d'un jeune officier, avait toujours su le contenir dans les
bornes du respect: sa passion, loin de diminuer, à la longue
s'épura; il aurait préféré la mort à la perte d'un sentiment
délicieux qui fesait son bonheur, et ce bonheur même était moins
cher à son cœur que l'honneur de sa belle maîtresse. On raconte
qu'un jour il la trouva sommeillant sur un lit de repos. Elle
n'était vêtue que d'un déshabillé fort leste: sa jupe courte et
sa situation découvraient la moitié d'une jambe tournée par
l'amour; une mule délicate contenait le bout d'un petit pied à
croquer; sa gorge, légèrement gazée, montrait une agitation
voluptueuse. D'abord il fut très peu maître de ses sens; un
frémissement tumultueux annonça les désirs; mais bientôt ses
principes prirent le dessus, il se dit à lui-même:--Voilà l'heure
du berger; je triompherai peut-être; mais voudrais-je ôter à mon
amie la douce confiance qu'elle a prise en moi? et pour un
plaisir le plus séduisant de tous, il est vrai, le plus vivement
désiré, mais que le même instant voit naître et mourir, la priver
de son bien le plus précieux?--Il remportait la victoire, lorsque
ses yeux venant à se fixer sur cette mule mignone, il sentit
renaître des transports si vifs.... Il les vainquit; mais ce ne
fut pas sans les plus terribles combats.... Il sort et rentre
avec bruit; la belle s'éveille; il ne fit pas difficulté de lui
tout confier; et depuis ce moment l'estime qu'elle lui témoigne
l'a bien dédommagé du sacrifice. Mais cet homme, vainqueur de
désirs si pressants, ne put résister à l'envie de posséder cette
mule perfide, qui faillit perdre celle qu'elle embellissait; il
l'obtint après quelque résistance. En lui permettant de la
prendre, cette vertueuse femme lui dit:--Puisque c'est une faveur
à laquelle vous donnez un prix et que je puis vous accorder sans
manquer à mon devoir, j'y consens avec plaisir; gardez-la pour
vous applaudir d'avoir préféré votre amie à vous-même; je ne puis
me rappeler sans frémir l'état où j'étais lorsque vous m'avez
surprise: il est presque sûr que vous auriez subjugué mes sens;
mais il est plus certain encore que si vous eussiez abusé de
l'occasion, je vous mépriserais, et ne vous aurais revu de ma
vie.»
(Note du jeune officier auquel je dois cet ouvrage. On m'assure
que ce trait est de lui-même avec la jeune veuve sur la toilette
de laquelle il le trouva; et je le crois bien, ce n'est pas la
première fois qu'une petite-maîtresse et un jeune militaire ont
donné des exemples de vertu.)
DEUXIÈME PARTIE.
[22] Dans le livre de Beaudoin, _Des Chauss. ancienn._, on voit
que de tout temps les hommes et les femmes ont été recherchés
dans leur chaussure. On alla jusqu'à en porter d'or ou d'argent,
enrichies de pierreries, selon Plaute, Quinte-Curce, Sénèque,
Eutrope, Lampride, Spartien; en parlant d'Alexandre, de Caligula,
de Dioclétien et d'Héliogabale. Pline dit la même chose des
particuliers. _Gemmas non tantùm crepidarum obstragulis, sed et
totis socculis addunt._ Plinii, I. IX.
[23] Omnia sed vereor (quis enim securus amavit?)
[24] Ipsa nihil (dixit), pavido lingua retenta metu.
AMOR. l. I.
[25] J'ai connu particulièrement un jeune homme subjugué par une
passion violente qui l'a rendu malheureux, et qui peut-être fut
la seule cause de sa mort prématurée. La manière dont il fit
connaissance avec sa maîtresse, la force que prit sur-le-champ
son amour, tout est également singulier. Voici comme lui-même m'a
raconté son histoire.
«Je suis d'une petite ville du Nivernois; j'en sortis dès
l'enfance, et je fus élevé à Paris: à dix-huit ans, je revins
dans la maison paternelle. On comptait me fixer dans ma patrie;
en peu de temps je fus lié avec tous les jeunes gens de mon âge;
mais un seul devint mon ami; nous étions inséparables. Il avait
une sœur de seize ans, faite au tour, avec un de ces minois que
les ris et les grâces accompagnent toujours. Je l'avais vue
quelquefois en passant, et je n'avais ressenti pour elle rien de
plus que pour les autres jeunes beautés de ma ville. Un jour, mon
ami manquait à une partie que j'avais formée avec d'autres; je
n'aurais pas eu de plaisir sans lui; je courus le chercher; il
était sorti, mais sa jeune sœur me reçut. Elle me fit des
questions plaisantes; ce que j'y répondais la fit rire à son
tour, mais avec tant de grâces... le coloris qui vint nuancer ses
joues de lis la rendit ravissante... je voulus lui dérober un
baiser; elle se défendit en riant toujours; je le lui ravis; ses
ris redoublèrent; je recommençai; elle rit encore... je fus
téméraire... elle était innocente; j'osais en douter... ses sens
s'émurent... elle s'égare, et je triomphe... Elle était si
belle!... je sentis naître au fond de mon cœur cet amour dont
rien n'a pu jusqu'à présent diminuer la violence. Que ce moment
fut heureux! mais ç'a été le seul dont j'aie joui. En revenant à
elle, ses larmes coulèrent; je m'y étais attendu; je voulus la
consoler, en lui jurant une constance éternelle et l'assurant que
dès le jour même j'allais travailler à notre union. Quel fut mon
étonnement, lorsque, s'étant un peu remise, elle me dit du ton de
l'indignation:--Monstre, sors de ma présence! toi! devenir mon
époux et mon maître! ah ciel! plutôt la mort: sois, tu m'as
avilie; mais je t'abhorre: je ne refuserai pas la main d'un
autre; je ne le tromperai pas non plus... mais toi!... Un torrent
de larmes lui coupa la voix. J'étais à ses genoux durant ces
cruels reproches: ni ma soumission ni ma douleur ne purent la
toucher; je fus contraint de sortir. J'espérais cependant;
j'instruisis son frère; je fis parler mes parens: nous étions
parfaitement assortis; on compta pour rien la répugnance qu'elle
montrait; tout fut conclu en quelques semaines. Les familles
étaient assemblées; on dressait les articles; la jeune personne
entre, demande qu'on l'écoute, étonne tout le monde par le récit
circonstancié qu'elle ose faire de ce qui s'est passé, embrasse
les genoux de sa mère, et la conjure de la garantir du malheur de
voir à tout moment le cruel ennemi qui souilla son innocence. On
voulut savoir si elle avait un amant aimé; mais elle assura
qu'elle haïssait tous les hommes en moi, et qu'aucun ne lui avait
encore plu. On dissimula, pour ne pas l'aigrir, mes parens et les
siens desiraient cette union; ils différèrent. Adroitement, on me
procurait mille occasions d'être utile ou nécessaire à ma jeune
maîtresse; je faisais naître les plaisirs sous ses pas; elle s'y
livrait, tant qu'elle en ignorait la source: la connaissait-elle;
on la voyait fuir avec horreur. Malgré ces rigueurs, tant que ses
parens ont vécu, l'espérance me soutint. J'essayai, pour guérir
sa haine, le remède de l'amour; je m'éloignai: on me rappela,
lorsqu'on s'aperçut qu'elle avait repris sa première gaieté, que
la nouvelle de mon retour fit évanouir. Je perdis alors l'espoir
de la toucher. Ses parens moururent: devenue maîtresse
d'elle-même, elle consentit d'épouser un homme qu'elle n'avait
jamais vu, qui la recherchait précisément à cause de l'idée
bizarre qui l'avait portée à me détester. Ce coup fut le dernier,
mais il était terrible.... Je quittai ma patrie pour toujours...»
Cette note est de l'auteuromane.
[26] Les goûts sont partagés sur ce qui rend le soulier d'une
femme plus agréable à la vue. L'auteur d'ÉMILE (VIe partie, p.
155 et 297) prétend qu'un talon élevé fait paraître le pied
petit, et l'importance de l'observation fait qu'il y revient deux
fois. Il s'ensuivrait de là que, les petits pieds étant les plus
jolis, le goût général devrait être pour les talons élevés; car
les femmes dont le pied est petit voudront le faire paraître
encore plus mignon, et celles qui l'ont un peu grand seront
charmées de faire éclipser ce défaut. Cependant nos
petites-maîtresses portent souvent des talons bas: il serait
absurde de dire qu'elles sont insensibles au précieux avantage
dont cette chaussure les prive. Qu'elles savent habilement
regagner d'un côté ce qu'elles semblent abandonner de l'autre! La
démarche devient plus légère, le port plus gracieux et plus
dégagé, l'action plus libre. Mais ce n'est pas tout; on donne aux
tendrons de treize à quinze ans des talons bas; les tendrons plus
âgés, avec un regard timide, une adroite naïveté et des talons
bas, ne se flatteraient-ils pas de prolonger l'âge de
l'innocence? (Jeunes gens, défiez-vous de toute femme qui, vivant
dans le monde, veut paraître Agnès à vingt ans!) Quand il faut
opter entre deux avantages, on choisit le plus grand: l'on
préfère un air enfantin aux grâces d'un petit pied. A-t-on raison
ou tort? Je ne décide rien. Je dirai seulement qu'un talon haut
va bien aux grandes femmes, est avantageux à celles d'une taille
médiocre, nécessaire aux petites, et ridicule seulement pour les
naines. En général, il donne trop de grâces, pour ne le pas
conseiller. Mais soit que l'on porte talon haut ou bas, il faut
donner toute son attention à ne se pas déformer le pied par une
chaussure gênante.
NOTA.--Tout ce qu'on vient de lire s'est trouvé dans les papiers
du dévot Apatéon.
[27] VIRGILE, dans l'_Énéide_, en fait un usage admirable; ce
poète inimitable a bien senti que le seul moyen de soulager la
douleur de son héros et de le préparer à se livrer bientôt aux
douceurs de l'amour était de faire couler ses larmes, par le
récit de ses malheurs: c'est par là qu'il va le disposer à
répondre à la tendresse de Didon.
Infandum, regina, jubes renovare dolorem...
Quis, talia fando, temperet à lacrymis?
[28] Combien ne se trouve-t-il pas de nos jours, et dans tous les
états, de mères semblables à celle que Pétrone a peinte dans la
mordante satire qu'il a faite des mœurs de son siecle, de la
cour et de l'empereur! (Pétrone, tome II, pages 277 et suiv.)
[29] Τω δ'ετερον μεν εδωκε πατηρ, ἑτερος δ'ανενευσε.
(Tô d'eteron men edôke patêr, heteros d'aneneuse.)
_Il._ π. υ. (p. u.) 260.
Audiit, et voti Phœbus succedere partem
Mente dedit, partem volucres dispersit in auras.
_Énéid._ l. XI, v. 794-795.
[30] ........ O when meet now, .....
in love, and mutual honor join'd!
Milton's book VIII, v. 58-59.
TROISIÈME PARTIE.
[31] Ubi nox abiit, nec tamen orta dies.
AMOR. l. I.
[32] On dit que la petite-maîtresse, auteur en partie de cet
ouvrage, fut vivement frappée à la lecture de ce récit de sœur
Rose, et qu'il lui donna la pensée de faire confidence au public
d'une petite étourderie de sa jeunesse, qui n'eut que d'heureuses
suites. J'ai conservé son style et jusqu'à son orthographe: dans
notre langue, elle devient de jour en jour si arbitraire, que
chacun peut avoir la sienne. Ce serait même un bien. Quel
avantage et quelle grâce n'aurait pas une manière d'écrire, qui
peindrait aux yeux l'agréable grasseyement des auteurs femelles:
la prononciation volubile et précipitée de l'auteur petit-maître:
le ton grave, pédantesque, ou boursouflé des feseurs de
dissertations, de panégyriques, d'histoires modernes, d'éloges,
ou d'oraisons funèbres! On pourrait, ce me semble, inventer
quatre nouvelles ponctuations, qui faciliteraient infiniment
cette utile méthode: le point _précipitatif_, le _ralentissant_,
l'_indignatif_, l'_attendrissant_[I]. Quelle clarté ne
répandraient-ils pas dans le discours! et surtout que de
parenthèses ils remplaceraient dans nos comédies nouvelles, nos
romans du jour et nos opéras-bouffons!... Mais je m'aperçois que
je disserte... Qu'on me pardonne la digression; on en fait
quelquefois de moins utiles. J'avertis seulement encore que,
partout où l'auteur prononce la lettre _r_ avec grâce, il a eu
soin de la mettre double.
[I] Joignez-y des demi-virgules ou soupirs, qui serviraient
dans mille occasions où la virgule est trop forte.
Z'us dans ma zeunesse le sorrt de prresque toutes les filles des zans
aises, ausquelles les merrcenairres institutrrices des couvans
serrvent de mèrres. Ze fus confiée à des bénédictines, dont la maison
êt tout prroçe d'une terrre où çaque anée mes parrans venaient passer
la belle saison. Oh! c'êt une sote çose que l'éducation de couvant!
Mon Dieu! come on devient, dans ces maisons, bégueules, imperrtinantes
et vaines! An vérrité, z'ai u toutes les peines du monde à me
garrantirr de ces défauts-là. Mais ce n'êt pas ce que ze veus dirre.
Ze ne m'i déplus pas, tant que mon âme, brrute ancorre, anferrinée
dans la maçine come une crrisalide dans son cocon, n'ut point éprrouvé
cette douce flâme que prroduit le çoc des passions. Ze crrois que ce
fut-là le feu dont se serrvit Prrométée pourr animer sa statue.
Zusqu'à l'âze heurreus où se fait le dévelopemant de nos facultés,
nous vézétons, nous grrandissons sotemant; nous fesons des poupées et
des çapelles. C'êt aussi come ze vécus zusqu'à prrês de douze ans,
qu'un zeune abé, cousin de notrre prrieurre, me dona bien d'autrres
idées. Sa vue me fit haïrr un lieu où des barrreaux nous séparraient,
où des surrveillans nous éclairraient touzourrs. Ze ne saurais mieus
fairre son porrtrrait, qu'an disant qu'il était hardi come un paze,
entrreprrenant come un mousquetairre, hipocrrite en public come un
ignacien, impudant dans le parrticulier come tous ses parreils, et
beau come l'amourr: à toutes ces brrillantes calités, azoutés qu'il
n'avait que vingt ans. Ze le vis souvant au parrloirr, où
z'acompagnais prresque touzourrs la prrieurre lorrsqu'elle rrecevait
ses visites. Il me convint; ze lui plus; nous lumes dans les ieus l'un
de l'autrre que nous désirrions de nous antrretenir sans témoin. Un
zourr, on m'averrtit qu'une de mes parrantes que z'aimais beaucoup
m'atand au parrloirr; z'y courrs; et ma parrante, c'était... monsieur
l'abé déguisé an fille; mais si çarrmant sous cet habit, avec notrre
rrouze, notrre blanc, nos pompons et nos mouçes, qu'on voyait bien
qu'il était plus fait pourr tout cela que nous-mêmes. Il prrévint
adrroitemant ma surrprrise, et me dit des çoses que ze trrouvai les
plus zolies du monde. Cet entrretien me fit bien rrêver lorrsque ze
fus seule!... Mais laissons l'aimable abé, que trrois anées de
déguisemans, de prropositions et de soupirrs n'avaient pas plus avancé
que le prremier zourr.
«Z'étais la plus zeune de trrois filles: dês l'anfance on me destina à
fairre à la forrtune de mes aînées le sacrrrifice de ma liberrté et de
mon bonheurr. On atandait impaciamant que z'usse ateint l'âze
prrescrrit: il arrriva: z'étais devenue plus belle, plus énemie d'une
éterrnelle clôturre, plus amourreuse du zeune abé. On me fit antandrre
qu'il falait prrandrre l'habit de novice. Ze ne conaissais pas le
monde; et ze l'aimais! comant ça se faisait-il? Ze n'an sais rrien;
mais ça était. Ze rrépugnai; on me prressa: z'averrtis l'abé par un
billet, il vint: ze pleurrais; il sourriait, an me trraitant d'anfant.
«Z'atandais ce momant, me dit-il, pourr vous mettrre à la rraison, et
vous prroposer un arrranzemant que ze médite depuis longtams.--Eh!
quel êt-il?--C'êt un prrozet qui vous garrantirra de ce que vous
rredoutés.--Expliqués-vous donc vite.--Z'ai pansé qu'il falait sorrtir
de votrre monastèrre, et...--Le pourrrais-ze!--Oui, si vous le
voulés.--Oh! de tout mon cœurr.--C'êt au mieus: tenés-vous prrête ce
soirr: gagnés le zarrdin: trrouvés-vous à onze heurres et demie
prrécises à la porrte qui done sur la campagne: soyés atantive au
signal...» Ze fis ce qu'il me disait: on vient me prrendrre: et voilà
mon étourrdie, qui se laisse enlever, et s'abandone à la discrrétion
d'un home, pour se dérroberr à la barrbarrie de ses parrans... Mais...
(Admirrés un peu ce coup du sorrt!) dans le momant que l'on me
porrtait dans la çaise, mon pèrre, accompagné d'un vieil officier de
ses amis, venait de souper dans un çâteau voisin, et s'avise de se
trrouver là. Ils ont vu escalader le murr du couvant: ils ne doutent
pas que ce ne soit une expédition amourreuse; d'avance ils an rrient
de tout leurr cœurr: ils s'aprroçent sans brruit: ils ne voulaient
que s'amuserr un momant de la frrayeurr qu'ils allaient causer... La
zoie nè fut pas de longue durrée: mon pèrre surrtout, an me
rreconnaissant, fit une exclamacion qui me fait encorre frrissoner. Ce
n'était pourrtant rrien que ça. Quand, à trraverrs son déguisemant,
mon pèrre rreconut l'abé, sa furrreurr n'eut plus de borrnes; c'était
fait de notrre vie, si son vieil ami ne l'ût modérré. Cet honête-home
était veuf depuis trrente ans: dês qu'il sut que la haîne du cloîtrre,
plutôt que l'amourr, m'avait déterrminée à prrandrre la fuite, il
s'offrit de rréparrer le mal: il était bien sûrr qu'il ne pouvait
ancorre m'êtrre rrien arrrivé: ze lui parrus zolie: il me rrandit le
serrvice de m'épouser, sans dot, et de m'avantazer considérrablemant.
Il ne s'en tint pas là: durrant sa vie, z'an fut bien trraitée, mieus
encorre à sa morrt, qui me laissa riçe et maîtrresse de moi-même au
bout de deux ans. Pour le pauvrre abé, ze le crois au séminairre.
«Voilà come une inzuste contrrainte faillit de me perrdrre de deux
manièrres, dont z'avais cepandant çoisi la moins irrréparrable. Mais
que serrais-ze devenue, sans le vieil officier?...»
[33] Les parents qui contraignent leurs enfants à se marier
contre leur inclination commettent une imprudence qui peut avoir
de très fâcheuses suites: mais ceux qui les condamnent à entrer
de sang-froid dans un état dont le père fut l'enthousiasme, et la
mère la stupidité, sont des monstres plus exécrables que les
adorateurs de SATURNE et de MOLOCH. Cet abus abominable de leur
autorité brise les liens des enfants, et les dispense de ce
qu'ils leur devaient: c'est à la nature révoltée de venger la
nature outragée. (_M. Kathégètes._)
[34] Effugium reperire alterius quære malo.
[35] Nous somes dans un tams où l'on écrrit beaucoup surr la
petite-vérrole, où l'on dispute pour et contre l'inoculation. Des
deux côtés, c'êt moins la vérrité que l'on rreçerrçe, qu'à zeter
un rridicule sur les adversaires. Dût le zanrre humain êtrre
prrive d'un secourrs utile, qui le garrantirrait d'un fléau
destrructeurr de ses deus plus prrécieus avantazes, la vie et la
beauté, l'anti-inoculateurr voudrrait anéantirr l'inoculacion.
Pourr moi, ze ne parrle que d'aprrês mon expérriance; z'ai été
inoculée, et ze m'an suis trrouvée forrt bien... A prropos
d'inoculation, ze me rrapelle que mon médecin me laissa, il i a
quelques zourrs, une lettrre de l'_orracle de notre
littérrature_. Ce grrand home, orrizinal an tout, sugzerre un
moyen nouveau pourr extirrper une maladie l'effrroi du beau-sexe
et des petits-maîtrres; parr la même occasion, il panse qu'on
pourrrait aussi doner la çasse à la _grrosse sœurr_... On
zuzerra mieus de tout ça en lisant sa lettrre même.
Au château de Ferney, le 22 avril 1768.
«Je crois, monsieur, que don Quichotte n'avait pas lu plus de
livres de chevalerie, que j'en ai lu de médecine. Je suis né
faible et malade, et je ressemble aux gens qui, ayant d'anciens
procès de famille, passent leur vie à feuilleter des
jurisconsultes, sans pouvoir finir leurs procès. Il y a environ
soixante-quatorze ans que je soutiens, comme je peux, mon procès
contre la nature. J'ai gagné un grand incident, puisque je suis
encore en vie, mais j'ai perdu tous les autres, ayant toujours
vécu dans les souffrances.
«De tous les livres que j'ai lus, il n'y en a point qui m'ait
plus intéressé que le vôtre. (_L'Histoire de la petite vérole,
par m._ P***.) Je vous suis très obligé de m'avoir fait faire
connaissance avec le _Rhazès_. Nous étions de grands ignorants et
de misérables barbares, quand ces arabes se décrassaient. Nous
nous sommes formés bien tard en tout genre, mais nous avons
regagné le temps perdu. Votre livre surtout, monsieur, en est un
bon témoignage; il m'a beaucoup instruit: mais j'ai encore
quelques petits scrupules sur la patrie de la petite vérole.
J'avais toujours pensé qu'elle était native de
l'_arabie-déserte_, et cousine germaine de la lèpre, qui
appartenait de droit au peuple juif, peuple le plus infecté en
tout genre qui ait jamais été dans notre malheureux globe.
«Si la petite vérole était native d'_égypte_, je ne vois pas
comment les troupes de Marc-Antoine, de César, d'Auguste et de
ses successeurs ne l'auraient pas aportée à rome. Presque tous
les romains eurent des domestiques égyptiens, _vernanopi_; ils
n'en eurent jamais d'arabes. Les arabes restèrent presque
toujours dans leur grande presqu'île jusqu'au tems de Mahomet. Ce
fut dans ce tems que la petite vérole commença à être connue.
Voilà mes raisons; mais je me défié d'elles, puisque vous pensez
différemment.
«Vous m'avez convaincu, monsieur, que l'extirpation serait
três-préférable à l'inoculation. La difficulté est de pouvoir
mettre une sonnette au cou du chat. Je ne crois pas les princes
de l'europe encore assez sages, pour faire une ligue offensive et
défensive contre ce fléau du genre humain. Mais si vous obtenez
des parlemens du royaume qu'ils rendent quelques arrêts contre la
petite vérole, je vous prierais aussi (sans aucun intérêt) de
présenter requête contre sa grosse sœur. Vous savez que le
parlement de paris, en 1497, condamna tous les vérolés qui se
trouveraient dans la banlieue, à être pendus. J'avoue que cette
jurisprudence était fort sage, mais elle était un peu dure, et
d'une exécution difficile, sur-tout avec le clergé, qui en aurait
apelé _ad apostolos_.
«Je ne sais laquelle de ces deux demoiselles a fait le plus de
mal au genre humain; mais la grosse sœur me paraît cent fois
plus absurde que l'autre. C'est un si énorme ridicule dans la
nature, d'empoisonner les sources de la génération, que je ne
sais plus où j'en suis quand je fais l'éloge de cette bonne mère.
La nature est très-aimable et très respectable sans doute, mais
elle a des enfans bien infâmes.
«Je conçois bien que si tous les gouvernemens de l'europe
s'entendaient ensemble, ils pourraient à toute force diminuer un
peu l'empire des deux sœurs. Nous avons actuellement en europe
plus de douze cens mille hommes qui montent la garde en pleine
paix. Si on les employait à extirper les deux virus qui désolent
le genre humain, ils seraient du moins bons à quelque chose. On
pourrait même leur donner encore à combattre le scorbut, les
fièvres pourprées et les autres faveurs de ce genre que la nature
nous a faites.
«Vous avez dans paris un hôteldieu, où règne une contagion
éternelle; où les malades, entassés les uns sur les autres, se
donnent réciproquement la peste et la mort. Vous avez des
boucheries dans de petites rues sans issue au milieu de la ville,
qui répandent en été une odeur cadavéreuse, capable d'empoisonner
tout un quartier. Les exhalaisons des morts tuent les vivans dans
vos églises, et les charniers des _innocens_, ou
_saint-innocent_, sont encore un reste de barbarie, qui nous met
fort au-dessous des _hottentots_ et des _nègres_.
«Cependant personne ne pense à remédier à ces abominables abus.
Une partie des citoyens ne songe qu'à l'_opéra-comique_; la
_Sorbonne_ n'est occupée qu'à condanner _Bélizaire_ et à danner
l'empereur _Marc-antonin_. Nous serons longtemps fous et
insensibles au bien public. On fait de tems en tems quelques
efforts, et on s'en lasse le lendemain; la constance, le nombre
d'hommes nécessaires et l'argent manquent pour tous les grands
établissemens; chacun vit pour soi. _Sauve qui peut_ est la
devise de chaque particulier. Plus les hommes sont inattentifs à
leur plus grand intérêt, plus vos idées patriotiques m'ont
inspiré d'estime.
«J'ai l'honneur d'être, etc. V. g. o. d. l. c. d. R.»
[36] O constance! tu suffirais seule pour le bonheur des humains!
Pourquoi n'es-tu pas fille de la nature?... Mais que dis-je! la
constance est la vertu des dieux. Mortel, elle peut te rapprocher
de la divinité: conçois quel est son prix! (_Le vieillard
Kathégètes._)
[37] «Ceux qu'on avait déclarés nobles d'origine, et surtout les
_grands mandarins_, allèrent s'imaginer que leur sang était plus
pur, plus analogue aux grandes vertus, etc.»
[38] Ce discours ne sent pas trop le marquis français.
[39] ... Timeo Danaos et dona ferentes.
_Æneid_, l. II, v. 49.
[40] Je ne suis pas garant de ce fait.
[41] Quid faciam? superest præter amare nihil.
OV. _Heroïd._
[42] La vraisemblance est si visiblement violée, que je ne
saurais me taire sans me faire soupçonner d'ignorance. L'homme a
bien du goût pour l'_absurde_, ou, si l'on veut, le
_merveilleux_! Cette histoire extrêmement récente en est déjà
remplie: au bout d'un mois, j'en suis réduit à l'excuse de
_Virgile_, PRISCA FIDES, etc. ON DIT. L'ignorant abbé et le
petit-maître auront fait tout le mal. Ces aimables gens savent
par cœur les doucereux et libres propos des toilettes,
connaissent les modes, le ton, les manières, et rien du tout des
loix de leur pays.
[43] Tunc potui Medea mori bene...
OVID.
[44] Nam veræ voces tum demum pectore ab imo.
Ejiciuntur, et eripitur persona: manet res.
LUCR. II, v. 57.