans la
suite. Dês que la paix fut rétablie entre les deux nations, les
envieux que mon bonheur m'avait faits, ne manquèrent pas de me
noircir auprès du nouveau gouverneur. L'orage de jour en jour
grossissait sur ma tête: le danger devenait pressant: je songeai à
mettre en sureté ma vie avec une partie de mon bien; et craignant que
mon fils, que je venais d'envoyer à paris, ne fût arrêté, je
renouvelai à son gouverneur la défense de paraître parmi nos
connaissances. La haîne de mes ennemis s'envenima au point, que pour
m'y soustraire entièrement, je fis publier ma mort; tout le monde la
crut jusqu'à mon fils; son guide savait seul mon secret. Valincourt
(c'est le nom que je lui fais porter) aimait lorsqu'il aprit cette
nouvelle: il disparut quelque tems aprês, et l'objet de sa tendresse
même ignora quel était son sort. Le conducteur que je lui avais donné,
me rejoignit, m'aprît cette fâcheuse nouvelle: je fus au desespoir.
Nous revînmes tous deux en france, avec ce que je pus emporter de mes
richesses. Aujourd'hui tout a changé; on me rend justice à pondicheri;
et si je retrouvais mon cher Valincourt, aussi-bien que ma nièce, je
n'aurais plus rien à desirer.»
Lorsque Rosin eut fini son récit, il était l'heure de se rendre chez
Satinbourg; il part avec Delaunage. Mais les jeunes époux sont déjà
sortis: on nomme le couvent de Fanchette; ils viennent de s'y rendre.
Les deux amis y volent. L'aimable Adélaïde paraît seule, pour leur
apprendre que Satinbourg et sa jeune compagne n'ont fait que passer.
Delaunage demande Fanchette. La jeune religieuse crut la devoir celer.
Rosin était vivement frapé des grâces de la charmante sœur:
son cœur facile à s'enflâmer s'intéressa pour elle: il
l'entretint quelques momens, et lui dit des douceurs. Adélaïde
le considérait; quelques traits, un son de voix qu'elle crut
reconnaître, fixaient son attention. Rosin, charmé, lui dit:
«Comment a-t-on pu se résoudre, madame, à ensevelir tant d'attraits
dans un cloître?--Ensevelie! moi!... j'en serais au desespoir.--Vous
n'êtes pas...--Si.--Et...--Dans deux jours... Vous connaissez monsieur
Satinbourg; dans deux jours vous saurez tout.--Ah ciel!... Madame,
j'aimais une jeune personne toute belle que j'ai vue deux fois... j'en
devins éperdûment amoureux dês la première... mais vous l'égalez.
Cette mule fut à elle.--Voyons... Mais... Je crois...--Il faut me la
rendre?--Venez la reprendre demain.» Rosin fut ravi que ce bijou lui
fournît un prétexte de revoir la jolie cloîtrée: il y consent, et sort
avec le vieux marchand.
Adélaïde, en voyant la mule mignone, présuma qu'elle ne pouvait
apartenir qu'à Fanchette. Mais comment se trouvait-elle entre les
mains d'un homme connu de Satinbourg? Elle vole auprês de son amie,
qu'elle ne nomme plus, que son aimable sœur: elle lui rend compte de
ce qui vient de se passer, et lui présente la mule: Fanchette la
reconnaît avec surprise; raconte comment et dans quelle occasion elle
l'a perdue, cherche la semblable, la retrouve, et les chausse. Les
deux tendres amies s'épuisèrent en conjectures. Deux heures aprês le
même sujet les occupait encore; et la jeune Agathe paraît.
CHAPITRE L
_Nouvel enlèvement._
MA CHÈRE Florangis, voici bien d'autres embarras: un oncle,
dont jamais je n'avais entendu parler, tombe des nues pour
venir nous tourmenter...--Que m'aprens tu, chère Agathe!--Oui,
votre oncle, un monsieur Rosin: monsieur Delaunage qui nous
quitte, vient de nous aprendre cette nouvelle.--Ciel! quel bonheur
inattendu!--Réjouissez-vous!... vous ne savez pas encore...--Ah! que
je le voie seulement.--Gardez-vous en bien!... Aprenez ses desseins,
et que sa venue qui devrait nous causer à tous la joie la plus vive,
ne nous aporte que de la tristesse. Votre oncle brûle d'envie de vous
revoir: il a tout pouvoir sur vous: il ne consentira jamais à votre
union avec monsieur de Lussanville...--Ah! dieu!...--Non: il a perdu
sa femme et son fils unique, raporté des richesses immenses; il veut
vous rendre maîtresse de toute sa fortune en vous épousant. Tels sont
ses desseins.--Ma tendresse et mes larmes les feront changer.--Ne vous
en flattez pas: il vous a vue, nous ne savons comment; il vous aime
sans vous connaître. Il n'est qu'un moyen de vous délivrer
tout-d'un-coup de mille tracasseries: monsieur de Lussanville ignore
tout ceci: allons l'instruire: nous resterons chez lui tout le jour:
cette nuit vous vous épouserez: demain nous irons voir votre oncle,
qui n'ayant pas publié son retour assez tôt, n'aura rien à dire.»
Fanchette, troublée, hésitait: Adélaïde se joignit à l'aimable Agathe,
pour la déterminer.
Les deux amies sortaient pour se rendre chez la marchande de modes,
d'où l'on devait faire avertir Lussanville et la bonne Néné: A la
porte du couvent, un homme s'entretenait avec une jeune fille, qui
prononça le nom de Valincourt: Fanchette et l'épouse de Satinbourg
s'arrêtent, fixent la jeune personne: elle leur parut une de ces
infortunées, qui se privent elles-mêmes du titre de citoyennes, et
font à part une classe avilissante, exhalaison impure de la corruption
des grandes villes: Agathe et Fanchette détournent la vue en
rougissant pour elle. Cette fille était la petite Lolote, qui venait
de reconnaître Rosin. Dans ce moment, les yeux du père de Valincourt
rencontrent la belle Florangis. «Oui... c'est elle-même, s'écrie-t-il,
elle a... voila cette jolie mule que je viens de remettre à l'aimable
religieuse... Je n'ai pas encore examiné ses traits avec autant
d'attention: quelle image ils me retracent!... si ç'allait être... Je
ne laisserai pas échaper cette occasion de m'en éclaircir.» Ces
dernières paroles frapent l'oreille de Fanchette: elle remet l'inconnu
qui voulut un jour la secourir; se hâte de monter dans le carosse de
place qu'Agathe avait amené; lève les portières, et par-là se livre
elle-même. Le cocher, à quî Rosin eut le tems de dire un mot, suivit
les ordres qu'il lui donna.
On arrête aprês un trajet fort court: la portière s'ouvre, et Rosin
présente la main à Fanchette, qui se voyant dans une maison inconnue,
fait un cri, et se jette entre les bras d'Agathe.
CHAPITRE LI
_Obstacle qu'on n'attendait pas._
«PARDONNEZ, mademoiselle, dit Rosin, une petite tromperie, que
l'impatience de vous connaître a seule suggérée... Calmez cette
frayeur qui m'est injurieuse, mesdames: il n'est personne au monde qui
plus que moi rende hommage à la vertu unie à la beauté.» Fanchette se
sentit rassurée par ce discours: l'inconnu lui prit la main; elle ne
la retira pas: il lui sembla que dans son cœur cet étranger occupait
une place à côté de Lussanville: elle fut la première à presser Agathe
de se rendre aux instances qu'il leur fesait d'entrer chez lui: la
jeune Satinbourg ne pouvait revenir de son étonnement; mais le nom de
Valincourt qu'elles avaient entendu donner à l'inconnu, excitait sa
curiosité; elle se rendit.
«Si j'en crois mon cœur, lui dit Rosin avec attendrissement, vous
êtes celle que j'ai desespéré de trouver. Le sort m'a privé d'une
sœur chérie.--D'une sœur, intérompit Fanchette!... Et cette
sœur?...--Je retrouve ses traits en vous. Elle se nommait Florangis;
je suis Rosin.--Vous! mon oncle, vous!... C'est lui, chère Agathe!»
Fanchette portait toujours avec elle la boîte qui renfermait le
portrait de sa mère, et cette lettre qu'en mourant elle écrivit à son
frère. «Voila, dit-elle à Rosin, l'image de celle à quî je dois le
jour.» A peine il l'aperçoit, que ses yeux se remplissent de larmes:
«O ma fille! s'écrie-t-il, en la pressant dans ses bras, ce n'est que
de cet instant que le sort cesse de me persécuter: il m'a ravi mon
fils, mais il rend à mes vœux le seul objet qui pût me consoler d'une
perte si grande...--Je retrouve un père, chère Agathe... Je vais vous
adorer: vous aurez un fils dans Lussanville: tous deux...--Ah! ma
fille!... Quel est ce papier?--Il est pour vous. J'ai toujours
respecté cette défense de l'ouvrir, que vous voyez tracée de la main
de mon père.» Rosin baise l'écrit de sa sœur, et lit:
_Dans quelqu'endroit du monde que tu respires, cher Rosin,
indifférent ou tendre encore, il est un cœur qui t'aime, qui te
desire, qui songe avec tressaillement, même dans ce moment
affreux, que les mêmes flancs nous ont portés. Combien de fois la
différence de nos noms ne nous fit-elle pas prendre pour de
tendres amans!... Tems heureux!... O mon frère! le sang qui
t'anime coule dans mes veines, mais il n'y circule plus qu'avec
lenteur... Une cruelle ennemie, l'épouse, ou plutôt la mégère, de
cet amant pour qui je t'avouai ma faiblesse, ne s'est pas crue
assez vengée par nos malheurs qu'elle a tous causés; elle y joint
le poison... c'est elle, je n'en saurais douter... dans quelques
heures, je ne serai plus: ma fille perd une mère, instruite par
l'expérience... Oh! que n'es-tu prês de moi! tu recevrais mon
dernier soupir; tu consolerais, tu soutiendrais mon malheureux
époux; tu recueillerais ma fille, tu me remplacerais auprês de
Fanchette... de Fanchette!... Mon frère, mon ami, conçois-tu
toute l'horreur de la situation de la pauvre Fanchette?... Je
frémis, quand je songe qu'elle est belle, innocente; que je la
laisse, comme je fus laissée, au milieu d'un monde corrompu,
séducteur, et qu'elle peut perdre bientôt son père, dont la santé
chancelante s'affaiblit de jour en jour... Au nom de dieu, des
droits du sang, de notre tendre et constante amitié, cher Rosin,
si tu reviens un jour, reçois dans tes bras ma fille comme ton
fils; si tu le peux, fais son bonheur; protége-la du moins,
défens-la contre les meurtriers de sa mère, préserve-la
d'égaremens... Rosin! tu me connais: je fus insensée... mon ami,
si ma fille s'était égarée, ce serait ma faute: dans ce cas même,
pardonne-lui, ramène-la: ni le vice, ni le crîme ne doivent nous
faire haïr nos parens ou nos amis: c'est le lâche prétexte des
cœurs durs, que de se prévaloir de leurs défauts pour négliger
ceux qu'ils doivent aimer... Mon frère, je te recommande le
bonheur de ma fille: je te prie de le faire par tous les moyens
possibles... je te l'ordonne; l'état d'anéantissement où je me
trouve, m'en donne le droit: songe que cette âme immortelle, qui
te fut attachée, que le poison n'atteindra pas, aura les yeux
ouverts sur Fanchette et sur toi... elle lira dans ton cœur tes
plus secrètes pensées... Mes douleurs cessent: une lumière
surnaturelle semble m'éclairer... Mes forces s'épuisent...
Rosin... Fanchette... ma fille... mon frère, qu'elle soit la
tienne... et....._
Il était impossible de lire les caractères demi-formés qui suivaient.
Fanchette et son oncle répandaient des larmes. Que de pensées les
agitaient! Rosin lui dit:
«Eh! c'est toi, ma fille! toi! l'amante de ce Lussanville, dont la
mère... Toi! qui devrais détester tout ce qui tient à cette femme
abominable!... Et je me croyais injuste, lorsque le jour où je le vis
te dérober au danger, je sentis que je le haïssais. Cependant, ma
fille, ton bonheur est tout ce que je veux: ma sœur l'ordonne: aux
dépens de mon cœur, plus à toi que tu ne penses, je le ferai.»
Fanchette éperdue, immobile, soupirait et garda durant quelques momens
le silence. Ensuite levant timidement les yeux sur son oncle: «Si vous
le connaissiez! lui dit-elle: ah! si vous le connaissiez!--Toutes ses
vertus, s'il en a, ne sont plus rien: ma fille, ce billet que toi-même
viens de me remettre, les doit toutes anéantir à tes yeux, et vous
séparer pour jamais.--Ah! dieu! plutôt la mort!... Lussanville est-il
donc criminel, pour être né d'une mère coupable! il a tant de
vertus!... Chère Agathe, écris à ma bonne: qu'elle vienne: son
témoignage sera moins suspect que le mien.--Quoi! le fils de celle qui
te priva d'une mère t'est si cher! un sang odieux...--Arrêtez! Ah! mon
oncle! mon père! je l'aime; mais il en est si digne!... et la sœur,
et le frère, l'une par l'amitié, l'autre par l'amour, ont tout pouvoir
sur mon cœur: faut-il donc briser des liens si doux!--Ta mère ne vit
plus! que de périls, que de malheurs celle qui t'en prive ne
t'a-t-elle pas causés! fille infortunée!--Je les pardonne à mon plus
cruel ennemi: et mon amant... Nous espérions jouir d'une félicité si
pure! Sa sœur, que vous avez vue... dont les vœux sont
dissous.--Cette fille aimable à laquelle j'ai parlé?--Elle-même. Sa
sœur et le jeune Valincourt...--Le jeune Valincourt!--Vous vous
troublez! on vous a donné ce nom lorsque nous sortions du couvent: le
connaîtriez-vous? un jeune homme (continua vivement Fanchette) que
depuis trois ans l'on croyait perdu, fils d'un riche négociant de
pondicheri, l'ami de mon amant, qui...--Et c'est mon fils! et c'est
toi qui me l'aprens! ô ma chère Fanchette!... Où le verrai-je?»
Rosin achevait à peine ces mots, qu'on vit paraître Lussanville,
Valincourt et l'époux d'Agathe.
«Ah! mon cousin, s'écrie Fanchette, en allant au devant de Valincourt!
votre père... mon oncle...» Le gouverneur du jeune homme entrait: il
aperçoit son élève, il s'élance vers lui, et le porte dans les bras de
son père. Que ce moment eut de douceur! «O dieu! quel heureux jour,
dit Rosin, qui me réunit à ce que j'ai de plus cher!... Mon fils! mon
cher fils! qui t'a donc séparé de l'ami que je t'avais donné?»
Le jeune Valincourt allait instruire son père; lui parler de la
méchanceté d'Apatéon; de son amitié pour Lussanville, et peut-être
d'Adélaïde: un envoyé du magistrat se présente, et l'invite à le
suivre. Rosin lance un regard jaloux sur Lussanville, prie Fanchette
de faire les honneurs de sa maison, et sort avec son fils.
Tandis qu'ils s'éloignent, Fanchette demandait à Lussanville pourquoi
sa bonne n'était pas avec eux. «Je l'ignore, répondit l'aimable
jeune-homme: mais c'est elle qui m'a fait remettre le billet
d'Agathe.» Et la tendre Florangis n'est pas rassurée: elle veut
absolument la voir, et prie qu'on la fasse chercher.
CHAPITRE LII
_Bibi._
ROSIN reçut chez le magistrat de nouvelles preuves que ses malheurs
étaient cessés; des assurances de la protection du monarque pour
continuer son commerce; des lumières sur les crîmes d'Apatéon. Au
retour, l'amant d'Adélaïde épancha son âme dans le sein paternel.
Rosin, surpris de l'embarras avec lequel il s'exprimait au sujet
d'Adélaïde, arracha son secret à demi: il ne put se défendre de
ressentir au fond de son cœur une joie secrète, et des espérances.
Lorsqu'il rentra, Fanchette venait d'accompagner Agathe chez sa mère.
[Et ce fut ce jour-là, cher lecteur, que l'éditeur de cette véritable
histoire vit Fanchette chez la marchande de modes, et que son joli
pied fut pour lui la divine Clio. On essayait à cette belle fille sa
parure pour le lendemain: celle qui nomma Fanchette était la jeune
Agathe; celui qui la caressait, monsieur Satinbourg.] Rosin ne pouvait
plus vivre sans elle; il y vole avec son fils. En la voyant si belle,
son cœur palpita de plaisir. «Ah! mon fils! dit-il bas à Valincourt,
voila l'objet qui devait te charmer: faut-il que Lussanville te
l'enlève!» Le jeune-homme surpris, répondit en soupirant: «C'est assez
d'un malheureux! faites la félicité de ma cousine. J'aime, vous le
savez... Mon père! je vous ai découvert mon secret: tout dépend de
vous...--Comment!--Quel autre que mon père aurait pu me forcer d'être
heureux?» Rosin l'entendit, et tous ses projets s'évanouirent. «Vous
le serez, mes enfans, s'écrie-t-il...» Et dans le moment, Lussanville,
que Fanchette avait prié de s'informer de Néné, vint lui dire que
lui-même et ses gens n'avaient encore pu la découvrir.
Fanchette, à cette nouvelle, ne put retenir ses larmes... O quel prix
la sensibilité, la tendre reconnaissance donnent à la beauté!... Rosin
disait: «Comme elle aurait aimé sa mère!» Lussanville: «Comme elle
aimera son époux!» Rien ne put la consoler. Mais on n'avait garde de
trouver la gouvernante; qui, dans les lieux où elle était, ne
s'occupait que des intérêts de sa chère Florangis, que son amant, son
oncle et Valincourt reconduisirent à son couvent.
La vue de la belle Adélaïde, qui vint recevoir Fanchette, diminua dans
Rosin son antipatie pour Lussanville. Il aurait été flaté de la double
alliance, sans le crîme d'une mère odieuse. Car, dans ses principes,
le malheur d'Adélaïde était moins que rien, et les perplexités de son
fils un enfantillage: mais madame Lussanville lui fesait horreur.
Cependant, touché de l'amitié que lui montrait le jeune-homme, pressé
du desir de faire le bonheur de sa nièce; de donner à son fils une
épouse toute belle, et aussi riche qu'il avait apris que le serait la
jeune religieuse, il signa, quoiqu'avec répugnance, le contrat de
Fanchette, que le notaire venait d'aporter. L'aimable fille lui
montrait combien elle était touchée de sa bonté. Il soupira: il cédait
deux objets qui l'avaient charmé: tant de générosité ne demeura pas
sans recompense.
Tous trois, aprês avoir pris congé des deux jeunes amies, sortaient du
couvent: le jour finissait, et les rues desertes, voisines de ce
monastère, n'étaient point encore éclairées: deux femmes, qui
marchaient fort vite et d'un air effrayé, passent tout prês d'eux.
L'une heurta violemment Lussanville qu'elle ne voyait pas: A peine
l'amant de Fanchette eut ouvert la bouche, pour lui faire quelques
excuses, que la jeune personne se jette dans ses bras, en s'écriant:
«Ah! mon frère!» Lussanville et Valincourt même demeurent immobiles
d'étonnement, en reconnaissant la voix de Bibi, que Lolote
accompagnait.
«Est-il possible!--Mon frère!--Qui l'aurait pensé!--Un perfide...--Tu
respires!...--abusant de ma confiance...--Apatéon!--Lui-même. Il me
persuada de feindre une agonie, et tandis qu'il éloignerait ma mère,
de me laisser enlever.--Qu'espérais-tu, grand dieu!--D'être réunie à
Valincourt: il m'en avait flatée... le traître!... il m'a cruellement
trompée... il ne travaillait que pour lui: mais le scélérat n'a rien
obtenu: ensevelie toute vivante, mon desespoir même m'a soutenue.
Aujourd'hui, je ne sais par quel coup du sort, je me suis vue
abandonnée d'un vieux geolier qu'il m'avait donné: je l'ai attendu
jusqu'au soir inutilement: je me suis cru condannée à périr de faim.
Je vais à la porte de ma prison: je vois avec surprise qu'elle n'est
point fermée: je sors; rien ne s'opose à ma fuite: parvenue dehors,
j'ai aperçu cette jeune personne, et l'ai priée de me conduire au
couvent de ma sœur.»
Mes lecteurs sentiront quel effet dut produire cet étonnant récit sur
Lussanville et Valincourt. On rentre dans le couvent avec Bibi et
Lolote même, que Lussanville reconnut avec plaisir. La surprise
d'Adélaïde et de Fanchette ne se peut décrire. La joie succéda: Bibi
trouva deux tendres sœurs. Cette jeune personne, en croissant, était
embellie: et Rosin se dit en lui-même: «Pour le coup, celle-ci n'a
point d'amant; elle sera pour moi.» Cependant il n'ignorait pas ce qui
s'était passé: mais on a du s'apercevoir qu'il estimait la vertu, la
beauté, et non des chimères: ce fut une raison de plus pour offrir sa
main à Bibi. Il tressaillit: puis tout-à-coup, l'idée de sa sœur
expirante vint modérer sa joie. Lussanville, de son côté songeait à
s'acquitter avec Lolote: il offrit de payer sa pension dans le
couvent, au cas qu'elle voulût y rester, et de l'établir un jour.
Mais l'instant où tous ne doivent plus rien avoir à desirer,
s'aproche. Le voîle va tomber, et déja le scélérat est puni.
CHAPITRE DERNIER
_Plus heureux qu'on ne pense._