retirer vos gardes: nous respectons en vous non-seulement le magistrat
dont vous tenez votre pouvoir, mais notre souverain lui-même, dans
lequel nous en voyons la source et la plénitude: parlez: nous irons
avec confiance rendre compte de notre conduite aux ministres des
loix.»
«Vous êtes, messieurs, reprit l'homme _noir_, tels que j'espérais de
vous trouver.» Le magistrat, fatigué par un certain monsieur Apatéon,
lui fit expédier il y a quelque tems un ordre pour faire arrêter un
jeune homme, qu'il accusa de méditer des _adultères_ et des
_séductions_ chez d'honnêtes gens dont il s'est dit l'ami. Il ajoutait
que ne cherchant que le bien de ce jeune homme, il le retiendrait chez
lui jusqu'à ce qu'il eût instruit ses parens, et pris leurs ordres.
Dernièrement il a sollicité pour faire revenir auprès de lui sa
pupille, que de mauvais conseils, insinuait-il, avaient aliénée. La
manière dont tout cela s'est exécuté, a paru mériter quelqu'attention.
Aujourd'hui c'est une plainte beaucoup plus grave: la pièce est
singulière: ces dames, et vous, messieurs, voudrez bien en entendre la
lecture.
_A MONSEIGNEUR, etc._
_Supplie três-humblement Philotès-Philogunes-Théophile-Benigne
Job-Bonaventure-Théodore-Dieudonné-Clément-Simplicien-Boniface
-Nicaise-Bon-Gilles-Blaise-Nabuchodonosor_ APATÉON, _bourgeois de
paris, ancien marguiller de sa paroisse, des confréries du...
etc., etc., etc._
_Disant: que s'étant parci-devant muni de vos ordres, pour
ramener dans la droite voie une fille, pauvre orfeline, qui lui
fut confiée par le père d'icelle, avant d'aller rendre compte
devant le grand juge, il aurait effectivement de nouveau reçu ce
petit serpent dans son sein: Qu'il l'aurait même conduite dans
une solitude, distante de quelques lieues de cette capitale, afin
de couper tout-d'un-coup racine, par cette salutaire retraite,
aux mauvaises habitudes et fréquentations de la susdite pauvre
orfeline: Qu'il y aurait été durant plusieurs jours avec elle:
Que par pure bonté, et désir de la gagner à dieu, il aurait
souffert qu'une de ses compagnes, trop jeune pour être
dangereuse, l'accompagnât: Que malgré cette indulgence, et
d'autres bontés, capables de toucher le cœur le plus endurci,
cette petite impudente ayant aparemment trouvé le moyen de faire
parvenir de ses nouvelles aux jeunes libertins que peut-être elle
avait favorisés (ce que la charité chrétienne empêche seule
d'assurer), il se serait vu subitement attaqué au milieu de la
nuit, par une troupe de gens armés, qui non contens d'enfoncer
ses portes, piller sa maison, enlever la susdite pauvre orfeline
et sa jeune compagne, auraient de plus si grièvement et si
felonement maltraité, lui, susdit Philotès-Philogunes, etc._
APATÉON, _qu'il en serait encore retenu dans son lit: Que par un
effet de la plus noire perfidie et monstrueuse ingratitude, il
aurait entendu la susdite pauvre orfeline, lors de son
enlèvement, exciter ses ravisseurs à l'emmener aussi, lui_
APATÉON; _ce qu'il soupçonnerait avoir été dit dans l'intention
de l'exposer à des suplices cruels, et peut-être de le tuer, s'il
n'était retenu par la maxime sainte, qui ordonne de croire le
bien, et jamais le mal: Qu'heureusement pour lui, vieillard
infirme, homme considéré dans son quartier, et qualifié comme
dessus, il se serait trouvé, par hazard, que monsieur le comte
d'A** passait auprês de sa maison; lequel ayant entendu
l'horrible tumulte qu'on y fesait, serait entré, dans le dessein
de le secourir; mais que ce seigneur ne se trouvant pas assez
fort pour résister à une troupe de scélérats, il se serait
retranché seulement à obtenir par ses remontrances, qu'on
laisserait chez lui le suppliant: Qu'il aurait apris qu'à une
certaine distance, ledit sieur comte d'A** ayant rejoint ses
gens, qui l'avaient devancé, il avait entrepris de donner la
chasse aux susdits ravisseurs: Que l'un d'eux, qu'il ne connaît
pas, aurait profité du désordre que causait l'attaque, pour faire
disparaître la susdite pauvre orfeline et sa compagne: que le
même comte d'A**, s'étant emparé de quelques-uns des ravisseurs,
les aurait fait conduire dans une maison apartenant à monsieur le
marquis de C**, afin de tirer d'eux les lumières nécessaires sur
leur forfait, ainsi que le nom de leurs complices: Que ceux qui
avaient employé ces gens, ayant apris leur détention, auraient
surpris un ordre pour les délivrer, et que par là le supliant se
serait vu privé des éclaircissemens qu'il attendait: Que le
supliant désespérait de jamais rien aprendre de sa pupille,
lorsque le matin de cejourd'hui, dieu, qui ne permet pas que le
crîme triomphe, avait voulu qu'il découvrît que la susdite pauvre
orfeline contractait un mariage clandestin, avec un_ quidam, _à
lui Philotès-Philogunes, etc._ APATÉON, _parfaitement inconnu:
Qu'étant chargé par le père de la susdite pauvre orfeline, de la
pourvoir; et le voulant faire, par amour de dieu, comme aussi en
mémoire du défunt son ami, malgré les fréquentes incartades (si
ce terme suffit) de la susdite pauvre orfeline, il se serait,
dans son état de faiblesse et de maladie, transporté pour former
l'oposition légale à la célébration, laquelle se serait trouvée
parachevée: Que sa présence ayant épouvanté la susdite pauvre
orfeline, elle aurait probablement excité trois_ quidams _à
l'injurier et menacer, à telle outrance, que lui supliant, ancien
marguiller, etc. aurait été contraint de chercher son salut dans
une prompte fuite_.
_De tous lesquels faits le supliant offre preuve et conviction;
vous requiert droit et justice, monseigneur; demande que
provisoirement la susdite pauvre orfeline, comme ayant contracté
mariage illégalement, et clandestinement à l'égard de son tuteur,
soit conduite ès salutaires retraites convenables à celles qui
doivent pleurer toute leur vie d'avoir forfait à leur vertu. Et
vous ferez bien._
Signé: _Philotès-Philogunes, etc._
APATÉON.
A tant d'hypocrisie, de noirceurs, de calomnies, un mélange d'horreur
et d'indignation se peignit sur tous les visages. «Je ne veux point
troubler votre joie, continua l'officier de justice. Dictez-moi
seulement vos principaux moyens de défense; je les présenterai au
magistrat, qui déja s'est fait instruire, et devant lequel il suffira
que vous paraissiez demain. C'est vous en dire assez.»
Ce fut alors que, malgré l'aimable Fanchette, Lussanville et
Valincourt, assez généreux pour avoir formé le dessein de ne jamais
réclamer la protection des lois, contre les attentats du marquis C**,
du comte d'A** et de l'indigne Apatéon, firent un détail complet de
toutes les indignités dont ces trois hommes s'étaient rendus
coupables. L'officier souriait en écrivant leurs dépositions.
Lorsqu'ils eurent achevé, la bonne Néné voulut aussi dicter à son tour
quelque chose; mais elle demanda que l'article demeurât secret. Elle
avait raison: sa convention avec le comte d'A**, quoiqu'extorquée, est
une tache à son histoire, dont elle aura toujours à rougir. L'officier
montra beaucoup d'étonnement, lorsqu'il sut que la belle Florangis
n'était pas celle qui venait de s'unir à Satinbourg, et que c'était M.
de Lussanville qu'elle devait épouser: il ajouta cette circonstance et
se retira fort satisfait.
Tout le monde continua de se réjouir. Et Fanchette, accompagnée de son
cher Lussanville, des nouveaux époux, de Valincourt lui-même qu'on
entraîna, retourna dans le couvent, où l'aimable Rose devait attendre
impatiemment son amie.
CHAPITRE XLVII
_Qui fera plaisir._
TOUTE cette aimable jeunesse était au parloir, lorsque sœur Rose
parut. Valincourt se tenait derrière les autres. «Chère amie, levez ce
voile, dit la jeune Agathe: mon époux et monsieur (ajouta-t-elle, en
montrant Valincourt) sont des frères aussi tendres pour vous, que
monsieur de Lussanville.» Et sœur Rose, qu'on ne nommera plus
qu'Adélaïde, se prête au désir de la jeune épouse de Satinbourg. Le
premier objet qui s'offrit à ses regards, ce fut son amant. Ses yeux
se remplissent de larmes: elle pâlit; et sentant que ses genoux se
dérobent sous elle, elle s'assied. Le cœur de Valincourt se déchira:
il s'approche. Mais tous deux interdits, retenus par les motifs les
plus puissans, n'osent prononcer un seul mot: ils ne s'intérogèrent et
ne se répondaient que par des soupirs. Lussanville les regardait,
pressait dans les siennes les mains de Fanchette, et l'entretenait
tout bas, lorsque le vieillard Kathégètes arriva.
«J'ai d'étranges choses à vous communiquer, dit-il en prenant à part
son élève: Votre oncle le financier, en retournant hier à la nuit
d'un vide-bouteille à demi-lieue de la ville, fut attaqué par un
homme, dont il venait de débaucher la femme: il a reçu deux coups
mortels: on l'a raporté chez lui baigné dans son sang. A force de
soins, il a recouvré pour quelques momens la connaissance. Comme il
vous croyait perdu, il a disposé de tout son bien en faveur de votre
sœur; ajoutant à son testament, qu'_il assurait dans sa conscience,
que les vœux de sa nièce n'avaient pas été libres; que sa sœur, en
mourant, avait témoigné des remords de l'avoir contrainte; et qu'elle
n'aurait désiré de vivre que pour réparer son crime: il prie les juges
ecclésiastiques et séculiers d'avoir égard au témoignage d'un
moribond, qui ne le rendait qu'à la vérité_. Il n'a survécu que
quelques minutes à cette déclaration. On est venu ce matin m'annoncer
tout cela, un instant aprês que je vous eus quitté. Comme on devait
juger l'affaire de la cassation des vœux de votre sœur dans la
matinée, j'ai couru chez son défenseur, à qui j'ai communiqué le
testament. Jamais rien ne pouvait se trouver plus à propos: votre
tendresse pour votre sœur; votre désintéressement, que l'avocat a
fait valoir, joint à ce témoignage de votre oncle, ont excité
l'admiration de vos juges, et les ont attendris: votre sœur est
libre: lisez; voilà le prononcé que l'on vient de me remettre.»
Lussanville, quoiqu'il ressentît vivement la triste fin de son oncle,
ne pouvait contenir sa joie de voir les liens de sa sœur brisés: et
lorsqu'on se fut assuré qu'on ne pouvait être entendu de personne du
monastère, il tint ce discours à l'aimable Adélaïde: «Chère sœur, tu
sais quels ont toujours été mes sentimens pour toi: ce fut avec un
sensible regret que je te vis faire le sacrifice de ta liberté, et
t'enchaîner par des sermens que ton cœur n'avouait pas. Mais, que
pouvais-je faire?... Le ciel nous a privés de notre mère: je dois
chérir son souvenir; elle m'aima... trop, peut-être, et ne fut pour
toi qu'une marâtre. Tu te rappelles que le lendemain de ce jour
funeste, je feignis d'avoir besoin de ta signature: je te priai de
mettre ton nom sur plusieurs feuilles de papier blanc. Muni de ces
choses nécessaires, mon gouverneur et moi nous agimes en ton nom, avec
tant de secret, que nous avons fait casser tes vœux par un arrêt
authentique, sans que personne s'en doute encore dans cette
maison[42].--Ciel! quel bonheur! s'écrièrent à la fois Fanchette,
Agathe et Satinbourg.--Dans cette affaire, je pouvais seul être ta
partie; et je n'ai pris que la qualité de témoin en ta faveur: tes
blancs-signés sont devenus entre mes mains et celles de monsieur
Kathégètes, des réclamations, des requêtes aux supérieurs
ecclésiastiques, aux cours souveraines: j'ai même, avant que je fusse
détenu par de C**, su toucher notre prélat, et le disposer à me rendre
ma sœur. Tout a réussi. Notre oncle, qu'un accident tragique vient de
nous enlever, a contribué, dans ses derniers momens, à ta liberté; il
a dévoilé les sentimens de ma mère, ses remords, l'aveu de la
contrainte qu'elle avait exercée; par le même acte, il teste en ta
faveur. J'ose entrevoir pour toi dans l'avenir une perspective
heureuse. Cette fille charmante qui veut bien consentir à ma félicité,
va rentrer auprès de toi: tout se prépare pour notre union; et le jour
auquel j'épouserai mon amante, nous ferons signifier l'arrêt: vous
sortirez toutes deux en même tems; nous serons inséparables.»
Ce ne fut pendant longtems que des félicitations à la tendre Adélaïde,
qui cherchait à lire son sort dans les yeux de Valincourt. Le
malheureux jeune homme était dans un état pénible, qui ne devait pas
finir encore. Il se fesait tard; on se sépara. Fanchette, baignée des
larmes d'Agathe, rentra dans son couvent. Lussanville s'éloignait à
regret, suivi de son gouverneur et de Valincourt. Les nouveaux époux,
portés sur les aîles des désirs, volèrent dans le temple de l'amour et
de l'hymen; et la bonne Néné se garda bien de retourner chez Apatéon.
CHAPITRE XLVIII
_Où les atrocités retombent sur leurs auteurs._
DE LUSSANVILLE et tous ses amis se levèrent de grand matin,
sans en excepter Satinbourg lui-même. Cet heureux époux de la
jeune Agathe, que l'amour venait de combler de ses faveurs
délicieuses, ne comprenait rien à la froideur de Valincourt.
«Vous êtes surpris, lui dit sa jolie compagne: mais vous ne
savez pas tout. Apatéon--Comment!--Oui.--Serait-il possible, grand
Dieu!--Malheureusement.» Si mon lecteur n'était instruit, cette
conversation ne serait pas des plus claires: mais c'est ainsi que
s'expliquent les nouvelles mariées; elles sont laconiques: la matière
leur est présente: elles croient que tout le monde doit comprendre à
demi-mot. «Hélas! répliquait le jeune marchand, que je les plains!...
Cependant cela ne m'arrêterait pas.»
Bientôt on se rassemble: on devait aller se présenter devant le
magistrat; on vole au couvent de Fanchette. On la trouve parée des
mains de sa chère Adélaïde. Jamais elle ne fut si touchante. Ses beaux
cheveux, qui recevaient d'une frisure _assortissante_ les plus
gracieux contours, n'étaient point déguisés par des poudres rousses:
on les voyait tels qu'ils étaient, parsemés de fleurs, retenus par
l'ivoire et les diamans, formans de longues tresses, qui recouvrent
son chignon: Sur un corset qui pince la taille la plus fine, elle
avait une robe dont le tissu, argent et soie, éblouissait la vue,
élégamment garnie, séyante, et de la meilleure feseuse: son joli pied
était chaussé d'un soulier de perles, qu'attachait une boucle
brillante, oblongue, en lacs-d'amour[G], du dernier gout.
[G]: Ce sont celles que monsieur Apatéon avait imaginées.
Et d'où Fanchette avait-elle cette parure?... Lussanville, avant son
voyage de bayonne, l'avait commandé, de concert avec Néné: à son
retour, tout cela se trouva fait, et des l'instant qu'il fut libre, il
fit porter ces belles choses au couvent de Fanchette. Et pourquoi se
parait-elle?... Cher et curieux lecteur, les mémoires où j'ai puisés
ne disent rien de ses motifs: Mais, si vous le voulez, je ferai comme
les autres historiens mes confrères, je vous donnerai mes conjectures
pour des réalités: et je vous dirai, Que toutes les femmes, même les
plus honnêtes et les plus sages, étant un peu coquettes, Fanchette ne
voulait paraître devant le magistrat qu'avec tous ses avantages: _Ou_,
qu'indignée contre de C** et d'A**, qui n'avaient jamais eu de vues
légitimes, elle voulait montrer qu'ils auraient pu s'honorer d'un si
beau choix: _Ou_, qu'elle se parait pour faire mourir de rage
monsieur Apatéon, qu'elle allait braver: _Ou_, pour faire envier à
tout le monde le sort d'un amant qu'elle adorait. _Ou..._ Cher
lecteur, imaginez à votre tour des motifs, je vous donne carrière; ils
seront bien peu fondés, s'ils ne le sont autant que les miens.
On ne pouvait se lasser d'admirer la belle Florangis: Agathe, avec des
transports plus vifs, un air plus mignard, plus fin et plus tendre que
la veille, lui donnait mille baisers; Lussanville tressaillait; et la
bonne Néné balbutiait entre ses dents: _Je me poignarderais à présent,
si le comte_... L'on part. En chemin, Satinbourg disait à l'amant
d'Adélaïde: «Non, je n'hésiterais pas: vous êtes sûr d'être aimé: la
faute fut involontaire: l'audace d'un scélérat doit-elle donc rendre
malheureux deux jeunes amans faits l'un pour l'autre? Je dis plus: Si
la belle Adélaïde s'était oubliée, et que séduite par le gout d'un
moment, ou bien entraînée par... qu'elle eût consenti: mais que
bientôt le repentir succédant, elle vous eût rendu son cœur, il
serait dur et cruel de ne pas se laisser toucher. Vous êtes dans un
cas bien différent; elle est innocente; vous n'en pouvez douter.»
Valincourt, sans répondre, baissait les yeux. Mes lecteurs sauront
bientôt le dénouement de son avanture. Et l'on arrive.
Lussanville et la belle Florangis entrèrent les premiers; Agathe et
Satinbourg les suivaient; le gouverneur et la bonne Néné; la marchande
de modes, avec une douzaine de ses filles; Valincourt, l'air agité,
morne, les yeux collés à terre, la rougeur sur le front, terminait la
marche. Le magistrat les reçut avec cette honnête affabilité qui ne
l'abandonne jamais. Il avait à la main l'écrit de la veille, dont il
venait d'achever la lecture. Il fit de nouvelles questions à chacun
d'eux, à l'exception de la belle Florangis, à laquelle il n'adressa
que des complimens flateurs, sans lui dire un mot de l'affaire que
l'on traitait. Malgré lui ses regards allèrent chercher ce pied
charmant, que ses conquêtes avaient rendu célèbre: il sourit. Ensuite
il tint ce discours:
«Vos adversaires vont paraître: Croyez que sous le gouvernement sage
qui nous régit, il est impossible au crîme de se cacher longtems.
J'étais parfaitement instruit, avant même que monsieur Apatéon me
présentât sa dernière requête; et l'on me rendait un compte exact de
toutes ses démarches, depuis que la première m'avait fait concevoir
quelques soupçons... Vous, dit-il à Néné, montrez-moi l'écrit que vous
avez du père de mademoiselle Florangis.» Et la bonne le présente. «Cet
acte autorise, continua-t-il, tout ce que vous avez fait: Je loue vos
soins. Et vous, dit-il au vieillard Kathégètes, d'où vient ne vous
adressates-vous pas à moi, dês la première fois que votre élève
disparut? les magistrats sont les pères et les défenseurs-nés de tous
ceux que l'on oprime. Vous, monsieur de Lussanville, vous avez commis
des imprudences, qui seraient punissables, si vos adversaires
n'avaient toujours été les agresseurs; ou si même vous n'aviez été
trop grièvement outragé, pour que vous pussiez règler vos démarches
suivant les règles de la modération: Desormais, évitez les méchans: la
vertu la plus pure se tache avec eux, et l'on doit plutôt les fuir que
de les combattre. Pour monsieur Valincourt, son affaire est
embrouillée: il voudra bien me donner des éclaircissemens plus amples
en présence de son adversaire.» Le magistrat parla de Dolsans à la
marchande de modes; on vit qu'il n'ignorait rien. Enfin il vint à
Fanchette: il aprouva sa conduite en tout: «Vous ferez, mademoiselle,
lui dit-il, un modèle pour votre sexe, et tous les parens doivent
demander au ciel des filles qui vous ressemblent.»
Ces mots étaient à peine achevés, que l'on annonça le comte d'A**, le
marquis de C** et le _modeste_ Apatéon. Leur étonnement ne fut pas
médiocre, lorsqu'ils aperçurent, en entrant, la nombreuse assemblée
qui les attendait. Apatéon, surtout, voyait dans chacune des filles
que la marchande avait amenées, des témoins de la violence qu'il avait
faite à la jeune Agathe. Le magistrat entretint quelque tems en
particulier les trois coupables: on les vit rougir et pâlir tour à
tour. Mais surtout rien n'égalait le comique de la rampante figure
d'Apatéon, lorsqu'il vit toutes ses noirceurs dévoîlées, et prêtes à
être exposées au grand jour: Il avait les mains jointes; le corps
panché; le regard éperdu; poussait de douloureux soupirs; levait les
yeux au ciel avec l'expression de la rage et du desespoir; les
ramenait tristement sur Fanchette; retenait ses larmes; répondait en
s'inclinant jusqu'à terre le plus benignement qu'il était possible:
Mais toutes ses grimaces devenaient inutiles; il était démasqué.
Fanchette entendit avec autant de satisfaction que de surprise, le
magistrat ordonner au marquis de C** de remettre à Lussanville le
portrait, et l'autre présent qu'il avait ravi. Ces choses,
imprudemment montrées à l'asiatique, servirent à donner des lumières
au magistrat lui-même: il le fit entendre à la jeune Florangis; mais
sans entrer dans aucun détail. L'étonnement de Fanchette augmenta bien
davantage, lorsqu'elle aperçut à ses genoux ses deux fiers ravisseurs,
qui la priaient de choisir l'un d'eux, et de recevoir sa main et sa
foi. Ils n'avaient pu revoir ce pied enchanteur, et tous les attraits
de Fanchette, auxquels sa parure donnait un éclat qui les éblouit,
sans brûler de nouveaux feux. «Une pauvre orfeline, leur répondit la
jeune personne, ne porte pas ses vues si haut, messieurs.» Et
présentant la main à Lussanville: «Voila celui qui m'a choisie
le premier, et que je préfère à tout l'univers: il m'aime,
j'en suis sure; il m'estime, et surtout il est vertueux.»
Et le pauvre Philothès-Philogunes Apatéon pleurait à chaudes
larmes. «Qu'exigez-vous d'eux, mademoiselle, dit le judicieux
magistrat?--Qu'ils m'oublient, monsieur, répondit Florangis: Je leur
pardonne: puissent-ils changer; choisir parmi leurs égales une
compagne aimable, et vivre heureux avec elle! Pour monsieur Apatéon,
je me rapelerai toujours qu'il fut l'ami de mon père, et qu'il eut des
bontés pour moi. Quel est l'homme qui peut dire, au bout d'une longue
carrière, que sa vertu ne s'est jamais démentie! Je me trouve
heureuse, puisse-t-il l'être aussi!» Le magistrat donna de grandes
louanges à des sentimens si généreux, et congédia la belle Florangis,
Lussanville et leurs amis, après s'être fait donner des lumières sur
ce qui concernait Valincourt.
CHAPITRE XLIX
_Fanchette recouvre sa mule bleu-céleste._
ON se rappelle sans doute que l'asiatique avait été témoin de la
délivrance de Lussanville. A peine eut-il parfaitement connu que le
marquis et le comte, fiers de leur crédit et de leur naissance,
substituaient au devoir, le plaisir; au juste et à l'honnête, la
satisfaction de leurs passions effrénées; qu'il forma le dessein de
rompre avec eux: il vendit la petite maison que son amitié naissante
lui avait fait acquérir, enjoliver, habiter dans le voisinage de celle
de monsieur de C**, et revint à paris.
Toujours occupé de Fanchette, qu'il ne pouvait découvrir; sûr,
d'ailleurs, que Lussanville est en liberté, il souhaita d'éteindre un
amour sans espérance. Telles étaient ses dispositions, lorsqu'il reçut
en un même jour, de pondicheri, la nouvelle, impatiement attendue, que
le gouverneur, auprês duquel il était injustement accusé de faire un
commerce illicite, et d'avoir entretenu, avec le commandant de
madrass, une intelligence dangereuse, avait reconnu son innocence,
écrit en cour des lettres qui détruisaient les accusations qu'il avait
portées contre lui; rétabli son honneur dans la colonie, et permis
l'embarquement de toutes ses richesses: de l'orient, l'avis que trois
de ses vaisseaux, richement chargés, venaient d'entrer dans le port:
de son procureur à paris, que toutes les affaires qu'il y avait
laissées à son départ étaient enfin accommodées, les saisies levées,
les decrets purgés, et que l'assurance d'un entier paiement, qu'ils
n'eussent osé demander, lui fesait des amis de tous ses créanciers.
Tant de bonheur aurait été bien plus doux, s'il eût eu, pour le
partager, son fils, sa malheureuse famille, ou cette jolie Florangis,
qu'il croyait nièce de la marchande de modes; mais il ne laissa pas
de s'en réjouir beaucoup avec le bon instituteur.
Les raisons qui lui firent publier sa mort, il y avait trois ans;
cacher à ses anciennes connaissances son arrivée à paris, et changer
son nom, venaient de cesser; il sortit pour se montrer à ceux qui
furent autrefois liés avec lui. Sa première visite fut chez monsieur
Delaunage, ce vieillard voisin du père de Fanchette; qui voulait la
rendre maîtresse chez lui et la marier; qui fit des présens qu'on
renvoya; qui venait de vendre son fond à Satinbourg. La surprise du
vieux marchand fut extrême; dans le premier moment, il ne voulait en
croire ni ses yeux ni son ami. Enfin, convaincu qu'il voyait monsieur
Rosin, il l'embrasse tendrement, lui demande des nouvelles de sa
femme, de son fils...